"Snobs" de Julian Fellowes (2004)

5 Juin
« Lorsqu’elle s’adressait à des étrangers, surtout plus jeune qu’elle, lady Uckfield veillait toujours à les appeler Mr ou Mrs Untel ou à utiliser leur titre exact. Ainsi, de même que par son mode d’expression, elle se présentait comme une survivante miraculeuse de la Belle Epoque dans l’Angleterre moderne, il lui plaisait de penser que son comportement et ses manières donnait une idée de ce qui se faisait au temps où l’on faisait les choses comme il fallait. 

Julian Fellowes

 

(…) Plus je connaissais lady Uckfield, plus j’admirais le soin qu’elle mettait à peaufiner son image de marque. Elle n’abandonnait jamais, elle était toujours l’archi-charmante et l’archi-méticuleuse marquise du long Été Edouardien. Jamais elle n’abdiquait. »

 

L’intrigue

Edith Lavery a 27 ans et ne cache pas ses ambitions de faire un beau mariage, loin de la femme moderne et carriériste des années 1990. Grâce au narrateur, elle va faire la connaissance du comte Charles Broughton, un des célibataires les plus convoités de l’aristocratie anglaise et elle va rapidement lui mettre la corde au cou malgré les réticences à peine voilés de la mère de Charles, lady Uckfield, de voir son fils héritier épouser une simple roturière. Loin de devenir uen Cendrillon moderne après avoir été la coqueluche des magazines à son mariage, Edith déchante vite: la vie de château à Broughton n’est pas aussi excitante que prévu, se lassant vite des parties de chasse, des réunions de comité et des thés de bienfaisance sous bonne garde de sa charmante belle-mère. Son quotidien ne lui offre aucune consolation, pas même Charles qui s’avère être un piètre amant, laissant l’ennui s’installer. Alors, quand le tournage d’une série s’installe à Broughton, l’arrivée des acteurs amène toutes sortes de tentations. Après avoir lutté pour arriver là où elle voulait, parmi les privilégiés, Edith va t-elle risquer de tout perdre ?









J’étais curieuse de lire ce roman de Julian Fellowes, le scénariste de Dowton Abbey et de Gosford Park, pour retrouver cet univers de la haute-société britannique qui semble le passionner (en en faisant lui-même partie par alliance) et pour juger de ses talents d’écriture autrement que sur petit-écran.

Sans être un roman de haute volée littéraire, Snobs est un roman de grande qualité notamment dans sa caractérisation des personnages et dans la représentation toute en nuance qu’il offre de la gentry anglaise. Je suis aussi passionnée que lui par ce milieu et son évolution à travers les siècles confrontée à la modernité, à la première guerre mondiale comme dans Dowton Abbey ou Parade’s End (diffusée à partir de ce week-end sur Arte) mais je ne crois pas avoir lu ou vu avant Snobs une oeuvre sur la noblesse britannique qui se passe de nos jours ou plutôt dans les années 90. Snobs met non seulement cette société en perspective avec ses propres difficultés à tenir son rang face à la banqueroute de la plupart des familles nobles qui n’hésitent pas à vendre leurs demeures pour en faire des restaurants ou des gîtes huppés mais aussi avec la société anglaise en entier qui ne répond pas aux mêmes règles ni aux mêmes valeurs et où la réussite et les privilèges ne sont pas hérités à la naissance mais acquis en montant l’échelle sociale.

 

Pour mener à bien cette satire, il fallait au roman un bon point de vue et il est justement occupé par le narrateur dont on ne connait pas l’identité exacte mais qu’on peut facilement identifier à une sorte d’alter ego de Julian Fellowes. Ce narrateur est un personnage intermédiaire qui jongle entre la haute-société, les anciens d’Eton,  le monde des clubs privés et des débutantes dans lequel il est né et le monde actuel en étant un acteur qui connait les milieux où le désir de réussite est roi. En étant à la fois à l’aise dans l’un et l’autre milieu, il échappe au snobisme de la haute-société délibérément ouverte aux seuls initiés mais aussi à l’envie et à la curiosité mal placée de ceux qui n’appartiennent pas à ce « club privé » de la noblesse mais qui meurent d’envie d’en faire partie, à n’importe quel prix.

Ce qui est dénoncé, c’est le décalage entre un monde où tout est gagné (du moins en apparence), où l’on vit dans la facilité, l’aisance en suivant les mêmes habitudes et en s’adonnant aux mêmes centres ‘intérêts qu’à l’époque édouardienne, et un monde où tout est à gagner, où il faut fructifier ses talents et réussir pour devenir quelqu’un :

« Comment s’épanouir personnellement quand on n’a ni talent, ni don d’aucune sorte à explorer ? Est-on vraiment à blâmer de vouloir vivre parmi les privilégiés ? Est-ce si répréhensible de préférer la belle vie quand on ne sait rien faire de ses dix doigts ? »

Le juste milieu, entre le pur snobisme et l’envie, c’est le personnage d’Edith qui l’incarne en passant par différents stades d’appréciation du milieu dans lequel elle apprend à vivre, plus ou moins difficilement. J’ai eu un peu de mal à m’identifier à elle ou même de comprendre ses choix tellement elle est aux antipodes à l’image que je me fais de la femme à son/notre époque : indépendante et s’offrant la réussite par son travail et non plus par le mariage.  Edith n’est pas du tout dans cette optique et, d’une certaine manière, en avouant vouloir réussir par la voie la plus facile, elle est moins hypocrite que d’autres personnages. Ce n’est pas forcément un personnage antipathique mais juste plus déterminée qu’elle le croit par le rêve de faire partie de ce monde privilégié héritant des aspirations de sa mère qui partage l’envie d’autres personnages d’appartenir à la haute-société, c’est-à-dire de ne pas être exclu du cercle fermé.

A coté de la satire sociale, Snobs a une belle réflexion sur l’amour et sur le mariage non seulement entre classes sociales différentes mais tout simplement de la place de l’amour dans le mariage :

« Le désir, l’état qu’on appelle communément « être amoureux » est une forme de folie. Une distorsion de la réalité tellement incroyable qu’elle devrait, en toute justice, nous rendre capables de comprendre les autres formes d’aliénation mentale avec la compassion de compagnons d’infortune. Et pourtant, nous le savons tous, cette exaltation si intense soit-elle, dure rarement, pour ne pas dire jamais. Contrairement à la croyance populaire, le désir n’est pas non plus le garant d’une relation plus profonde et justifiée, il existe bien sûr des gens mariés qui restent amoureux toute leur vie. Mais généralement, lorsqu’un couple est vraiment bien assorti, il fonctionne grâce à une chaleureuse et interdépendante amitié, enrichie d’attirance physique. »

En plus du narrateur qui a un potentiel de sympathie assez grand, le personnage de la belle-mère d’Edith, lady Uckfield est peut-être la plus grande réussite de ce roman. Je suis surement parasitée par Downton Abbey en l’ayant tout de suite identifiée à la comtesse Dowager mais elle a une telle présence dans le roman que vous ne pourrez qu’aimer la détester. Vu la place assez grande du monde des acteurs dans Snobs, lady Uckfield est surement la plus grande des comédiennes en jouant à merveille son rôle de prêtresse d’une noblesse en perdition tout en respectant les règles élémentaires de politesse et d’hospitalité d’une parfaite maîtresse de maison, sans se gêner de mépriser les uns et les autres à sa guise sans être démasquée, sauf par le narrateur.

Où se procurer Snobs de Julian Fellowes ?

 

Snobs de Julian Fellowes
Le Livre de Poche
407p. – EUR 6, 74

C’est ma troisième contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine.

16 Réponses to “"Snobs" de Julian Fellowes (2004)”

  1. Adalana 5 juin 2013 à 11:06 #

    Ça me tente bien, je note le titre. Par contre, j'essayerai de le lire en VO parce que la couverture du poche en VF est affreuse ! ^^

  2. pagesaprespages 5 juin 2013 à 12:09 #

    Merci pour cette découverte🙂 Ton billet donne envie, ça a l'air sympa ! Je le note mais je n'aurai probablement pas le temps de le lire pendant le mois anglais🙂

  3. Nyx 5 juin 2013 à 12:10 #

    Tiens, je ne savais pas qu'il avait écrit un roman, ça a effectivement l'air pas mal, dans la veine de DA, je vais de ce pas aller me le procurer ! Merci pour la découverte🙂.

  4. Jamestine 5 juin 2013 à 1:40 #

    C'est bien le genre de roman que j'aimerai lire cet été🙂 Ton avis m'oblige à le noter en tout cas😉 Cela ne pourra que me plaire vu que j'aime beaucoup Downton abbey !

  5. Shelbylee 5 juin 2013 à 2:27 #

    Je note, ce livre me tente beaucoup mais effectivement la couverture française est absolument abominable. Le livre de poche étant en train de relooker ses couvertures, on va espérer qu'ils aient la bonne idée de relooker celle-ci ! C'est une idée tellement originale cette femmme qui refuse justement d'être carriériste après, je pense que je risque effectivement de manquer un peu d'empathie.

  6. JainaXF 5 juin 2013 à 4:39 #

    Ah les couvertures françaises de littérature blanche, si souvent inexistantes, ternes ou juste laides ! Le roman a l'air intéressant, le ton satirique devrait me plaire…mais en VO, c'est sûr !

  7. Lou 5 juin 2013 à 7:34 #

    C'est une totale découverte pour moi mais je note immédiatement ! Je veux le lire !🙂

  8. Titine 6 juin 2013 à 8:50 #

    Mais comment se fait-il que je sois passer à côté de ce livre ? Etonnant mais je vais me rattraper !!

  9. Alexandra Bourdin 6 juin 2013 à 9:04 #

    @Adalana : Il y a aussi des couvertures en VO de "Snobs" qui sont à vomir mais celle que j'ai choisi dans mon blllet est la plus jolie. :D@pagesaprèspages : Oui, c'est très agréable à lire ! @Nyx : Il en a écrit 2 en fait mais seulement "Snobs" est traduit en français. C'est tout à fait dans la lignée de DA, mais à une époque différente.@Jamestine : C'est clairement une lecture estivale parfaite et pour une fan de DA, c'est le must have. ^^@Shelbylee : Visiblement, la couverture fait l'unanimité. xD Edith n'est pas détestable et pas si manipulatrice que ça (quoique… ^^) mais elle sait arriver à ses fins. C'est vrai que c'est original de voir un personnage qui a un but aussi peu moderne mais elle va recevoir une bonne leçon. :)@JainaXF : Je l'ai lu en VF (shame on me) mais c'est vrai que le ton satirique doit être encore plus savoureux en VO. Je ne trouve pas la couverture VF si laide que ça pour être honnête mais c'est sûr qu'il y en a des plus belles. ^^@Lou : J'espère que ta lecture sera aussi agréable que la mienne. :)@Titine : N'est-ce-pas ? C'est une super lecture, ravie de te l'avoir fait découvrir.

  10. Emma 7 juin 2013 à 10:51 #

    Avant toute chose, si -contre toute attente- je ne prends pas de plaisir à la lecture de ce roman (qui me tente énormément et dont j'ai déjà noté les références), quel bonheur cela aura été de lire ton billet. Très sincèrement, Alexandra, c'est impressionnant un tel travail, une telle précision. Tu approfondis de nombreux détails, plusieurs thèmes, et les lies par une écriture fluide qui rend l'ensemble plus qu'agréable à suivre. Je me suis totalement laissée prendre par ton texte, passant d'un argument à un autre, des personnages au narrateur, avec un très vif intérêt. Cela fait tellement plaisir de lire de si beaux billets qui témoignent d'un bonheur d'écrire et d'un grand respect pour l'objet traité.A part ça (mais il me semblait très important de te féliciter), que d'atouts charme ! Très emballée par cette découverte, j'espère pouvoir mettre la main dessus très vite !

  11. maggie 8 juin 2013 à 11:36 #

    Je suis curieuse de lire ce roman, après avoir aimé la série, je me demande comment est son écriture !

  12. Alexandra Bourdin 11 juin 2013 à 9:00 #

    @Emma: Ton commentaire me touche beaucoup. J'espère qu'il te plaira si tu as l'occasion de le lire. Je suis heureuse que ma façon d'écrire te plaise autant, vu que j'aime autant lire qu'écrire. àMaggie : Snobs est parfait pour les fans de Downton Abbey et l'écriture de Fellowes est plus que convaincante pour plaire aux férus de belles-lettres.

  13. Alacris 13 juin 2013 à 1:50 #

    Une présentation enthousiaste et entraînante qui ne peut que communiquer l'envie de lire ce livre =) ! Je ne sais pas encore si je le lirai, mais je l'aurai, c'est sûr, à l'esprit (et les Gifs de Granny Maggie Smith tout au long de ton article y ajoutent du piquant).(Bon, par contre, aucun rapport, mais c'est le deuxième commentaire que je laisse pour l'instant, et je ne trouve pas le bouton "s'abonner par email" au cas où tu me répondrais… j'espère que je recevrai une notification pour les réponses !)

    • Alexandra Bourdin 27 juin 2013 à 6:05 #

      J’ai lu surtout « Snobs » en clin d’oeil à Downton Abbey, ce n’est pas la lecture la plus indispensable peut-être mais elle est très agréable. C’est un roman criblé de références à la culture anglaise plus ou moins audible pour les non-initiés mais quelques notes en bas de page m’ont éclairé quand c’était vraiment obscur. C’est clairement un roman pour les anglophiles ou les anglophones, presque « snob » en visant plus ou moins implicitement un lectorat en particulier en fait. ^^

      Ah, Maggie Smith, quelle femme ! Ravie que mes petits gifs t’aient plu. J’aime tellement la Dowager.❤ Bien sûr, à part le milieu aristocrate dans lequel est situé l'intrigue, "Snobs" et "Downton Abbey" sont assez différents mais le personnage de lady Uckfield est une sorte d'avatar de Violet, très haut en couleur (version aristo, quoi!) en un peu plus jeune et peut-être en légèrement plus diplomate. xD

      PS: Maintenant que je suis sur WP, normalement, le bouton d'abonnement "Avertissez-moi par email des nouveaux commentaires" est dispo.😉

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