"Gatsby le magnifique" de Baz Luhrmann, d’après F.S. Fitzgerald

14 Juin

 

« Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sa importance. Demain nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant… Et un beau matin… Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé. »

L’intrigue


Deux ans après sa rencontre avec Jay Gatsby, Nick Carraway se remémore les circonstances qui ont conduit à faire de cet été 1922 un moment inoubliable. Il y raconte son histoire faite de folie, d’ivresse et de drames et y rend hommage à Gatsby, à jamais « magnifique ». Le tout New York se retrouve toutes les nuits à Long Island et plus particulièrement à West Egg dans la riche et irréelle demeure de Gatsby : tout le monde a son nom à la bouche et pourtant, personne ne le connait. Des rumeurs, plus extravagantes les unes que les autres, se répandent mais Gatsby ne va se confier qu’au plus banal de ses invités, Nick, et lui révéler le secret et le rêve de sa vie: ressusciter le passé.


Il m’aura fallu trois semaines pour digérer la dernière adaptation de Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann et,  aux grands maux les grands remèdes, j’en ai profité pour lire le roman initial de Francis Scott Fitzgerald pour me réconcilier durablement avec Gatsby. Ce n’est pas faute d’avoir été emportée par la sobriété enfin retrouvée de la fin du film et, surtout par les derniers mots du narrateur en voix off, exactement à l’identique de ceux avec lesquels Fitzgerald a voulu finir son roman. Mais, pour ne pas nécessiter une digestion de trois semaines, il aurait fallu que le film dans son intégralité soit à la hauteur de sa fin et ne pas rattraper en catastrophe un spectateur déjà perdu depuis une heure et demi de projection et qui n’a qu’une seule envie : retourner chez lui.

 

En contraste, le roman de Fitzgerald aura su happé son lecteur dès le premier chapitre jusqu’au dernier avec un style exquis, aérien et, par touches, poétique où, par exemple, même la description d’une ville minière sordide en bordure de voie ferrée de la banlieue new-yorkaise prend des airs de mythe de la création où de la vallée des cendres émerge des formes humaines surgissant de la poussière pour y retourner aussitôt, des maisons, des cheminées enfumées et, en surplomb, comme la relique de cette ville sans Dieu, le motif du panneau publicitaire d’un ancien opticien qui observe la ville de ses yeux délavés comme une figure omnisciente et surplombante qui jauge les reins et les cœurs.

 

Après le motif de la vallée des cendres, c’est celui de la lumière verte au bout de la jetée de la demeure de Daisy que Gatsby essaye de toucher du doigt au loin qui nous donne un premier aperçu de son personnage avant d’être présenté en bonne et due forme au narrateur, Nick Carraway, lors de la célèbre « party ». La lumière verte, c’est peut-être ce qui est le plus réussi dans le film de Baz Luhrmann. Ce n’est pas pour rien que c’est par cette lumière que le film commence et se termine comme si elle était le symbole de la quête impossible de Gatsby pour rejoindre une partie de lui-même perdue au large, dans son passé, sans pouvoir jamais l’atteindre pour en même temps revivre le passé et vivre le présent. La lumière verte, c’est le temps qui défile, les occasions manquées, les souvenirs qui s’effacent et finalement soi-même qui, à chaque instant, change sans être jamais égal à soi-même. Ce n’est pas la quête idéaliste de son amour perdu et impossible aujourd’hui, la lumière verte est de bout en bout pour Gatsby une quête de soi qui ne peut pas aboutir parce qu’il ne peut pas toucher du doigt ce qui n’est pas à sa portée.

« J’ai eu le sentiment qu’il était en quête de quelque chose, une idée de lui-même peut-être, qui s’était égarée lorsqu’il avait aimé Daisy. Du jour où il l’avait aimé, sa vie n’avait plus été que désordre et confusion. Mais s’il pouvait refaire le chemin pas à pas, revenir à l’endroit précis où tout a été joué, il finirait par découvrir l’objet de sa quête… »

Quant à Gatsby lui-même, je crois que seul Leonardo Di Caprio a su comprendre l’extrême profondeur de son personnage en essayant tant bien que mal, dans un film qui ne lui en donnait pas la place, de le faire transparaître au spectateur critique. Ce n’est pas en montrant Gatsby sur fond de feu d’artifice qu’on le rend « magnifique », ni en le faisant rouler à fond de train dans une belle bagnole jaune. Justement, il aurait fallu faire de Gatsby l’éternel personnage qu’on voit au clair de lune, le bras tendu vers la lumière verte. J’aurais voulu que le film mette en valeur son personnage principal en maximisant l’aura mystérieuse qui s’en dégage pour que le spectateur crève d’envie de le percer à jour, de dévoiler son secret, pour, en fin de compte, en bon perdant, avouer forfait pour que Gatsby demeure un mystère à jamais.

Le roman de Fitzgerald réussit ça très bien grâce à un seul motif : le sourire le Gatsby, qui ouvre toutes les possibilités, qui nous laIsse indécis sur ses intentions.

« Il me sourit avec une sorte de complicité – qui allait au-delà de la complicité. L’un de ces sourires singuliers que l’on ne rencontre que cinq ou six fois dans une vie, et qui vous rassurent à jamais. Qui, après avoir jaugé – ou feint peut-être de jauger – le genre humain dans son ensemble, choisit de s’adresser à vous, poussé par un irrésistible préjugé favorable à votre égard. qui vous comprend dans la mesure exacte où vous souhaitez qu’on vous comprenne, qui croit en vous comme vous aimeriez croire en vous-même, qui vous assure que l’impression que vous donnez est celle que vous souhaitez donner, celle d’être au meilleur de vous-même. »

Un tel mystère laissé intact, cela aurait demandé un travail de profondeur sur les personnages et leurs situations et donc, Baz Luhrmann aurait dû faire des concessions et laisser de coté au moins une seconde sa maraude esthétisante qui, finalement, donne à l’ensemble un aspect beaucoup plus kitch et ridicule que véritablement beau. Cet esthétisme à tout va qui avait été justement dosé dans Moulin Rouge ou dans Roméo+Juliet par exemple frôle l’over-dose, d’où l’indigestion de trois semaines pour pouvoir enfin parler de cette adaptation en toute lucidité. J’imagine que ces images tapent-à-l’œil ont dû émerveiller certains, d’autres y ont même peut-être vu par pure mauvaise foi une sorte de symbolisme pour représenter la folie des années folles d’après guerre où, malgré la période de prohibition, tout semblait permis et où l’alcool coulait à l’infini. S’il fallait pointer dans ce film quelque chose d’horrible, ça serait sans conteste les scènes de fêtes qui sont à la limite du vulgaire et qui vous donne tout sauf l’envie d’y participer..

 

 

Et le grand amour de Gatsby, Daisy, dans tout ça ? Je n’avais pas fait le rapprochement en salles mais autant Carrey Mulligan m’avait enchantée dans An Education, autant dans Gatsby, elle a beau être exquisement belle, il lui manque un je-ne-sais-quoi pour incarner à la perfection Daisy qui semble avoir dans le roman une aura à la fois sensuelle et virginale, femme fatale et femme-enfant. Malgré l’une de mes scènes préférées où elle apparaît pour la première fois, celle des rideaux blancs qui virevoltent dans la pièce à l’arrivée de Nick, elle parait trop sérieuse, pas assez vivante. Daisy a dans mon esprit l’aspect du rêve et le contraste entre le souvenir lisse et innocent que Gatsby conserve d’elle et l’insouciance, l’irresponsabilité de sa vie mondaine et oisive de femme mariée est presque trop vivante pour correspondre à son image en papier glacé que Gatsby voudrait retrouver et faire revivre. Daisy est la vie même alors que c’est la nostalgie d’un passé où Daisy n’est plus ce qu’elle est aujourd’hui qui est au coeur du drame que vit Gatsby et auquel il ne pourra jamais se remettre. Je dirais donc que Carrey Mulligan n’a pas cette vitalité : elle est trop passive, trop dépressive pour exciter le désir comme Daisy semble le faire dans le roman où rien que son visage rayonne d’une aura particulière :

« Son visage était triste et tendre avec de beaux éclats, l’éclat du regard, l’éclat brûlant des lèvres – mais on percevait dans sa voix une note d’excitation dont les hommes qui l’ont aimée se souviendront toujours : une vibration musicale, une exigence impérieuse et chuchotée : « Ecoutez-moi, écoutez-moi ! », l’assurance qu’elle venait tout juste de vivre des instants radieux, magiques, et que l’heure suivante lui en réservait d’autres, tout aussi magiques et radieux. »

J’aurais voulu suivre le conseil du père de Nick Carraway rappelé au début du roman : « Réserver son jugement est une preuve d’espoir infini «  et l’appliquer à ma critique du film eu égard au roman d’origine mais je ne suis pas arrivée à espérer quoi que ce soit de ce film, si ce n’est d’attendre une meilleure adaptation, soit future, soit ancienne en regardant enfin l’adaptation que tout le monde semble louer avec Robert Redford.

 

Si selon Fitzgerald, « pour observer la vie sous le meilleur des angles, mieux vaut rester à la même fenêtre », je crois que pour apprécier ce film, mieux vaut multiplier les points de vue en allant lire des critiques meilleurs que la mienne par exemple chez Emma, chez Summerday ou chez’Anne-Marie Baron.

2 Réponses to “"Gatsby le magnifique" de Baz Luhrmann, d’après F.S. Fitzgerald”

  1. claudialucia 15 juin 2013 à 10:11 #

    Tu as déjà bien travaillé pour le mois anglais! bravo! Une adaptation donc qui n'est pas à la hauteur du livre! Encore un roman qu'il me faudrait relire! je l'ai lu quand j'étais étudiante!

  2. Alacris 20 juin 2013 à 4:35 #

    Cet article a l'air vraiment très intéressant et bien fourni ; je suis en pleine lecture de The Great Gatsby en ce moment même et je vais peut-être aller voir le film dans les jours qui viennent, donc je vais éviter de me spoiler… mais je serai de retour sur cet article dès que j'en aurai fini avec le livre, (et peut-être le film).

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