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« Néo-victorien », mon cher Watson ! [II/II]

7 Juil
Ripper Street (2012)

Ripper Street (2012)

Pour le rendre plus agréable à lire, cet article sur le néo-victorianisme a été divisé en deux parties. L’aventure néo-victorienne commence ici. Si vous n’êtes pas au fait de la différence entre « steampunk » et « néo-victorianisme » ou si vous pensez que ce mouvement n’est qu’anglo-saxon ou que les romans victoriens devraient avoir la priorité par rapport à ces créations contemporaines, l’article précédent vous sera utile. Sinon, vous pouvez continuer votre chemin sans danger.

Réécrire les vies illustres: biographies et biopics

Au-delà des créations originales qui brodent autour de l’époque victorienne comme cadre de leurs récits, certains auteurs choisissent la voie de la biographie fictive (ou « biofiction ») pour rrendre hommage et réfléchir aux figures tutélaires du XIXe siècle. C’est là que la richesse du néo-victorianisme passant d’un genre ou d’une discipline à une autre pour raconter des vies. La reine Victoria elle-même fait l’objet de ces biographies par exemple dans la série non traduite de Jean Plaidy avec The Captive at Kensington Palace comme premier tome que j’ai découvert après avoir vu The Young Victoria (2009) de Jean-Marc Vallée avec Emily Blunt et Rupert Friend. C’est d’ailleurs une marque révélatrice de l’esprit néo-victorien que de s’intéresser à la jeunesse de la reine au lieu de la représenter comme la veuve et la grand-mère de l’Europe.

Rupert Friend (Albert de Saxe-Cobourg) & la reine Victoria ( Emily Blunt)

Les biographies fictives d’écrivains ont aussi le vent en poupe comme Flush  (1933) de Virginia Woolf sur la vie de la poétesse Elizabeth Barrett Browning (dont j’avais l’an dernier commenté ses Sonnets portugais) du point de vue de son épagneul Flush mais aussi la série de polars de Gyles Brandeth qui mettent en scène Oscar Wilde, les Oscar Wilde Murder Mysteries comme le premier tome Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles que j’ai commencé à lire il y a quelques mois avant d’abandonner, faute de temps mais je compte bien m’y remettre. Depuis un certain temps, me tente aussi la série sur Jane Austen par Stéphanie Barron depuis 1996 avec Jane Austen and the Unpleasantness at Scargrave Mannor (1996) jusqu’à  Jane and the Canterbury Tale sorti en 2011. Si pour moi, Bight Star  (2009) de Jane Campion m ‘a permis de découvrir la poésie de John Keats (et d’acheter ses œuvres complètes dans la foulée), j’ai vu cette année deux biopics : The Raven (2012) de James McTeigue inspiré de la vie d’Edgar Allan Poe et le très kitsch Gothic (1986) de Ken Russell sur Percy, Mary Shelley et Lord Byron, vu un soir d’orage. Parfait, en somme.

John Keats (Ben Whishaw) & Fanny Brawne (Abbie Cornish)

Les biographies et biopics d’artistes fleurissent aussi.  Les peintres sont aussi à l’honneur, non seulement les peintres préraphaélites avec Autumn (1988) de Philippe Delerm ou encore avec humour Freshwater de Virginia Woolf, la seule pièce de théâtre qu’elle ait écrite qui met en scène sa grande-tante photographe Julia Margaret Cameron, Alfred Tennyson, Ellen Terry ou encore G.F.  Watts. Quant au peintres français, qui ne se souient du sublime épisode sur Vincent Van Gogh de Doctor Who en 2010 dans la saison 5, « Vincent and the Doctor ». Quant aux musiciens, le roman Sépulcre (2007) de Kate Mosse qui raconte le destin croisé de trois personnages, deux en 1891 à Carcassonne, l’autre en 2007, biographe de Debussy.

« Vincent and the Doctor » (Saison 5, épisode 10)

… et raconter les vies obscures !

Nights at the circus d’Angela Carter

Mais les vies d’hommes et de femmes célèbres ne sont pas les seuls à intéresser la littérature et la culture néo-victorienne. Il s’agit de rendre justice aux oublié de l’Histoire que les Victoriens auraient délaissés comme les prostituées chez Michel Faber mais aussi les « freaks » comme dans Elephant Man  (1980) de David Lynch ou la série Ripper Street qui met en scène dans sa 2e saison comme personnage récurrent le même John Merrick. Cet univers du monde du spectacle et des « monstres » est très bien représenté dans Nights at the circus (1984) d’Angela Carter qui raconte les vies croisées de plusieurs membres d’un cirque, notamment de la sulfureuse, scandaleuse et vulgaire à l’accent cockney Sophie Fevvers, soit disant Vierge, une femme pourvu de belles ailes de cygne qu’elle teint en rose racontée par Jack Walser, un journaliste américain sceptique qui va finir par devenir un membre à part entière de la troupe.

Flashman : Hussard de sa majesté (1839-1842) de George MacDonald Fraser

A coté des marginaux, le néo-victorianisme s’intéresse aussi aux conséquences de l’impérialisme; D’ailleurs, à l’image de Jean Rhys, la littérature du Commonwealth investit beaucoup ce que le néo-victorianisme peut lui enseigner sur le passé de chaque pays concernés au même titre que le post-colonialisme. Le rôle de l’armée coloniale n’est pas en reste comme en témoigne la série de romans historiques intitulée Les archives Flashman de George MacDonald Fraser que j’ai découvert par hasard sur un stand de livres d’occasion à Gibert l’été dernier en achetant pour trois fois rien le tome 1 Flashman : Hussard de sa majesté dont la couverture m’avait séduite.

Des penny dreadful

Quelle valeur faut-il accorder à ce mouvement littéraire et culturel ? S’agit-il d’œuvres de seconde zone, à l’image des penny dreadful victoriens, ces histoires à canevas, faits pour le pur divertissement et souvent lié à la science-fiction, au réalisme magique et à la fantasy proches de nos vaudevilles ? Cela vaut-il la peine de passer autant de temps en lisant cette littérature contemporaine, en visionnant des « victoriana » alors que les classiques, la *vraie* littérature et le *vrai* cinéma nous tendent grand les bras ? Je ne pense pas que cela soit de la littérature facile ou même plus commerciale qu’une autre. Au contraire, le néo-victorianisme est forte de la culture du XIXe siècle qu’elle réinvestie sous forme de clins d’œil, de références et même de personnages emblématiques de la littérature du XIXe siècle, repris tels quels comme des personnages historiques à part entière ? Au-del des adaptations littéraires des romans de Jane Austen, des sœurs Bronté, de Dickens ou même de Zola dans la merveilleuse  série The Paradise qui s’inspire librement du roman Au Bonheur des Dames, les personnages  fictifs deviennent de part leur popularité partie prenante de la mémoire collective. Le dernier réinvestissement de personnages fictifs dans une seule et même oeuvre reste la série Penny Dreadful, diffusée sur Showtime depuis quelques mois.

Vanessa Ives (Eva Green)

On y croise des personnages comme le Dr Victor Frankenstein, sa créature prénommée Caliban (d’après le personnage de La Tempête de Shakespeare), Dorian Gray, Van Helsing ou encore Mina Murray tous droits sortis de Mary Shelley, Oscar Wilde et Bram Stoker. Mais aussi quelques explorateurs, des vampires, des loups garoux et l’ombre de Jack l’éventreur pas très loin. Comme les penny dreadful d’alors, cette série repose sur beaucoup de ficelles mais rien que le premier épisode ne peut qu’émerveiller pour son ambiance les passionnés du XIXe siècle. Et les personnages sont tellement bien interprétés, au po int que j’arrive comme jamais auparavant d’être troublée par Dorian Gray ou pris de compassion pour le Dr Frankenstein, pourtant véritable tête-à-claque du roman de Mary Shelley.

Ainsi, la culture néo-victorienne semble bien se porter mais elle a aussi encore à évoluer. J’ai délibérément laissé de coté certains grands noms comme Sarah Waters ou A.S. Byatt que j’ai encore à découvrir. Si mon intérêt pour le néo-victorianisme est né de rencontres passées (comme avec Michel Faber, conseillé par un sympathique libraire qui avait voulu me conseiller Jane Austen avant que je lui avoue avoir presque tout lu en bonne Janéite), il est aussi fait de rencontres futures. J’espère vous avoir donné envie de lire et de voir plus de victoriana car elles en valent le coup d’œil.

Les articles néo-victoriens du blog : 

*Adaptations & réécritures*

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None but You de Susan Kaye

– [Lecture/ »Austeneries »] None but You/For you Alone de Susan Kaye (d’après Persuasion de Jane Austen)

– [Séries] North & South (BBC, 2004) d’après le roman d’Elizabeth Gaskell

– [Séries] Jane Eyre (BBC, 2006) d’après le roman de Charlotte Brontë

– [Séries] Persuasion (ITV, 2007), adaptation du roman de Jane Austen

– [Séries] Little Dorrit (BBC, 2008) d’après le roman de Charles Dickens 

 

*Biopics*

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Desperate Romantics

– [Séries] Desperate Romantics (BBC, 2009) sur le cercle des peintres préraphaélites

 

*Reconstitutions historiques*

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Ripper Street

– [Lecture] Contes de la rose pourpre de Michel Faber 

– [Séries] Ripper Street (BBC, 2012-…)

– [Lecture/BD] Fog (t.1, « Le tumulus ») de Roger Seiter et Cyril Bonin

– [Lecture]  « The Gipsy Gentleman » (nouvelle néo-victorienne) d’Alexandra Bourdin

Pour aller plus loin :

– Le site de la revue en ligne pluridisciplinaire Neo-victorian Studies créée en 2008 par Marie-Luise Kohlke (Swansea University, Pays de Galles) met à la disposition des articles librement et gratuitement. Deux universitaires français y contribuent : Georges Letissier (Université de Nantes) et Christian Gutleben (Université de Nice-Sophia Antipolis). J’espère rester fidèle à leurs recherches.

– Sur le steampunk en général : Marie Truchot, « Steampunk : un nouveau genre pour la littérature de l’imaginaire ?« , article du 26 juin 2014 sur le blog collectif

– Pour une introduction plus générale du néo-victorianisme, une bibliograp^hie et une liste d’ouvrages néo-victoriens : Jacqueline Banerjee, « Neovictorianism : an Introduction », article sur le site Victorianweb.org.

 – « Comment écrire du gothique », essai didactique d’Adeline Arénas du 17 novembre 2012.

 

 

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« The Gipsy Gentleman » (nouvelle néo-victorienne)

5 Juil
london past

London at Night, 1934. @Jim Morrisson & @Harold Burkedin

Ce billet ne sera pas comme les autres. Si je parle de beaucoup d’auteurs que j’aime, ce n’est pas par pur amour de la lecture. Lecture & écriture vont souvent de pair chez les amoureux des mots (surtout les plus jeunes d’entre nous) et je suis définitivement atteinte par ces deux passions.Toutefois, autant la lecture que l’écriture ne sont pas des goûts solitaires (c’est d’ailleurs la raison d’être de La Bouteille à la Mer) et j’ai la chance d’avoir une amie avec qui je peux parler de littérature et d’écriture (même surtout à des heures indues), cela va de soi avec elle. Je vous avais déjà parlé de son premier roman Clothilde & Adhémar et Adeline et moi, nous nous sommes amusées à nous lancer un défi d’écriture  mutuel au lieu de nous faire des commandes comme j’en ai l’habitude par exemple avec « L’hymen maudit », une réécriture du conte de La Belle et la Bête avec en guest-star le cruellement beau Guy de Gisborne

Cette fois-ci, notre défi commun est parti d’une citation publiée par Adeline (of course) sur mon mur Facebook, très approprié pour un ami commun :

« I love you still, that’s the torment of it. Who will take care of me, my love, my dark angel, when you are gone? »

Anne Rice, Interview with the vampire

Inspirant, n’est-ce pas ? Au lieu de choisir qui de nous deux écrirait à ce sujet, on a décidé d’un mutuel accord de prendre pour base cette citation comme un exergue et d’écrire chacune de notre coté un court texte : nouvelle ou poème. Je vous invite de lire la nouvelle d’Adeline, intitulée « Enluminures » et, par la même occasion, de fureter sur son joli blog par exemple en lisant son essai sur Loki ou le 1e épisode de ses pérégrinations universitaires autour du peintre pré-préraphaélite Arthur Hughes.

J’ai opté pour ma part sur une variation de l’une de mes passions, l’ère victorienne, et dans la ligne de romans néo-victoriens comme Les Contes de la Rose pourpre de Michel Faber qui est un peu mon modèle du genre actuellement pour l’extrême réalisme de sa reconstruction historique. C’est ainsi qu’est né la nouvelle « The Gipsy Gentleman », très inspirée du monde des Bohémiens et de la culture gitane. C’est un thème qui m’a toujours passionnée sans qu’il prenne une place dans mes écrits, c’est chose faite. C’est d’autant plus représentatif de l’ère victorienne que la représentation du bohémien a énormément évolué à cette époque. Je n’ai qu’à invoquer la scène dans Jane Eyre où Edward Rochester se joue de ses invités à Thornfield Hall en se déguisant en bohémienne pour percer à jour ces personnes, surtout Blanche Ingram et Jane elle-même. La figure du bohémien, c’est aussi celui du paria, du vagabond et du rejet social devant une culture nomade dans un monde où la propriété privée est le droit le plus sacré.

L’influence d’Adeline se fait aussi sentir dans ce texte, rien que dans le fond sonore qui m’a inspiré pour écrire, chose que je ne fais jamais. Sachez que cette nouvelle sera parcourue de plusieurs titres du groupe de rock garage danois The Raveoenettes qu’elle m’a fait découvrir mais aussi de la voix d’Alex Turner des Artic Monkeys. Je n’ai qu’a souhaiter une bonne fortune au « Gipsy Gentleman » et je n’aurais pas à me faire tirer les cartes pour ça.

THE GIPSY GENTLEMAN

Par Alexandra BOURDIN.

« I love you still, that’s the torment of it. Who will take care of me, 

my love, my dark angel, when you are gone? »

Anne Rice, Interview with the vampire

***

« A man is to me a higher and a completer being

than a gentleman. »

Elizabeth GASKELL, North & South

La sensation des pavés de Londres sous ses pas était déjà une libération en soi. Entendre la cadence pressée de ses bottines sur un sol dur, irrégulier et crevassé après le passage de tant d’hommes et de femmes libres de leurs mouvements, lui donnait l’impression de toucher, enfin, la substance de la réalité et de pouvoir y être engloutie ou transfigurée. Laissez derrière soi, à jamais, les graviers inhospitaliers de la cour de la demeure familiale était un geste étrangement symbolique à cette heure si tardive : elle en avait fini avec sa vie bruyante et mondaine, guérie de justesse de la nausée de la dissimulation suivant le tangage inquiétant d’un navire en complète perdition. Drapée des ombres de la nuit, elle était enfin anonyme parmi les anonymes et n’être personne rendait la vie pleine de possibilités insoupçonnées, comme devenir une autre, à loisir.

Elle lui devait absolument tout, comme savoir charmer les ombres pour qu’une fois apprivoisées, elles serpentent autour d’eux et les dissimulent aux regards importuns. Profiter de la faveur de la nuit n’était pas un crime et encore moins celui de se donner toute entière à la passion, à cet oiseau de passage dévorant et annonciateur d’espoir infini. Mais elle avait cessé d’espérer et de penser, l’introspection était devenue déplacée : agir, seulement agir, vivre enfin et ne jamais revenir…

(c) Dover Collections; Supplied by The Public Catalogue Foundation

William Anderson, London Bridge and St Paul’s by Moonlight (Dover Collections)

Elle ne s’attendait pas à le retrouver si vite par avoir passé le lourd portail et les grilles de sa prison dorée. Il avait été prévu de se rejoindre à l’heure prévue , pas avant, devant St Paul malgré l’incongruité de ce point de rendez-vous compte tenu de leurs projets mais, visiblement ses plans avaient changé. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Elle n’était pas dupe de ses sentiments, elle savait quoi s’attendre avec lui, il ne répondait qu’aux appels du moment, impulsif comme personne. Il déambulait dans le monde, les ailes déployées prêt à s’envoler d’un seul coup, en branle perpétuel comme en équilibre précaire au bord d’un abîme, attiré par la sensation du vide.

Appuyé avec désinvolture contre les grilles du lieu qu’on lui avait appris tel un automate à appeler « son chez-soi », à deux doigts de bafouer les saintes lois de la propriété, il semblait indifférent au monde. Il n’avait pas encore remarqué son arrivée mais les apparences étaient souvent trompeuses avec lui. Il sentait tout, voyait chaque geste à peine esquissé, comprenait chaque regard éloquent. Chaque silence est un puits sans fond de significations pour lui.

L’homme en noir se fondait dans les ténèbres de la nuit, refusant d’être touché, presque souillé, par le faisceau superflu des réverbères. Qui avait besoin de lumière artificielle pour trouver son chemin et déambuler dans les villes ? Pourtant, ne pouvant plus ignorer plus longtemps l’approche de la jeune femme, repérant sa présence presque instinctivement d’un vif mouvement de tête, il s’était trahi : la pâleur de son visage s’était accentué au seul contact de la lumière, comme s’il n’avait pas vu les lueurs du jour depuis des mois. Était-ce son destin, de vivre entre deux mondes, comme un personnage piégé dans un tableau clair-obscur ? Quel modèle sublime cet homme aurait été pour un Caravage ! Son amour à elle du dessin, cet art minimaliste par excellence, s’était accentué depuis leur rencontre et combien de fois n’avait-elle pas esquissé ses traits sur le papier, à son insu non par sentimentalisme comme un trésor secret mais parce qu’il ne supportait pas son reflet, comme cette créature légendaire qui couvrait de lourds draps tous les miroirs de son château pour ne pas voir sa monstruosité !

– Milady…, rompit-il le silence en parfait gentleman, baise-main de rigueur, en allant à la toute dernière minute à sa rencontre.

– Vous êtes incorrigible de m’offrir ce titre que je hais tant !, retirant sa main de porcelaine. Et vous le savez mieux que quiconque… Qu’est-ce qui vous amène d’aller à ma rencontre ? Nous avions prévu…

– J’ai changé d’avis, ce qui m’arrive si peu, n’est-ce pas ?, l’interrompit-il, allant aux devant de son inquiétude manifeste. Les rues sombres  favorisent de mauvaises rencontres, je ne me pardonnerai pas que quiconque vous fasse du mal. Je le traquerai jusqu’au septième cercle de l’Enfer s’il fallait en arriver-là pour vous retrouver.

– Je ne suis plus une enfant ! Je suis femme et je sais parfaitement me défendre, sans l’aide d’aucun homme. Et après tout, nos amis bohémiens m’ont appris l’art et la manière, poignard au poing !

– Regarde plutôt, lui confia t-il en lui prenant tendrement les mains, comme un geste familier. Elles sont si minuscules, pas encore souillées par le sang que l’eau la plus pure ne peut nettoyer. J’aime l’enfant et la femme en toi, c’est ce qui te rend si précieuse à mes yeux…

           Cette fois, serrés étroitement l’un contre l’autre, il l’embrassa doucement, du bout des lèvres, comme la coupe d’un breuvage raffiné. Il la fit rire, d’un rire d’enfant, en murmurant un mot inaudible à l’oreille.

– Excuses acceptées, lui murmura t-elle en réponse à leur intimité retrouvée. Emmène-moi loin d’ici.

– Tu as raison. Là où il est, que direz ton pauvre père s’il te voyait embrasser un sombre inconnu en pleine rue ?, lui lança t-il d’un sourire entendu.

– Il est trop enivré ce soir pour s’en inquiéter. S’il pouvait boire de l’argent liquide comme il trinque avec du champagne aux affaires de la City pour seul prix de vendre sa fille au diable, il le ferait sans la moindre hésitation.

           Elle saisit une lueur étrange dans les yeux de son amant, comme si de vieux démons l’assaillaient par surprise à la seule invocation du diable. Encore un instant et cette lueur l’avait quitté aussi soudainement qu’elle l’avait troublé. Il semblait difficilement revenir à la réalité mais il héla tout de même un fiacre pour les emmener à la destination prévue depuis des semaines, des mois, depuis leur première rencontre sans se l’avouer encore…

*** ***

           Andrea n’avait jamais eu aussi honte de vivre en bohémien parmi les Bohémiens, non par le sang et la tradition mais par choix et par vengeance. Aucun lien sacré, comme celui de la famille, ne l’incitait à vivre cette existence de bohème ; aucun Bohémien ne connaîtrait jamais les affres de la solitude, l’errance solitaire guidé par nul horizon, nulle destination. Depuis la présence continuelle de ses démons intérieurs, polymorphes et invincibles, il n’avait connu que la solitude où bien était-ce la solitude qui avait marqué leur arrivée ? Andrea nageait dans l’incertitude de qui il était et, pourtant, depuis qu’il avait été accueilli par les Bohémiens et qu’il avait enfin dépassé le stade de se méfier d’eux à cause de leur extrême propension à la pitié, il y avait trouvé un semblant non pas de famille (cela lui était comme interdit, la solitude était son épousée) mais d’amitié et de joie. Seul, sa présence était sans cesse remarquée dans les villes de passage qui ne pouvait y voir qu’une apparition étrange à l’approche de ce cavalier vêtu de noir et toujours taciturne. En bohémien, ou plutôt en gentleman-bohémien du sobriquet par lequel les inconnus aimaient l’appeler, il était anonyme parmi les anonymes, un paria et un vagabond mais, à partir de ce jour, plus jamais il n’avait été seul.

           Mais aujourd’hui, il aurait tant voulu arrêter de jouer ce jeu dangereux : le Gipsy gentleman, ici à Londres, dans la bibliothèque de cet homme de la City, aux affaires plus que douteuses. Il devenait une vulgaire attraction parmi les monstres de foire, plus pathétiques les uns que les autres. Sa difformité n’était pas physique, elle devenait morale et c’était ces gentlemen et ces lady, s’abaissant à se divertir de la souffrance par pur sadisme, qui étaient pathétiques et monstrueux. Sa vie de bohème n’était qu’une couverture pour une cause plus grande, une ombre portée destinée à faire diversion comme un prestidigitateur devant l’étonnement idiot d’enfants déjà trop grands pour cela. Il haïssait viscéralement toute forme de dissimulation, ce goût du spectacle qui n’était pas seulement le propre des Bohémiens mais qui touchait par ricochet comme une épidémie chaque cœur avide d’émotions fortes. Quelle absurdité de voir ces Bohémiens, si purs de cœur, être méprisés, rejetés, raillés par leurs propres cousins qui reniaient délibérément leur héritage mais qui, pour des yeux non dupés, se trahissaient à chaque instant.

           La dissimulation lui faisait horreur et pourtant, Andrea réalisait qu’il s’était trahi lui-même à force de jouer ce rôle. Sa confiance, il ne la donnait à personne même pas à ses compagnons de voyage et pourtant il avait été piégé par la seule personne qu’il croyait digne d’être écouté : lui-même. Avait-il perdu l’esprit ? Il se croyait différent, à la sincérité sans égale, jamais dupe des convenances, impulsif même. L’impertinent, l’anticonformiste. N’était-il qu’un leurre pour lui-même et les autres ? Il ne pouvait plus être ce Gypsy gentleman que les Londoniens venait applaudir sur cette scène de fortune. Ce n’était pas les Bohémiens qu’ils venaient voir chanter, danser, se faire tirer les cartes pour favoriser la bonne aventure, c’était lui qu’ils venaient voir, le gentleman déchu. Il se montrait comme nu devant eux, il n’était qu’un homme sans le costume et l’apparat du gentleman. Bas les masques.

           Pourtant, dans cette bibliothèque, si proche de son but premier alors que son ennemi était assis dans l’autre pièce, indifférent au sort qu’il lui réservait, il ne pouvait plus être l’homme qu’il avait été depuis tant d’années, tapi dans la peau d’un autre. Il devait se réinventer, retrouver le coffre scellé où il avait placé sa vraie personnalité, l’ouvrir et, comme Pandore, affronter les conséquences d’un tel acte quitte à détruire le monde qu’il avait construit.

           C’est elle qui avait fracturé le monde en carton patte qu’il avait mis tant de temps à installer, comme un décor qui s’effondrerait sur le comédien qui le rendait vivant. Il avait placé ses pions, protégé ses arrières, soudoyé des hommes de confiance et, désormais, le venin de la vengeance qui coulait dans ses veines avait trouvé son antidote. Elle ne lui avait pas encore parlé, pas même regardé, elle n’avait fait qu’être elle-même, seulement exister et sa seule présence rendait son monde incroyablement plus grand, comme s’il étouffait dans un monde d’illusions et qu’elle avait été la lueur du dehors perçant à travers la seule faille de la caverne. Andrea ne connaissait même pas son prénom, il devait le découvrir avant qu’elle ne reprenne son statut d’hôtesse pour ces bons à rien et qu’elle n’oublie le passage d’une troupe de Bohémiens dans sa maison pour divertir les invités distingués de son père. Avant qu’elle ne l’oublie, lui. Après l’incident dans la grande salle où la petite Carmen avait brisé par accident ce chérubin en verre noir de Murano qu’elle n’avait pu s’empêcher de regarder de plus près, de trop près, cette jeune lady avait osé faire l’irréparable : affronter son père devant ses plus proches collaborateurs et défendre l’enfant, indignée de voir son propre père ne serait-ce que tenter de frapper un être sans défense, même de sang bohémien. Elle avait osé révéler à qui voulait l’entendre sa vraie nature : ce geste n’était pas digne du gentleman qu’il était, qu’il prétendait être. Pour atténuer la portée de son insoumission, elle avait pris l’initiative de réfugier la troupe au complet dans un lieu neutre, loin de l’animation de la soirée. Le spectacle était terminé, la vie normale pouvait commencer.

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           Après avoir échangé un dernier mot (peu cordial) avec son aimable père, elle ferma la porte et invita chacun d’entre nous à prendre ses aises comme si nous étions vraiment ses invités et non une partie du décor.

– Je tenais à m’excuser personnellement pour la conduite grossière de chaque personne présente ce soir, votre hôte y compris, déclara t-elle naturellement en s’adressant en personne à chacun de nous d’un seul regard.

– Pourquoi s’excuser ?, lui répondit Andrea, peut-être un peu plus sèchement qu’il l’aurait voulu pour un premier contact. Vous êtes la dernière à blâmer, vous n’avez pas à faire semblant de jouer les hôtesses polies et éduquées…

Un ange passa et la gène générale allongeait douloureusement les secondes. Ses yeux gris me jaugeaient, non comme une attraction vu mes habits étudiés pour un vrai bohémien, mais simplement pour me cerner en tant que personne. Visiblement, Il avait aiguisé sa curiosité, cette première impression suffirait-elle ?

– Si je vous ai offensé, ce n’était pas par malice, commença t-elle posément. Je vois que vous êtes un amoureux des mots… Je vous ai fait attendre dans la bibliothèque trop longtemps après que la soirée ait pris une tournure aussi peu honorable. Vous avez eu raison de parcourir les étagères. Quel a été votre choix ?

           Elle était donc observatrice. Son père se serait offusqué de voir une seule de ses possessions entre les mains d’un Bohémien. Tous des voleurs, c’est bien connu. Mais cette lady était différente des autres femmes de sa condition. Elle avait profité de l’intimité implicite que créait la lecture d’un livre entre deux êtres pour rendre cette entrevue moins conventionnelle. Ce n’était pas l’hôtesse qui parlait, c’était la jeune femme qui hantait cette pièce à loisir. En parcourant la pièce des yeux, sa présence était partout : dans les tableaux, dans le drapé des rideaux et, détail non négligeable, dans cette harpe placée astucieusement près de la fenêtre, coté jardins. Cette pièce était toute à elle, c’était elle.

– Étonnant de voir un Bohémien sachant lire, n’est-ce-pas ?, répondit-il sur la défensive, sans pouvoir se maîtriser. Le trouble était trop grand pour pouvoir tenir une conversation normale, elle ne pouvait pas être aussi naturelle sans cacher quelque chose. C’était impossible.

– Vous êtes les premiers Bohémiens que je rencontre, je ne peux juger Monsieur…., dit-elle sans détours, recherchant à mettre un nom à une telle impertinence.

– Andrea, milady, répondit-il, après une seconde d’hésitation.
Et vous, c’est quoi votre prénom ?, demanda de but en blanc, pleine de candeur, la jeune Carmen.

– Rosalie, ma douce. Rosalie Ravenwood, répondit-elle en se mettant à la hauteur de l’enfant, non sans jeter à Andrea un rapide regard au passage, comme pour sonder sa réaction depuis que les civilités d’usage étaient enfin échangées.

           La porte s’ouvrit en trompe, révélant la stature autoritaire du père. Il n’avait pas besoin de dire quoique ce soit, les bruits dans l’autre pièce et dans les escaliers annonçaient le départ des invités officiels, les autres parasites devaient faire de-même.

– La soirée est terminée, visiblement, lança t-elle à la cantonade après s’être brusquement retournée à l’entrée de son père. Je vous accompagne jusqu’à la sortie. Suivez…

– Jane va s’en charger. Vous sortirez par l’entrée des domestiques, dit-il sévèrement, sans s’adresser à quiconque en particulier.

– J’insiste, précisa Rosalie, en prenant déjà la main de Carmen qui semblait déjà l’avoir adoptée. Sa voix ferme était celle de quelqu’un prête à affronter le courroux de son père en privé mais pas d’agir injustement, non conformément à ses propres principes, devant des inconnus.

           Son père sortit, excédé. Andrea allait reposer l’ouvrage sur son rayonnage quand Rosalie remarqua son geste :

– Gardez-le. Vous me le rapporterez quand vous l’aurez lu, voulez-vous ?, me demanda t-elle pour la première fois en me souriant légèrement.

– Je… J’y prendrais soin, dit-il, manifestement troublé.

           Sur le trottoir extérieur en franchissant les grilles, Andrea ne put s’empêcher de regarder la silhouette de Rosalie rentrée chez elle, visiblement déjà en pleine conversation houleuse avec son père. De là, avec ces grilles devant son champ de vision, elle semblait captive. Il affermit la prise de sa main droite sur le livre de Rosalie, à défaut de pouvoir un jour la serrer elle contre son cœur. Serait-elle à lui ? En était-il digne ? Jamais mais elle le sauverait, aussi vrai que la nuit succède au jour, la neige au printemps. Son cœur était noir, ce soir, mais demain… que lui réservait demain ?

THE END

"Clothilde & Adhémar" d’Adeline Arénas (2010)

11 Jan

Arthur Rackham, Maid Maleen (détail)

« De quoi aurais-je peur ? Ce ne sont pas les ténèbres qui nous entourent ici. La véritable obscurité est celle de la mort et c’est elle que je crains. Vous est-il déjà arrivé, Adhémar, de vous redresser au milieu de la nuit, haletant et terrorisé, parce que vous aviez entrevu la possibilité du néant ? (…) C’est la Beauté du monde qui m’aide à conserver ma foi. Contempler la nuit m’ôte pour l’instant tous mes tourments. »

L’intrigue

Clothilde & Adhémar nous plonge d’emblée au cœur du Moyen-Age mais plus qu’un tableau d’époque, il raconte l’histoire d’une rencontre imprévue dans un monde fait de conventions et de barrières qui va révéler les désirs de liberté de certains personnages et leur faire expérimenter tous les moyens de les assouvir. Lorsqu’Adhémar arrive plus mort que vif au château de Crussol, tout un mystère l’entoure : personne ne sait qui il est, d’où il vient et ce qui l’a mis dan cet état misérable. Personnage au passé trouble et de nature taciturne, il ne va pas moins se lier d’amitié avec le fidèle chevalier Enguerrand mais surtout avec la dame de céans, Clothilde, déjà très vite intriguée par le jeune homme. Ces deux relations autant humaines qu’étranges, amoureuses que passionnelles, va les amener jusqu’à l’exploration de leurs limites les plus intimes…

 

 Une fois n’est pas coutume, j’ai la chance de vous parler d’un roman contemporain écrit par un auteur non pas déjà mort et enterré mais par une jeune femme, Adeline Arénas, qui en plus d’avoir mon âge est aussi une de mes plus proches amies. Elle a signé avec Clothilde et Adhémar son premier roman, publié en 2010 et depuis, elle est l’auteur d’un roman-feuilleton gothique, Le Manoir d’Erèbe, publié cet été dans Le Dauphine Libéré. A 22 ans, c’est ce qui s’appelle un début de carrière bien mené. Jeune femme de lettres, Adeline suit aussi actuellement des études en Lettres Modernes en Master 1 à Lyon.

 

 Passionnée par le XIXe siècle, le dandysme et le rock garage, elle a depuis que je la connais un maître à penser, à écrire qui n’est autre qu’Oscar Wilde à qui elle rend hommage dans son premier roman (c’était une promesse faite à elle-même) avec une citation de La Ballade de la Geôle de Reading en exergue 
 

 

 

« Pourtant chaque homme tue l’être qu’il aime.
– Que tous entendent ces paroles ! 
Certains le font avec un regard dur,
D’autres avec un mot flatteur ; 
Le lâche, lui, tue avec un baiser, 
Et le brave avec une épée. »

 

A. Hughes, Le Coeur en Peine
De Wilde mais surtout d’elle-même, je dirais qu’elle hérite d’un goût pour le dépassement des interdits et de la simple dichotomie entre le bien et le mal qui laisse ouvert une large galerie de possibles pour expliquer les actions et les réactions de ses personnages comme Clothilde, Enguerrand et Adhémar. Tout cela donne une grande originalité à ce qu’elle écrit, beaucoup de maturité aussi ce qui estompe l’idée qu’on peut avoir d’un roman de jeunesse. Clothilde & Adhémar est d’ailleurs aussi une sorte de roman d’apprentissage où certains personnages comme Clothilde deviennent véritablement adultes en étant confrontés au désir, à l’ambiguïté des sentiments et au dépassement d’eux-mêmes. Même la scène de la première rencontre entre Clothilde et Adhémar, qui pourtant fait penser au célèbre « leurs yeux se rencontrèrent » de La Princesse de Clèves (et je sais combien Adeline déteste ce roman!), est moins classique qu’il n’y paraît. Il y a comme un magnétisme qui les lient l’un à l’autre comme si la vue d’Adhémar était ensorcelante ce qui, de ce fait, donne une autre dimension à leur relation.

 

Eros & thanathos, le désir et la mort, sont deux aspects qui lient les personnages entre eux ce qui fait de Clothilde & Adhémar un véritable roman gothique où la pâleur des personnages, comme Adhémar, leur donne l’aspect de fantômes qui hantent le monde dans l’attente d’être libérés de leurs tourments terrestres. Cette présence omniprésente de la mort et du poids du passé pour ces personnages n’a rien d’anecdotique étant donné qu’Adeline m’a confié que son roman a été écrit dans une période difficile, sombre et étrange suite à plusieurs deuils.
F. Cadogan Cowper, Rapunzel
Cet aspect presque autobiographique n’est pourtant pas la seule inspiration de ce roman. Il ne s’agit pas seulement d’extérioriser des expériences personnelles même si du vécu se retrouve dans l’histoire comme la scène où Clothilde chante dans la nuit pour appeler celui qui ne vient pas. Son roman est né aussi de sa volonté de se laisser porter par le bon moment, la bonne atmosphère et la bonne musique qui donne envie d’écrire. Cette importance de la musique pour l’écriture d’Adeline explique peut-être un certain lyrisme, dans son style surtout dans les premières pages et dans les descriptions de la nature qui rappelle les romans romantiques.

 

Cette influence du gothique et du romantisme se retrouve dans la personnalité tourmentée et désenchantée d’Adhémar qui a comme un « démon » en lui, sans aucune connotation satanique là-dedans mais seulement sous l’effet du passé qui a altéré son âme. Son personnage m’a beaucoup fait pensé au personnage de Maldoror dans Les Chants de Maldoror de Lautréamont, comparaison approuvée par Adeline bien qu’elle n’y ait pas pensé elle-même. Ils ont la même fascination pour la mutilation et la même beauté étrange quoiqu’Adhémar ne soit pas une figure à proprement parlée maléfique comme Maldoror. C’est peut-être le personnage le plus intéressant du roman bien que j’ai une affection particulière pour Enguerrand qui selon Adeline est « le seul type normal qui se déplace autour des fous ». Ce que je trouve admirable, c’est que ce roman s’éloigne des codes du roman habituel et notamment du modèle du triangle amoureux dans la mesure où les amours tendancieux qui se lient ne produisent pas même un soupçon de jalousie de la part du mari de Clothilde, Raymond d’Ulmée. Il faut dire qu’ils ont pour eux le voile du secret, de mystère comme si tout se passait en coulisses, à l’abri des regards et des conventions.
Dante-Gabriel-Rossetti,  How Sir Galahad, Sir Bors and Sir Percival were-fed with the Sanc Grael
Cette originalité naît aussi d’un traitement tout particulier de l’univers médiéval qui n’est pas à proprement parlé réaliste mais en quelque sorte plus raffiné et plus stylisé.. Quand je lui ai posé la question de son rapport précis avec le Moyen-Age, Adeline m’a étrangement révélée qu’elle détestait particulièrement cette époque. Il faut dire qu’ils sont « tellement sales » au Moyen-Age ! Pourquoi le Moyen-age alors ? Les préraphaélites et Gaspard de la nuit l’ont beaucoup inspiré comme des représentations plus adéquates, plus « propres » mais aussi plus romantiques, pour donner corps à ses personnages. Pour empêcher tout anachronisme, cet ancrage médiéval a nécessité quelques contraintes comme le fait de ne pas pouvoir parler de velours mais plutôt de « vert chatoyant » mais l’effet demeure le même !
Ruines du château de Crussol
Ainsi, le cadre temporel est à relativiser autant que le cadre spatial : la même histoire aurait pu se passer à notre époque ou au XIXe sans que l’intrigue ou les personnages en soient modifiés. C’est en cela que Clothilde & Adhémar qui a pourtant comme sous-titre « une légende de Crussol », en référence aux ruines du château de Crussol en Ardèche dont la vue répétée a inspiré le roman, n’en fait surtout pas un roman régionaliste, seulement destiné aux amoureux de l’Ardèche profonde. Publier quelque chose de local était un simple pré-requis pour être publiée par sa maison d’édition, « La Bouquinerie » sans que cela influence véritablement la qualité du roman. Ce qui compte, c’est bien Clothilde, Adhémar et toute la psychologie des personnages qui est développée pour mieux saisir comment se nouent et se dénouent les relations humaines entre jeunes gens portés à chaque instant par leurs désirs, sans égard aux conséquences.
Dante Gabriel Rossetti, Salutation of Beatrice
Trois ans après sa publication, j’ai voulu savoir quelle relation Adeline avait encore avec son premier roman, si elle en était fière et si ses personnages étaient définitivement abandonnés pour laisser la place à d’autres. Elle m’a avoué ne pas l’avoir encore relu dans son format papier un peu comme ces acteurs qui ne revoient pas les films où ils ont tournés. Bien qu’elle soit très fière d’Adhémar, elle pense avoir tout dit à leurs propos ce qui annonce pour ses prochains romans d’autres rencontres dont j’ai personnellement une petite idée en suivant ses écrits non encore publiés de très près, les lisant avec plaisir dans l’attente de vous les présenter ici.

 

Comme je sais qu’elle nous prépare un autre roman pour bientôt, je ne peux que lui souhaiter d’en faire un encore meilleur que Clothilde é Adhémar, ce qu’elle arrivera à faire sans difficulté vu son talent.

 

Où retrouver Adeline Arénas ?

Adeline tient un joli blog avec une déco qui lui ressemble (sombre, londonienne et gothique) et un contenu très varié où sont conviés par exemple  Sherlock Holmes, Jack White, Dante Gabriel Rossetti et Edward Rochester en coulisses… Des nouvelles, des essais (dont un sur le roman gothique) : autant de façons de suivre son actualité littéraire !

 

 

Où se procurer Clothilde et Adhémar ?

Deux possibilités : à la Fnac pour EUR 12, 35.

Comme un billet sur un roman d’Adeline ne peut pas se faire sans un peu de musique, je vous laisse en compagnie de cette playlist qui regroupe quelques titres qui l’ont inspiré dans l »écriture de son roman ou qui me l’ont rappelé comme la chanson de Donovan. A noter que « Truth begins » de Dirty Pretty Things l’a aidé à amener son roman chez son éditeur. Bonne écoute !