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« Néo-victorien », mon cher Watson ! [I/II]

7 Juil
Mina Murray & Dorian Gray dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (2003)

Mina Murray & Dorian Gray dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (2003)

Je profite de la pause estivale pour inaugurer sur ce blog une forme inédite d’articles qui m’a été inspirée par mes travaux de recherche cette année à Lyon. Je n’ai jamais vraiment pris la peine d’écrire des essais ici mais faute d’avoir beaucoup lu pour le plaisir cette année (ce qui s’est ressentie dans le ralentissement de l’actualité du blog), je m’offre ce petit excursus très subjectif sur un sujet qui me tient à cœur, la littérature et la culture néo-victoriennes. D’autres essais suivront peut-être régulièrement.

Ce n’est plus à prouver, j’aime le XIXe siècle et ça se voit sur ce blog. Mais aimer à distance une époque et en faire la matière d’une création qui se veuille à la fois fidèle et critique sans jamais tomber dans la nostalgie, c’en est une autre. Qu’il vous serve à vous familiariser avec ce mouvement plus ou moins méconnu ou à vous donner quelques idées de lecture et de visionnage, cet essai n’a en tout cas pas vocation à être objectif ou à donner une vision exhaustive de la culture néo-victorienne. Prenez-le comme il vient.

flush frontispice

Frontispice de Flush, représentant Pinka, l’épagneul des Woolf dans un décor victorien

Pourquoi cet essai ? Tout est né d’un débat que j’ai eu durant ma soutenance. Il faut dire que les deux biographies que j’avais choisi de comparer – Flush de Virginia Woolf et Rimbaud le fils de Pierre Michon – ont pour cadre le XIXe siècle, vu d’après les yeux de contemporains avec des préoccupations toutes contemporaines. Soit la « définition » de la démarche néo-victorienne. Si les critiques sur l’emploi que j’en ai fait dans mon mémoire étaient fondées, j’ai été piquée à vif par le manque d’intérêt – ou même de curiosité intellectuelle – sur le sujet comme si ce n’était pas digne de valeur.

Steampunk ou néo-victorien, that is the question…

G.D Falksen, un auteur de science-fiction steampunk Source photo : Lex Machina

Je crois que ça vient d’un amalgame entre ce qu’on appelle le steampunk et le néo-victorianisme ce qui, forcément, donne une image assez artificielle de ce mouvement en l’assimilant à une mode, une lubie ou une marque d’excentricité comme ceux qu’on croisent dans le métro « déguisés » en gothiques ou tout droit sortis de la Japan Expo. Sauf que j’ai beaucoup d’admiration pour ces gens-là et la culture geek en général mais, soyons honnêtes, aux yeux d’universitaires, ça a tout l’air d’un Nouveau-Monde sauvage tout ça. Je pense laisser de coté le steampunk, autant vestimentaire que littéraire (et pourtant, parler chiffons et science-fiction n’est pas pour me déplaire) mais je vous conseille si le sujet vous intéresse d’aller lire ce que Saint Epondyle sur Cosmos [†] Orbus dit de la culture geek dans une série d’articles qui ont pour titre Sociologeek. Quant au steampunk en particulier, l’article très récent et abordable de Marie Truchot sur le blog collectif Le Monde du livre vous apprendra plein de choses.

Un phénomène seulement anglo-saxon ? 

Affiche de l’exposition « Napoléon III et Victoria » au Palais Impérial de Compiègne (2008)

Comme son nom l’indique, ce phénomène culturel et littéraire contemporain réinvestit l’époque victorienne (1837-1901). Cela pose une question de limites géographiques et temporelles : faut-il se cantonner à ses dates ? La figure de Victoria influence t-elle d’autres auteurs outre-manche ? Et surtout, faut-il élargir à tout le XIXe siècle l’étude de ce phénomène, voire aux liens entre le XIXe et le XXe siècle ?

Je suis persuadée que, malgré les apparences, le néo-victorianisme n’est pas une spécificité anglo-saxonne et que la littérature, la culture et l’imaginaire français sont plus touchés qu’on le croit par Victoria. Je me souviens d’une expo au palais impérial de Compiègne en 2008 consacrée à la visite de la reine Victoria en 1855 pour l’exposition universelle à Paris qui montrait à quel point les relations diplomatiques entre les deux pays étaient de façon inédite plus qu’amicaux sous le Second Empire. C’est une hypothèse mais je pense que la figure de Victoria fait pendant à celle du bonapartisme (Napoléon Bonaparte et Napoléon III) et que la littérature contemporaine s’interroge sur l’héritage de l’impérialisme autant victorien que bonapartiste.

Trois couvertures anglaises de Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke. J’ai la blanche à la maison !

D’ailleurs, inversement, la figure de Napoléon influence les romans historiques anglo-saxons contemporains. Qu’on pense par exemple à Jonathan Strange & Mr Norrell (2004) de Susanna Clarke qui a pour cadre les guerres napoléoniennes mais racontées du point de vue anglais pour mieux ancrer de façon réaliste la fantasy dans l’Histoire. Pour ceux qui seraient rebutés par les 843 pages de ce roman, réjouissez-vous, son adaptation devrait arriver sur la BBC courant fin 2014 avec Bertie Carvel (Doctor Who, Sherlock, Les Misérables) et Eddie Marsan (Lestrade dans les Sherlock Holmes de Guy Ritchie !) dans les rôles titres. Depuis le temps qu’on attend !

Ainsi, qu’on en se trompe pas, si mouvement néo-victorien il y a, il réinvestit tout le XIXe siècle car l’idée est moins de véhiculer un « culte » contemporain à Victoria et ses valeurs – les critiques pleuvent d’ailleurs sur le puritanisme, les dérives de l’impérialisme, de l’industrialisation et le sort des marginaux à l’époque victorienne – qu’une critique de l’héritage du XIXe siècle pour la société contemporaine. Je dis bien « héritage » : réfléchir sur le XIXe siècle n’a rien de nostalgique et s’il y a critique, il ne s’agit pas de faire table rase du passé mais de mettre en avant certains thèmes qui auraient été minimisés par les Victoriens et les auteurs du XIXe eux-même, pourtant très critiques sur leur société et leur époque.

Les Victoriens ne nous disent pas tout… 

Bannière du Tumblr This is not Victorian

Vous allez me dire, pourquoi se tourner vers des auteurs contemporains quand on peut directement lire des auteurs victoriens qui semblent mieux placés pour témoigner de leur époque ? Si les échos sont nombreux entre Jane Austen, Dickens, Wilkie Collins, Elizabeth Gaskell, les sœurs Brontë ou encore Oscar Wilde et les romans néo-victoriens, rien ne vaut bien sûr de lire ces auteurs « classiques » au lieu de passer par des succédanés pour sa propre culture personnelle. Et le style littéraire dans tout ça ? Dans le vieux débat sur la lecture des classiques contre un rabaissement de la littérature contemporaine, jugée trop peu de qualité, les auteurs néo-victoriens tirent leur épingle du jeu en proposant une prose intelligente et souvent novatrice.

La Prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

D’ailleurs, on peut déjà parler de « classiques néo-victoriens » tant ce mouvement commence à dater, déjà présent dans l’univers littéraire dès les années 60 avec Wide Sargasso Sea (1966)/La Prisonnière des Sargasses (1977) de Jean Rhys, une réécriture de Jane Eyre du point de vue de Bertha Mason, l’épouse folle et recluse d’Edward Rochester ou encore The French Lieutenant’s Woman (1969)/Sarah et le lieutenant français (1972) de  John Fowles que j’ai encore tous deux à lire. Si vous voulez vous familiariser avec l’univers de Jean Rhys, allez flâner du coté du blog Une lyre à la main. Je ne connais pas meilleure personne pour parler de la littérature des Caraïbes.

 

Mais parmi les déjà-classiques il y a The Crimson Petal and the White (2002)/La Rose pourpre et le lys (2007)  de l’anglo-néerlandais Michel Faber qui a été un peu une claque littéraire et esthétique pour moi quand je l’ai lu durant mon année de Terminale. Je ne sais pas si ce sont le style désinvolte de l’incipit qui fait du lecteur en deux paragraphes successivement un voyageur dans le temps et un client en quête d’un petit plaisir avec Sugar, l’héroïne du roman et prostituée de son état ou, disons-le carrément, les scènes coquines qui n’ont pu qu’émoustiller la jeune lectrice que j’étais mais les deux tomes de plus de 500 pages chacuns que j’ai dévoré en quelques semaines ne m’ont pas fait peur. J’étais bien sûre déjà fichue jusqu’à lire et chronique The Apple : New Crimson Petal Stories, son recueil de nouvelles qui sert de séquelle à son roman ou même la semaine dernière aller voir pour les beaux yeux de Michel Faber l’adaptation de son roman Under the skin de Jonathan Glazer avec Scarlett Johansson. Une expérience que je ne suis pas prête d’oublier…

Pour le rendre moins indigeste, cet article a été délibérément divisé en deux parties. L’aventure néo-victorienne continue ici… 

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« None but You » / « For you Alone » de Susan Kaye

6 Août
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La lettre du capitaine Wentworth joliment customisée

« God, Anne, what have I done to us ? » (Susan Kaye, None but You)

En tant que Janéite, je n’ai lu que très peu d’austeneries, c’est-à-dire des romans dérivés de l’oeuvre de Jane Austen mis à part Moi et Jane Austen d’Emma Campbell-Wester où, selon un système de points ludiques, le lecteur devient une héroïne de Jane Austen et, à la fin, l’un ou l’autre des héros lui est attribué comme potentiel mari. Bien sûr, il a fallu que je tombe sur Mr Wickham au lieu du Capitaine Wentworth, d’où peut-être la déception qu’a été pour moi cette austenierie en tant que première approche.

Anne Elliot (Sally Hakins) et Frederick Wentworth (Rupert Penry-Jones) dans Persuasion (2007)

Fort heureusement, ma deuxième expérience a été un vrai plaisir de lecture grâce à la mise en valeur par Susan Kaye dans Frederick Wentworth, Captain du dernier roman de Jane Austen, Persuasion, L’idée de départ m’a séduite : raconter l’intrigue de Persuasion  tout en restant fidèle au caractère unique des personnages non plus du point de vue de la douce Anne Elliot, pleine de culpabilité et de regrets, mais selon Frederick Wentworth, aveuglé par le ressentiment et une bonne dose d’orgueil. Susan Kaye n’a pas seulement renversé la focalisation, elle l’a enrichie en donnant à Frederick un passé et un futur au-delà de ce qui est strictement raconté dans le roman en étoffant certaines informations et en comblant certains vides.

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Frederick Wentworth, Captain, I : « None but You »

Après ma relecture de Persuasion, c’est toujours difficile de se défaire de l’univers de son roman préféré et grâce au roman de Susan Kaye en double volume, j’ai pu dignement lui dire au revoir et explorer et réfléchir sur la valeur d’une réécriture pour un classique. L’inventivité de Susan Kaye m’a parue évidente dès la lecture des titres de ses deux volumes, None but You et For you Alone, directement inspirés de la lettre écrite par Frederick à la fin du roman et qui révèle ses vrais sentiments. C’est une scansion intéressante parce qu’elle décrit bien l’évolution du personnage  au début tourné vers le passé et des sentiments négatifs pour enfin être tourné vers l’avenir, acceptant enfin l’évidence du lien unique qui les unie en choisissant de lui pardonner. Voici la lettre en entier :

I can listen no longer in silence. I must speak to you by such means as are within my reach. You pierce my soul. I am half agony, half hope. Tell me not that I am too late, that such precious feelings are gone for ever. I offer myself to you again with a heart even more your own than when you almost broke it, eight years and a half ago. Dare not say that man forgets sooner than woman, that his love has an earlier death. I have loved none but you. Unjust I may have been, weak and resentful I have been, but never inconstant. You alone have brought me to Bath. For you alone, I think and plan. Have you not seen this? Can you fail to have understood my wishes? I had not waited even these ten days, could I have read your feelings, as I think you must have penetrated mine. I can hardly write. I am every instant hearing something which overpowers me. You sink your voice, but I can distinguish the tones of that voice when they would be lost on others. Too good, too excellent creature! You do us justice, indeed. You do believe that there is true attachment and constancy among men. Believe it to be most fervent, most undeviating, in

F. W.

I must go, uncertain of my fate; but I shall return hither, or follow your party, as soon as possible. A word, a look, will be enough to decide whether I enter your father’s house this evening or never.

Frederick Wentworth, Captain, II : Fory You Alone

Frederick Wentworth, Captain, II : For You Alone

Si None but you décrit le chemin intérieur que Frederick a dû traverser pour arrêter de nier ses sentiments, incapable de trouver par élimination l’égale d’Anne, For you Alone s’intéresse à l’avenir de Frederick, à ses projets en vue de reconquérir Anne contre un certain nombre de rivaux et d’obstacles, dont le premier reste lui-même. Ainsi, on alterne entre son passé et son avenir tout en s’intéressant au présent de la narration, en l’occurrence le déroulement de l’intrigue initiale du roman. J’ai énormément aimé le traitement du passé du capitaine Wenworth, non seulement sa rencontre avec Anne à l’été de l’an 06 mais aussi l’histoire de sa famille et le rôle de son frère dans son éducation.

Contrairement au roman où le passé du couple est raconté dès le début, Susan Kaye a choisi d’éparpiller toutes ces croustillantes révélations tout au long des deux romans grâce à des flash-back ou même des rêveries éveillées. Choisir de ne pas présenter les événements de façon chronologique rend moins artificielle leur relation, plus passionnée aussi ! Dans les romans de Susan Kaye, Frederick a un coté moins froid et moins digne pour révéler une nature plus tourmentée, presque hanté par ses souvenirs idéalisés de l’été de leur rencontre. L’image qu’il a d’Anne est saturée de lumière, d’émotions aussi. Leur relation parait plus charnelle et sensuelle ce qui rend d’autant plus amère la perte de leur intimité. Il est beaucoup question de désir et du toucher : tenir Anne dans ses bras au bal, leur seul baiser échangé, effleurer sa nuque en désertant les mains du petit Walter sur le dos d’Anne ou encore, à leur retour de Lyme après l’accident où Anne se retrouve dans ses bras après avoir failli tomber quand la chaise de poste a évité un obstacle. Çà rend leur relation plus moderne, plus réaliste aussi. Elle a un je ne sais quoi en plus par rapport au roman tout en lui restant fidèle.

Anne Eliot (Sally Hawkins) et Frederick Wentworth (Rupert Penry-Jones)

Susan Kaye n’a pas seulement étoffé leur relation, elle a aussi ajouté ses propres personnages : le jeune George, le protégé candide de Frederick qui l’accompagne chez son frère, la jeune épouse d’Edward Wentworth pour qui j’ai eu beaucoup de tendresse, Gilmore Craig, un ami marin lui aussi amoureux d’une certaine Anne (à croire que ce prénom le poursuit) ou encore un ami amiral, compagnon plus qu’haut en couleur à Bath. Le premier roman commence peu après la mort de Fanny Harville et l’annonce de la nouvelle au capitaine Benwick est le premier tourment que connait Frederick depuis la fin de la guerre. Le capitaine Harville le choisit parce qu’il n’aurait pas soit-disant connu l’amour, preuve que le capitaine Wentworth ne se serait pas confié à son meilleur ami. Ça correspond au goût du secret de Frederick, et même si le roman initial reste muet sur le sujet, je préfère l’interprétation de l’adaptation de 2007 qui laisse entendre qu’Harville est dans le secret. Après tout, ce personnage joue un grand rôle dans leur réconciliation, j’aime l’idée qu’il soit plus étoffé.

Anne Elot (Sally Hawkins) & le capitaine  Harville (Josepf Mawle)

Anne Eliot (Sally Hawkins) & le capitaine Harville (Josepf Mawle)

Plusieurs scènes ajoutées restent mes préférées : tout le temps passé chez son frère dans le Shropshire où Edward lui raconte la rencontre avec sa future femme et l’évolution de ses sentiments et la jalousie honteuse de Frederick face au bonheur de son frère aîné sans parler de leur définition de l’amour :

« – As I looked at her, I realized we were becoming part of one other. It was like…

– … seeing your own reflection looking back at you in the mirror. It is not your face, not even your sexe. But it is you. »

J’ai particulièrement aimé le traitement du retour à Uppercross et particulièrement ce moment splendide du départ de Frederick où une servante lui remet un paquet de provisions et une couverture pour le voyage préparé par Anne elle-même. Le soin avec lequel Wentworth traite cette couverture pour le cheval en l’emmenant partout avec lui par la suite est juste touchant !

Mais le meilleur passage revient surement à une conversation entre lui et Gilmore Craig à Plymouth sur les femmes. Gil le perce à jour en devinant son passé amoureux qui le pousse à être si indifférent à la gente féminine. C’est un passage d’autant plus intéressant que, dès le début, Frederick n’arrive pas à se libérer de l’emprise d’Anne sur lui, tout en niant avoir encore des sentiments pour elle. Quelque part quelque chose le retient à refaire sa vie, peut-être l’espoir, chose impossible si la femme qu’il aimait avait été morte :

« I have come to the conclusion that truly, in your heart, you are a Romantic (…) one who believes there can be true and equal love between men and women. (…) I think you will not settle for a sham marriage of convenience, or even companionship, because you know there is something far superior. I believe you have been deeply and completely in love. (…) You are the sort of man who would move heaven and earth to make her your wifeif she were obtainable. »

S’il y avait une réécriture à lire de Persuasion, ça serait celle de Susan Kaye ! Je ne connais personne d’autre pour donner autant de plaisirs avec ces personnages, à part Jane Austen.

Où se procurer None but You & For you Alone de Susan Kaye ?

Série Frederick Wentworth, Captain de Susan Kaye

  1. Tome 1 : None but You – Wytherngate Press, 252p, EUR 6, 62 (Kindle) ; EUR 10, 94 (Format papier)
  2. Tome 2 : For you Alone – Wytherngate Press, 228p, EUR 6, 62 (Kindle) ; EUR 11, 11 (Format papier)
  3. Tome 3 : A word, a look – Wytherngate Press, à paraître.
  4. A Plan of his Own Making de Susan Kaye, une nouvelle réécriture de Persuasion, à paraître. Chapitres 1-8 en ligne sur son site