"Une chambre à soi" de Virginia Woolf

15 Juin
« Il est néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe. »

L’argument


Pourquoi les pièces de Shakespeare n’ont pas été écrites par une femme ? Quelles sont les conditions autant matérielles que morales pour écrire une oeuvre de fiction ? Quand les femmes ont-elles arrêté d’écrire pour se plaindre pour enfin faire oeuvre d’art ? Dans cette conférence de 1929 sur les femmes et le roman, Virginia Woolf nous entraîne dans une promenade à travers les siècles, de l’époque élisabéthaine au monde contemporain depuis le droit de vote accordé aux femmes, pour entreprendre une véritable généalogie des conditions favorables et défavorables de l’écriture féminine pour enfin s’interroger sur la différence des sexes et pour conseiller les futures femmes de lettres sur ce qui doit les guider dans l’écriture.

Même dans ses essais, on retrouve l’amour de Virginia Woolf pour la fiction que cela soit, avec sérieux pour son propos en discutant de la relation entre les femmes et la fiction ou dans sa propre écriture où chaque chapitre (comptez-en six) prend les airs d’une mise en scène littéraire qui nous fait suivre une narratrice, Mary, dans son voyage à travers les époques sur les traces des femmes écrivains. 

 

Le premier chapitre nous emmène à Oxbridge, une université fictive entre Oxford et Cambridge, où les femmes ne sont pas autorisées à marcher sur le gazon ou à entrer dans une bibliothèque sans lettre de recommandation. Au second chapitre, on la retrouve dans la maison de sa tante pendant et après un repas où la digestion est propice à la réflexion sur les femmes mais aussi au coeur de ses recherches dans les rayonnages du British Museum où elle se met en colère contre l’affirmation selon laquelle « les femmes [seraient] intellectuellement, moralement et physiquement inférieurs aux hommes ». Le troisième chapitre se situe au coeur du XVIe siècle où face au génie de Shakespeare, sans égal, la narratrice retrace le destin de la soeur du dramaturge, Judith, vouée à l’oubli malgré les mêmes talents que son frère sans être permise à cause des circonstances d’écrire une seule ligne pour, tragiquement, se donner la mort se découvrant enceinte.. 

 

Le quatrième temps de son voyage est celui des pionnières sorties de l’anonymat avec Jane Austen et Charlotte Brontë, deux modèles opposés qui abordent l’écriture avec deux esprits différents, l’un avec confiance, l’autre avec rancune contre ces hommes qui lui ont empêché de visiter le vaste monde. C’est à ce moment-là que les femmes de lettres entrent vraiment dans l’Histoire et, c’est au chapitre 5 et 6, que Virginia Woolf s’attaque au lourd débat sur la différence des sexes où, à la suite de Coleridge, elle adhère à l’idée que les grands écrivains sont ni des hommes, ni des femmes mais délibérément androgynes. Ce profil de l’écrivain androgyne, qui garde l’équilibre entre son coté masculin et son coté féminin , est proprement l’aspect le plus fictionnel dans Une chambre à soi et fait écho par exemple à la figure d’Orlando, ce génie androgyne et immortel.
Aphra Behn
Christina Rossetti
Ce que j’ai trouvé passionnant dans cet essai, c’est l’hommage que Virginia Woolf rend à toutes ces femmes de lettres oubliées et qui, pourtant, sont des pionnières qu’il s’agit de faire revivre. J’ai aimé rencontrer certaines figures comme Christina Rossetti, la soeur du peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti, ou Aphra Behn, cette dramaturge de la Restauration, ou encore la figure fictive de la soeur de Shakespeare qui est une invention prodigieusement géniale et très inspirante. D’ailleurs, la soeur de Shakespeare est en quelque sorte l’âme de toute écrivain féminine en puissance, comme un modèle à suivre et à faire survivre ce qui me touche d’autant plus, moi qui aime tant écrire :

 

« Je vous ai dit au cours de cette conférence que Shakespeare avait une sœur ; mais n’allez pas à sa recherche dans la vie du poète écrite par sir Sidney Lee. Cette sœur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot. Elle est enterrée là où les omnibus s’arrêtent aujourd’hui, en face de l’Elephant and Castle. Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fut enterrée à ce carrefour, vit encore. Elle vit en vous et en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants. »

 

J’ai aimé aussi retrouvé la figure de Jane Austen qui est un tel pivot dans cette histoire de la condition des femmes de lettres. Elle n’écrit pas comme les autres, elle qui fait partie de ces femmes qui font « se mettre à faire usage de l’écriture comme d’un art et non plus comme d’un moyen pour s’exprimer elles-mêmes. » Même en n’ayant pas eu une chambre à elle, on la voit écrire dans cette pièce commune, ce petit théâtre d’observation des mœurs d’alors, interrompue de ci delà par telle ou telle tâche domestique et surtout cachant ses romans sous une feuille de buvard dès qu’un étranger entre dans la pièce. Comme cette jeune femme a réussi à égaler Shakespeare dans cette pièce commune, ça reste un mystère…

 

Une chambre à soi est bien sûr traversé par le féminisme tout particulier de son auteur mais pourtant, il échappe aux travers de l’exaltation de la femme et de ses qualités ou du mépris de la gente masculine pour aborder le sujet de la condition matérielle nécessaire à l’écriture d’un roman par une femme d’un point de vue presque neutre, suivant un esprit critique des plus honnêtes. Virginia Woolf rejette dos à dos d’un coté la supériorité masculine sur les femmes mais tout simplement la différence entre les sexes en dénonçant ce système comme enfantin comme s’il y avait deux camps adverses dans une cour de récréation. 

« Toute cette opposition de sexe à sexe, de qualité à qualité, toute cette revendication de supériorité et cette imputation d’infériorité, appartiennent à la phase des écoles primaires de l’existence humaine, phase où il y a des « camps », et où il est nécessaire pour un camp de battre l’autre et de la plus haute importance de monter sur l’estrade et de recevoir des mains du directeur lui-même une coupe hautement artistique. A mesure que les gens avancent vers la maturité, ils cessent de croire aux camps et aux directeurs d’école ou aux coupes hautement artistiques. De toute manière, quand il s’agit de livres il est notoirement difficile d’étiqueter de façon durable leurs mérites. » 

C’est cette exigence de ne pas vouloir choisir entre l’homme te la femme qui l’amène à défendre la cause de l’androgyne qui est une sorte de variante littéraire du genre qui met en relation l’homme et la femme non pas à des fins sociales mais bien d’écriture littéraire. Virginia Woolf cite de nombreux auteurs androgynes : Shakespeare étant le premier, Keats, Coleridge et Proust qui, quant à lui, chose rare chez un homme favorise son coté féminin. Cette posture de l’androgyne l’amène non seulement à citer les conditions matérielles qui favorisent l’écriture, c’est-à-dire l’indépendance financière et un espace consacré à la seule écriture :

« Il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire un oeuvre de fiction ou une oeuvre poétique. »

Mais, cette posture androgyne doit aborder l’écriture dans un certain esprit : on n’écrit pas en cherchant la gloire, ni en se projetant dans l’avenir pour savoir quelle postérité aura nos œuvres mais bien avec « la liberté de penser les choses en elles-mêmes » conçue comme une vraie délivrance. L’écriture ne sert pas à convaincre, à persuader ou à faire effet sur qui que ce soit mais elle vaut en elle-même sa propre valeur. L’écriture, c’est tout simplement se faire plaisir et faire de ce plaisir sa philosophie de vie et ne jamais se laisser décourager dans sa tâche :



« Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons. » 

« « Ne songez pas à influencer les autres « , voilà ce que j’aimerais vous dire si je savais comment donner à ces mots une sonorité exaltante. Pensez aux choses en elles-mêmes. »

Après avoir lu Une chambre à soi, on a envie de relever le défi que Virginia Woolf nous lance et de commencer tout de suite à écrire, ou de continuer, pour ne jamais, jamais s’arrêter dans notre chambre à soi fermée à double tours.

Où se procurer Une chambre à soi



Une chambre à soi de Virginia Woolf
10/18 – 171p.
EUR 5, 80

Disponible sous le titre Une pièce bien à soi
Rivages – EUR 6, 70

Une chambre à soi de Virginia Woolf est ma troisième contribution au Challenge Virginia Woolf chez Lou et ma cinquième contribution au mois anglais chez Lou et Titine.

Lecture Commune avec Claudia Lucia.

24 Réponses to “"Une chambre à soi" de Virginia Woolf”

  1. Lili 15 juin 2013 à 2:31 #

    J'ai la chance d'avoir une chambre à moi (c'est à dire un bureau-bibliothèque) et je confirme que c'est le plus grand des bienfaits.Il faut que je lise cet essai !

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 12:34 #

      Si tu as une chambre à toi alors tu es tout disposée à être une femme moderne comme Virginia Woolf l’entend.🙂 Je confirme aussi, une chambre à soi, c’est un bien précieux. J’espère que cet essai te plaira quand tu le liras.

  2. Eliza 15 juin 2013 à 3:37 #

    Très joli billet, qui me donne envie de commencer tout de suite ce livre qui est dans ma PAL. J'avais peur qu'il soit trop féministe, mais tu as l'air de dire que ce n'est pas le cas…! Merci🙂

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 12:39 #

      J’ai lu quelque part que Virginia Woolf détestait le mot « féministe » et je pense aussi que, tel qu’on le conçoit généralement, elle défend quelque chose de beaucoup plus que le féminisme pur et simple. Donc, tu peux lire cet essai en toute tranquillité.🙂

  3. Titine 15 juin 2013 à 5:22 #

    Ton billet est très intéressante et j'avais beaucoup apprécié la réflexion de Virginia Woolf sur la littérature féminine. Son point de vue est vraiment original.

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 12:43 #

      Oui, on s’attend à un essai féministe basique et c’est étonnant à quel point ses réflexions sont originales et d’actualité!;

  4. Denis 15 juin 2013 à 8:27 #

    alors tu devrais lire en complément le recueil "lundi ou mardi", où elle aborde cette histoire du monde dominé par les hommes, mon article insiste là dessus d'ailleurs (on y trouve aussi le mot valise Oxcambridge)http://bonheurdelire.over-blog.com/article-lundi-ou-mardi-de-viriginia-woolf-gallimard-pleiade-tome-1-118505007.html

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 12:44 #

      J’ai entendu parlé de « Lundi ou mardi », j’irai lire ton article avec plaisir.🙂

  5. claudialucia 15 juin 2013 à 10:02 #

    Un billet passionnant qui me fait regretter de ne pas avoir lu ce livre avec toi et d'avoir choisi ses nouvelles. Mais c'est bien aussi de les avoir découvertes!Je publierai mon billet lundi.

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 12:48 #

      Tu pourras lire « une chambre à soi » une prochaine fois. Moi j’ai hâte de lire ses nouvelles. Qui sait où pourrait se faire une LC où tu lis l’essai et moi les nouvelles ? D J’ai rajouté le lien de ton billet à mon article🙂

  6. Lou 17 juin 2013 à 7:26 #

    J'aurais mieux fait de relire cet essai plutôt que de tenter "Elles"… je garde un excellent souvenir d'"une chambre à soi", dont tu parles très bien (justement j'avais été un peu effrayée par la perspective d'écrire à ce sujet, du coup je devrai le relire si j'envisage un jour de faire une chronique :)). Merci pour ce billet !

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 12:51 #

      Je suis désolée qu’ « Elles » t’ait tant déplue. J’avais lu une critique de Maggie à ce sujet aussi mitigée ce qui ne m’incite pas à le lire de sitôt. ^^ Pour te rassurer, je trouve que cet essai est très porteur, je suis sûre qu’il t’inspira si tu en fait la chronique.🙂

  7. Alacris 20 juin 2013 à 4:33 #

    Très beau billet =) j'apprécie ton travail de récapitulation de l'oeuvre chapitre par chapitre ; je n'ai lu Une chambre à soi qu'il y a six mois et pourtant j'aurais été bien embêtée de devoir résumer un livre aussi dense et riche malgré sa courte taille.La fiction entourant Judith m'a également beaucoup plu ; tout le passage où elle retrace ce qu'aurait été sa vie… ça fait prendre conscience d'à quel point la condition féminine a changé, et d'à quel point nous sommes responsables, au nom de toutes ces femmes écrivains qui n'ont jamais pu être, de continuer de mettre à l'honneur la littérature, en tant que femmes.Ce livre a été une rencontre-choc pour moi ; je partageais déjà certaines de ses idées avant de la lire (notamment cet éloge de l'écrivain androgyne par excellence… en un mot, disons que pour moi l'androgyne est la figure humaine la plus complète et la plus intéressante, c'est presque devenu une obsession après lecture du Banquet de Platon mais je me soigne, je me soigne !), mais je crois que c'est en lisant ce livre que j'ai eu pour la première fois aussi violemment conscience de mon sexe. Comme une claque dans la figure, un impératif de contribuer à la cause. Ce qui est un peu dommage, car le but, c'est justement d'écrire en n'étant ni homme ni femme. Mais ça va, je me sens toujours libre quand j'écris, et quand la pensée d'être femme vient traîner dans le coin, ce n'est rien de plus qu'une mouche qu'on peut chasser de la main =)

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 1:06 #

      Oui, j’ai justement pensé au « Banquet » de Platon en lisant ses réflexions sur l »écrivain androgyne (déformation professionnelle, je vois de la philo partout ^^).et ce sont des passages qui m’ont aussi énormément marqué. En fait, j’ai discuté avec une amie de cette essai qu’elle a lu grâce à mon billet et elle aussi a été profondément touchée par cette figure de l’androgyne, preuve que c’est une idée géniale. Une « rencontre-choc », c’est aussi ce que je ressens et en fermant ce livre, on se sent presque dépositaire d’une mission pour les femmes mais sans trop « penser à son sexe » comme Virginia Woolf nous le défend de le faire.

  8. maggie 26 juin 2013 à 9:49 #

    il faut que je relise cet essai de V. Woolf que j'avais apprécié pour son regard sur la littérature

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 1:08 #

      Relire Virginia Woolf est toujours un régal. Moi il faut que je lise un autre de ses essais, peut-être « Trois guinées ».

  9. Matilda 28 juin 2013 à 12:39 #

    Je n'avais jamais bien lu en détails en quoi consistait cet ouvrage, mais en lisant les premières lignes de ton billet, si j'étais déjà tentée, je le suis à présent encore plus ! Je n'ai lu que quelques courts textes de Woolf, mais j'ai été à chaque fois bluffée, donc ce titre est noté, je le veux tout de suite >_<

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 1:10 #

      Je pense que tout est dans le titre de l’essai mais il révèle plus de surprises qu’un simple manifeste en faveur de meilleurs conditions matérielles pour écrire quand on est une femme. Comme tout ce qui touche à Virginia Woolf, je te le conseille chaudement ! J’espère que ça te plaira.

  10. Anis 29 juin 2013 à 4:46 #

    Oui, j’avais trouvé cet essai passionnant. Fondateur et qui n’a pas fini de faire écho.

    • Alexandra Bourdin 30 juin 2013 à 1:13 #

      Oui, il est clairement passionnant ce qui n’est pas toujours le cas pour les essais. C’est vrai qu’il est entièrement d’actualité et à mettre dans toutes les mains de celles qui se disent féministes. Ca fait du bien à chacune d’entre nous de lire une femme aussi intelligente et nuancée.

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