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Rendez-vous sur « Gender Studies & Féminisme »

13 Août

Petit excursus pour vous parler de mon coup de tête du moment ! J’ai ouvert un second blog, Gender Studies & Féminisme ! Pas du tout parce que La Bouteille à la Mer ne me plait  plus, car, au contraire, je suis parfaitement comblée. Non, c’est pour trouver a room of one’s own à ma passion pour la philosophie, comme un dernier hommage avant de la quitter en partie pour étudier en Lettres l’an prochain en M1 de Littérature comparée à Lyon II.

Comme son nom l’indique, il va y être question des théories du genre mais surtout de Virginia Woolf car je compte l’étudier l’an prochain le temps d’un mémoire sur son rapport au genre dans ses œuvres de jeunesse (Nuit et Jour et La traversée des apparences) et dans ses essais dits féministes comme Une chambre à soi.

J’espère que mon travail de vulgarisation du genre et du féminisme de Virginia Woolf vous plaira autant que La Bouteille à la Mer

Gender Studies & Féminisme est même sur Facebook !

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« Sonnets portugais » d’Elizabeth Barrett Browning

30 Juin
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Elizabeth Barrett Browning (1806-1861)

 

« Le destin n’a pas épargné l’écrivain que fut Elizabeth Browning. Nul ne la lit, nul n’en parle, nul ne songe à lui rendre justice. »

(Virginia Woolf, article du Common Reader, 1931)

 

Je ne parle pas ici assez de poésie à mon goût, peut-être parce que ce n’est pas un genre actuellement très valorisé et pourtant, j’ai un grand amour pour la poésie. J’ai même publié  « Éclaircie de passage », l’un de mes poèmes sur ce blog l’an dernier, c’est quelque chose que je pratique très régulièrement mais je comprends la réticence de certains pour la poésie même si pour moi, ça a toujours été très naturel de lire et d’écrire des poèmes. 

John Keats (Ben Whishaw) dans Bright Star

Tout naturellement, en tant qu’anglophile, je ne pourrais pas me passer des poètes anglais pour vivre. Shakespeare, John Keats, William Blake, Lord Byron, Wordsworth, Coleridge, les sœurs Brontë ou Oscar Wilde sont d’éternelles sources d’inspirations et de plaisir pour moi. Vous l’aurez peut-être noté, rien que dans ma liste, les poétesses n’ont pas une grande place dans toute anthologie qui se respecte ce qui confirme ce qui disait Virginia Woolf dans Une chambre à soi sur la difficulté que représente l’accession au statut de poète pour une femme sans un minimum de conditions matérielles favorables.

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Emily Brontë

J’ai une tendresse toute particulière pour Emily Brontë et Emily Dickinson (dire qu’il faille traverser l’Atlantique pour trouver une poétesse digne de ce nom) qui, en plus de leur prénom, partage une même aura mystérieuse autour de leur vie et de leur oeuvre. Si vous l’avez l’occasion de vous procurer La dame blanche de Christian Bobin, vous aurez en main ce qui m’a donné envie de découvrir Emily Dickinson grâce à cette très belle biographie plus ou moins romancée.

 

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Robert Browning (1812-1889)

 

Toutefois, c’est d’une poétesse beaucoup moins connue que j’ai envie de vous présenter, qui a eu une vie (à mon sens) très romanesque et que j’ai découverte grâce à Virginia Woolf : Elizabeth Barrett Browning. Virginia Woolf a le chic de sortir de l’anonymat des auteurs inconnues (la soeur de Shakespeare, Christina Rossetti ou Sara Coleridge pour ne citer qu’elles) et de nous donner envie de les lire sur le champ ! Ça a été mon cas avec Elizabeth Barrett Browning, femme du poète Robert Browning et dont les vers de ses Sonnets portugais ont donné furieusement envie  à Rainer Maria Rilke de les traduire en allemand. Vous avez peut-être entendu parler de Flush de Virginia Woolf (l’une de mes prochaines lectures pour le challenge Virginia Woolf) et c’est par ce biais que j’ai été séduite par Elizabeth Browning sans même lire une seule ligne de cette biographie du point de vue du chien de la poétesse ce qui déjà aiguiserait la curiosité de n’importe quel lecteur.

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Elizabeth Barrett (Norma Shearer) dans The Barretts of Wimpole Street

Passage obligé quand on lit de la poésie anglaise, j’ai découvert les Sonnets portugais dans son édition bilingue de la NRF (la même que j’ai pour les poèmes d’Emily Brontë bien que j’ai fait l’acquisition récemment d’une version audio des poèmes de la famille Brontë, un régal, mes amis !) et, comme d’habitude, la traduction est pourrie (pardon pour la traductrice, Lauraine Jungelson) mais permet de sauver les meubles quand le sens d’une strophe nous échappe vraiment.  Par contre, l’appareil critique est comme toujours très instructif surtout pour une poétesse aussi peu populaire. La préface est remplie d’anecdotes, d’extraits de correspondances (quand on sait qu’Elizabeth et Robert ont échangé 574 lettres, rien que ça !) en retraçant l’histoire du couple et la postérité des Sonnets portugais.

D’ailleurs, qu’est-ce qui est à l’origine des Sonnets portugais ? Il faut avant tout comprendre qui était Elizabeth Barrett avant et après avoir écrit ces sonnets. Avant ça, atteinte d’une étrange maladie incurable ,  mélancolique depuis la mort de son frère préféré, recluse dans la maison familiale à Wimpole Street et destinée apparemment à rester vieille fille toute sa vie sous la pression d’un père autoritaire, elle va tout de même publier un recueil de poèmes qui la rend célèbre en Angleterre et outre-atlantique et ce recueil va arriver dans les mains de Richard Browning. Il va lui écrire ces mots :

« J’aime vos vers de tout mon coeur, chère Miss Barrett […]. Dans cet acte de m’adresser à vous, à vous-même, mon sentiment s’élève pleinement. Oui, c’est un fait que j’aime vos vers de tout mon coeur, et aussi, que je vous aime vous. »

Je n’ose imaginer ça en anglais ! Au début, comme toutes les rock-stars qui reçoivent des lettres d’amour, elle va gentillement le refouler et ne lui offrir que son amitié. Ils vont mettre du temps à se rencontrer en personne (à cause des réticences d’Elizabeth visiblement qu’il soit déçu de cette rencontre à cause de sa maladie). Après une première demande par écrit qu’elle refusera tout en reconnaissant que cet homme l’obsède sans y voir encore de l’amour, après de nouvelles rencontres en l’absence de son père (qui, forcément, ne voit pas l’arrivée Robert d’un bon œil dans la vie monacale de sa fille), accepte finalement sa proposition à la seule condition que sa santé s’améliore, ce qui retarde encore un peu plus leur union. Finalement, le mariage est précipité en septembre 1846 dans le plus grand secret et sans le consentement du père. Comme dans tous les romans qui se respectent après un tel événement, ils décident de s’enfuir en Italie, à Florence.

lettres-portugaisesC’est de cette rencontre décisive, autant amoureuse que humaine qu’Elizabeth Barret va écrire ses Sonnets portugais jusqu’à son mariage, à l’insu de Robert Browning et forcément de sa famille. Ces Sonnets from the Portuguese décrivent l’évolution de ses sentiments, comme un relevé presque journalier ce qui en fait une magnifique étude sur l’amour et la place de plus en plus envahissante de la passion dans la vie d’une femme amoureuse qui, enfin, vit pleinement les choses. Je ne crois pas que le titre de ce recueil soit une référence aux célèbres Lettres portugaises de Guilleragues, présentées faussement comme la traduction de lettres d’une religieuse portugaise à un officier français, longtemps attribuée à une vraie religieuse. La coïncidence est tout de même assez troublante car Elizabeth Barrett, vivant comme une femme recluse, dialogue dans ses Sonnets avec l’être aimé où elle suit le même parcours évolutif de doute, de confiance et d’amour sauf qu’il était rapportée dans les Lettres portugaises à la foi et non à l’amour charnel.

du-bellay-regretsSelon moi, un recueil de poésie se lit différemment par rapport à toute oeuvre littéraire. J’aime délibérément sauter des poèmes, lire certains plusieurs fois quand ils me touchent plus que les autres ce qui représente une lecture presque aléatoire. J’aime bien aussi piocher dans un recueil un poème au hasard, ce qui veut dire que je prends chaque poème pour lui-même et pas forcément dans sa relation avec tout le recueil. Parfois, c’est une lecture qui fonctionne, parfois non mais c’est sûr que ce n’est pas très académique et scolaire. De même, si on voit ces poèmes comme un parcours linéaire vers l’amour, ce n’est peut-être pas la lecture la plus judicieuse mais je n’en ai pas moins aimé les vers d’Elizabeth Browning et la sincérité de ses sentiments sans avoir besoin de retracer un parcours figé. Quand j’ai dû lire Les Regrets de Du Bellay en prépa pour le concours, je n’ai pas pu faire ça par exemple ce qui distingue surement une lecture imposée et une lecture pour le plaisir, pour l’amour de la poésie.

En voici, quelques uns :

 

XLIII – How do I love thee? Let me count the ways.

How do I love thee? Let me count the ways.

I love thee to the depth and breadth and height

My soul can reach, when feeling out of sight

For the ends of being and ideal Grace.

 

I love thee to the level of every day’s

Most quiet need, by sun and candlelight.

I love thee freely, as men strive for Right;

I love thee purely, as they turn from Praise.

 

I love thee with the passion put to use

In my old griefs, and with my childhood’s faith.

I love thee with a love I seemed to lose

 

With my lost saints. I love thee with the breath,

Smiles, tears, of all my life; and, if God choose,

I shall but love thee better after death.

 

 

VII – The face of all the world is changed, I think,

 

The face of all the world is changed, I think,

Since first I heard the footsteps of thy soul

Move still, oh, still, beside me, as they stole

Betwixt me and the dreadful outer brink

 

Of obvious death, where I, who thought to sink,

Was caught up into love, and taught the whole

Of life in a new rhythm. The cup of dole

God gave for baptism, I am fain to drink,

 

And praise its sweetness, Sweet, with thee anear.

The names of country, heaven, are changed away

For where thou art or shalt be, there or here;

 

And this… this lute and song… loved yesterday,

(The singing angels know) are only dear

Because thy name moves right in what they say.

 

Et, comme les Sonnets portugais sont suivis d’autres poèmes, voici mon préféré dans tout le recueil, intitulé « Inclusions ». Il a quelque chose à voir avec le mythe de l’androgyne dans le Banquet de Platon, maintenant populairement appelés « les âmes sœurs ». derrière, cette figure, l’amour est l’inclusion parfaite, l’emboîtement et l’harmonie entre deux personnes qui s’oublient elles-mêmes pour ne faire qu’un.

INCLUSIONS

1

O, WILT thou have my hand, Dear, to lie along in thine?

As a little stone in a running stream, it seems to lie and pine.

Now drop the poor pale hand, Dear,… unfit to plight with thine.

2

O, wilt thou have my cheek, Dear, drawn closer to thine own?

My cheek is white, my cheek is worn, by many a tear run down.

Now leave a little space, Dear,… lest it should wet thine own.

3

O, must thou have my soul, Dear, commingled with thy soul? —

Red grows the cheek, and warm the hand,… the part is in the whole!

Nor hands nor cheeks keep separate, when soul is join’d to soul.

 

Où se procurer les Sonnets portugais ?

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Sonnets portugais d’Elizabeth Barrett Browning

Poésie Gallimard – 178 pages

EUR 7, 60

 

 

 

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C’est ma 10e et dernière contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine. Retrouvez mon bilan ci-dessous. 

 

 

Bilan du Mois anglais 2013

10 contributions : 2 romans, 1 essai, 1 pièce de théâtre, 1 recueil de nouvelles, 1 recueil de poésie, 1 billet thématique et 3 séries TV.

La Traversée des apparences de Virginia Woolf

Snobs de Julian Fellowes

Une chambre à soi de Virginia Woolf

Look Back in Anger de John Osborne (extrait)

Les Intrus de la Maison Haute de Thomas Hardy

Sonnets portugais d’Elizabeth Barrett Browning

Home Sweet Home : Quatre maisons d’écrivains anglais

Ripper Street (BBC, 2012)

Little Dorrit (BBC, 2008) d’après Charles Dickens

Any Human Heart (2010) d’après William Boyd

 

Merci aux organisatrices et aux autres participant(e)s qui l’ont rendu aussi vivant et particulièrement en lisant et commentant mes dix billets. J’ai eu autant de plaisir à vous lire et à être tentée par autant d’idées de lecture. Vive l’anglophilie, le mois anglais et à l’an prochain pour son come back !

Virginia Woolf Tea

Comme les autres participant(e)s, j’ai répondu à l’invitation d’un jeu photo en mettant en scène mon coup de coeur du mois anglais (« Une chambre à soi » de Virginia Woolf, forcément) avec une tasse, ici celle à l’effigie de la maison Serpentard !

"La Traversée des apparences" de Virginia Woolf

1 Juin
monet-jeunes-filles-en-barque-1887« Ce que je veux atteindre en écrivant des romans se rapproche beaucoup, il me semble, de ce que vous voulez atteindre quand vous jouez du piano, commença-t-il, lui parlant par dessus son épaule. Nous tâchons de saisir ce qui existe derrière les choses, n’est-ce pas? Voyez ces lumières en bas, reprit-il, jetées là n’importe comment… Je cherche à les coordonner… Avez-vous déjà vu des feux d’artifice qui forment des figures ?… Je veux faire des figures. »

 

L’intrigue

 
A 24 ans, Rachel Vinrace, une jeune fille passionnée de musique taciturne et solitaire et presque cloîtrée chez ses tantes à Richmond, participe pour la première fois à une croisière en compagnie de son père, de son oncle Ridley Ambrose et de sa tante Helen vers l’Amérique du Sud avec une escale au Portugal où ils rencontrent une certaine Mrs Dalloway et son mari. Cette occasion de découvrir le vaste monde et de sortir de sa bulle intérieure va lui permettre de rencontrer des jeunes gens de son âge, comme Terence Hewet et Saint John Hirst, deux amis libres penseurs, et une foule hétéroclite de personnes dans l’hôtel où ses deux nouvelles connaissances séjournent. Bals, excursions, conversations banales ou secrètes, rien n’est plus éloigné de sa vie d’avant.  Cette immersion dans la société édouardienne, où seules les apparences comptent, va lui permettre par contraste de se trouver elle-même, d’explorer sa quête de la vérité avec Terence et Saint-John, et non plus seule, et enfin de quitter la maigre surface des choses pour enfin vivre pleinement, quitte à en payer le prix.

 

Let’s go ! Comment ne pas commencer en beauté le mois anglais organisé par Lou et Titine si ce n’est avec mon auteur anglaise préférée, Virginia Woolf ? Après avoir eu un véritable coup de cœur pour son second roman Nuit et Jour et pour son ultime Entre les actes, il ne me restait plus qu’à lire son premier roman La Traversée des apparences pour boucler la boucle.
Hogarth House (Richmond upon Thames)
où ont vécu Virginia et Léonard Woolf.
Publié en 1915, son écriture coïncide avec une longue crise de dépression de 1913 à 1915 qui se retrouve peut-être dans le malaise que vit Rachel face à son exploration des émotions, à sa quête de la vérité et du bonheur pour elle-même et pour les autres. Ce roman a quelque chose à voir avec la libération et la guérison autant pour Rachel que pour Virginia Woolf qui sont toutes les deux comme enfermées à l’époque à Richmond, assez éloignées de la capitale pour ne pas pouvoir en vivre la vie mondaine. C’est comme ça en tout cas que j’interprète ce voyage à l’étranger jusqu’à Santa-Marina, une ville fictive en Amérique du Sud, et le titre original du roman presque intraduisible : The Voyage Out, littéralement « le voyage dehors, hors de », voyager pour sortir et s’en sortir.

 

Mais ce voyage, c’est aussi le besoin de prendre de la distance pour mieux faire la satire de la société édouardienne. Dans l’hôtel de Santa-Marina, la foule de personnages que Rachel rencontre est comme un microcosme de la société anglaise au complet mais mieux représentative parce qu’elle se retrouve dépaysée et donc plus facilement confrontée à ses préjugés sur les autochtones pour mieux les dénoncer. Ils sont comme observés à leur insu, ce qui est véritablement le cas lorsque Rachel et Helen, attirées par les lumières de l’hôtel, jouent les voyeuses en regardant l’assemblée par une des fenêtres lors d’une veillée.

 

Dans cette satire, la place de la femme dans la société est centrale d’autant plus qu’elle touche au premier chef le personnage principal, Rachel, qui n’a rien du modèle de la femme moderne. Comme dans Nuit et Jour, le féminisme de Virginia Woolf et les diverses revendications féministes comme un accès au droit de vote, à l’éducation ou la dénonciation de la ségrégation des femmes traverse tout le roman soit pour être critiquées, soit pour être défendues. On n’entend pas la voix d’une féministe en tant que telle comme Mary Datchet, la suffragette dans Nuit et Jour mais bien des hommes comme la figure du politicien en la personne de Richard Dalloway qui dénonce l’inutilité du droit de vote, chose étrange pour un homme politique :

 

« S’il y a des dupes qui s’imaginent que le droit de vote va leur servir à quelque chose, on n’a qu’à le leur accorder. Elles ne tarderont pas à déchanter. »

 

Toutefois, c’est surtout Terence Hewet, en tant que figure de l’écrivain (et donc plus ou moins double de Virginia Woolf), qui prend la défense des droits des femmes et essaye de gagner Rachel à sa cause :

 

« Réfléchissez un peu : nous sommes au début du XXe siècle, et jusqu’à il y a quelques années, une femme ne sortait jamais seule, ne disait jamais rien. Cela se déroulait là, à l’arrière plan depuis tous ces milliers d’années – cette curieuse existence muette dont rien ne témoignait au-dehors. » 

 

D’ailleurs, c’est à l’occasion de ce voyage qui prend des airs de voyage initiatique que Rachel va pouvoir sortir de sa condition de femme du XIXème siècle, complètement dévouée à des occupations oisives comme s’adonner fanatiquement à la musique en dédaignant tout autre centre d’intérêt, pour devenir le temps d’un instant une femme moderne, indépendante, vivant pleinement sa vie. C’est d’ailleurs ce que lui propose sa tante Helen en l’invitant à Santa-Marina :

 

« – Il ne te reste plus qu’à te lancer et à devenir quelqu’un pour ton propre compte. 

 

L’image de sa personnalité propre, de soi-même comme entité réelle, perpétuelle, différente de toutes les autres,irrépressible autant que la mer ou le vent, se projeta en éclair et l’idée de vivre la bouleversa profondément. » 

 

Pour cela, il lui faut une « chambre à soi » où il lui soit permis d’exercer ses pensées, de se cultiver pour mieux affronter le monde au dehors, 

« une chambre indépendante du reste de la maison, vaste, intime, un endroit où elle pourrait lire, penser, défier l’univers ; une forteresse et un sanctuaire tout ensemble. A vingt-quatre ans, une chambre représente pour nous tout un monde. »

 

Ce qui est drôle dans le fait de voir en Rachel une jeune fille du XIXème siècle avant qu’elle ne quitte l’Angleterre, c’est qu’elle avoue lors d’une conversation avec Clarissa Dalloway, qu’on découvre sous un autre angle que dans Mrs Dalloway, c’est qu’elle déteste Jane Austen ! Elle a beaucoup de mal à expliquer clairement pourquoi si ce n’est par une formule énigmatique :

 

« Elle est tellement… tellement… Enfin, elle est comme une natte trop serrée, pataugeait Rachel. » 

 

Pourtant, comme Jane Austen, Rachel a tout de la jeune fille victorienne qui est enfermée dans un carcan sans pouvoir librement s’épanouir, chose que Jane Austen a su faire à sa manière.
 
Sa traversée depuis Londres jusqu’à l’Amérique du Sud est aussi une « traversée des apparences » : il révèle à Rachel, d’un naturel crédule, que tout le monde ment, dissimule et plus profondément qu’il est difficile de connaître les autres même en partageant leur intimité, même en multipliant les conversations. Il y a un très beau passage où Rachel et Helen, sa tante, sont raccompagnés à l’aube après un bal jusqu’à chez elles par Terence et Saint John. Ils en profitent pour s’asseoir dans l’herbe, discuter et se raconter aux autres jusqu’à leurs convictions les plus profondes. Après s’être quittés, ils ne se connaissent pas pour autant :

 

« Malgré la proximité physique, malgré l’intimité de l’instant, ils n’étaient que des ombres les uns pour les autres. (…) Malgré la liberté des propos échangés, ils gardaient tous l’impression gênante de ne rien avoir appris, au fond, les uns les autres.
 
– Les questions importantes, réfléchissait Hewet tout haut, celles qui offrent un réel intérêt… je doute qu’on puisse jamais les poser à quelqu’un.»

 

Et plus tard, lors d’un tête-à-tête entre Rachel et Terence qui se rapprochent de plus en plus, l’un et l’autre comprennent chacun de leur coté qu’aucune conversation ne peut être totalement sincère, qu’il y a toujours des pensées, des émotions inavouées qui sont gardées secrètes malgré leur intimité grandissante et que toute relation demeure fragmentaire, toujours limitée, jamais assouvie complètement :

 

« Il raisonnait pour contrecarrer le désir qui lui revenait, intense, de la prendre dans ses bras, d’en finir avec les allusions indirectes, d’expliquer exactement ce qu’il ressentait. (…) Il passa en revue leurs propos, décousus, inutiles, tournant sur eux-mêmes, qui leur avaient pris tout leur temps et les avaient si étroitement rapprochés, pour les rejeter ensuite si loin l’un de l’autre et le laisser, lui, insatisfait à la fin, ignorant toujours ce qu’elle sentait, comment elle était. Parler, parler, rien que parler, à quoi cela servait-il ? »

 

Ce désir de transparence entre eux, de fusion et d’annulation des différences entre cet homme et cette femme, la fin du roman l’offre de la manière la plus inattendue, abrupte et sublime. Cette fin m’a vraiment touchée, presque troublée et je crois que c’est le signe que c’est un grand roman ce qui est extraordinaire pour un premier roman. Même s’il est plus classique dans sa composition que d’autres romans de Virginia Woolf plus connus, il possède une originalité propre et une sensibilité qui ne laisse pas indifférent.

 

Je vous laisse avec mon passage préféré où Terence parle de leur amour l’un pour l’autre où l’on retrouve une phrase presque à l’identique de la lettre de suicide de Virginia Woolf pour son mari, Léonard :
Henri Lévy, La jeune fille et la mort
(1879, Musée des beaux-arts, Nancy)
« Comment avaient-ils le courage de s’aimer ? Comment lui-même avait-il osé vivre avec tant de hâte et d’insouciance, courir d’un objet à l’autre, aimer Rachel à ce point ? Jamais plus il n’éprouverait un sentiment de sécurité, une impression de stabilité dans la vie. Jamais il n’oublierait les abîmes de souffrance à peine recouverts par les maigres bonheurs, les satisfactions, la tranquillité apparente. Jetant un regard en arrière, il se dit qu’à aucun moment leur bonheur n’avait égalé sa souffrance présente. Il avait toujours manqué quelque chose à ce bonheur, quelque chose qu’ils souhaitaient mais qu’ils n’arrivaient pas à atteindre. Cela restait fragmentaire, incomplet, parce qu’ils étaient trop jeune et ne savaient ce qu’ils faisaient.(…)
 
– Jamais il n’y eut deux êtres aussi heureux que nous l’avons été. Nul n’a jamais aimé comme nous avons aimé. Il lui sembla que de leur fusion absolue et de leur bonheur émanaient des cercles qui allaient s’élargissant, qui emplissaient l’espace. Aucun de ses désirs les plus vastes ne restait inexaucé. Ils possédaient ce qui jamais plus ne leur serait repris. »

 

 

Comment se procurer La traversée des apparences ? 

 
 
 
La traversée des apparences de Virginia Woolf
GF – Préface de Vivianne Forrester
464 pages – EUR 8, 55

 

 

 

La Traversée des apparences de Virginia Woolf est ma deuxième contribution au Challenge Virginia Woolf chez Lou et ma première contribution au mois anglais chez Lou et Titine.
 

"Parade’s End" (2012, BBC-HBO) d’après Ford Madox Ford

27 Mai
Parade’s End, mini-série de 6 épisodes coproduite par BBC2 et HBO, diffusée en 2012 (UK) et prévue sur Arte les 7 et 14 juin 2013 à 20h50. D’après l’oeuvre de Ford Madox Ford,  scénarisée par Tom Stoppard et réalisée par Susanna White (Jane Eyre). Avec Benedict Cumberbatch, Rebecca Hall, Adelaide Clemens, Rupert Everett et Miranda Richardson.

 

Synopsis

Angleterre, 1910. A la veille de la Première guerre mondiale, « le dernier Tory » Christopher Tietjens (Benedict Cumberbatch), qui vit dans la nostalgie des valeurs traditionnelles de son enfance et de son pays, s’apprête à épouser Sylvia Satterthwaite (Rebecca Hall), une mondaine manipulatrice et volage. Sylvia n’a rien du parti idéal : socialiste, catholique et, cerise sur le gâteau, enceinte ! L’enfant qu’elle porte n’est probablement pas le sien et pourtant, par sens de l’honneur, il n’hésite pas à l’épouser pour éviter le scandale. En vain. Leur mariage battant rapidement de l’aile, Sylvia n’est sûrement pas prête à jouer les épouses parfaites et fidèles… Dans un monde où tout se sait et où les rumeurs vont bon train, la seule arme de Christopher est de sauver les apparences, « parader » au détriment de son propre bonheur. C’est sans compter l’apparition de Valentine Wannop (Adelaide Clemens), une jeune suffragette, qui va lui donner envie d’espérer à une autre vie. Christopher osera t-il aller à l’encontre de ses principes en commettant l’adultère et en s’exposant aux commérages? Et que restera t-il de ce triangle amoureux après l’expérience et le traumatisme de la guerre ?

Mon absence a été honteusement longue sur La Bouteille à la Mer (près de deux mois, n’arrangeant pas la santé de mon rendez-vous Un mois, un extrait qui a pris sacrément du retard) ce qui ne m’a pas empêchée de faire de belles découvertes (principalement en séries TV) pour respirer un peu face à la masse de boulot. En bref, je suis tombée définitivement sous le charme de Once Upon a Time (et, accessoirement du Captain Hook et encore plus dans le final de la saison 2), je me suis extasiée devant la beauté des costumes de Paradise (2012), l’adaptation très librement inspirée de Au Bonheur des Damesde Zola et j’ai frissonné devant le suspens de Paradox (2009), une excellente série britannique (pléonasme?) qui, allez savoir pourquoi, n’a pas été renouvelée pour une deuxième saison ! (dé-gou-tée ? Rien qu’un peu.) Je compte vous parler des deux dernières séries très vite puisque je suis déjà en vacances.

 

         Un billet est aussi en préparation sur le premier roman de Virginia Woolf, La traversée des apparences (The Voyage Out), pour ma seconde participation au challenge qui lui est consacrée chez Lou et je dois dire que ça a été un véritable coup de cœur. Le problème, c’est que je l’ai fini il y a près d’un mois et qu’il va falloir que je m’y replonge un petit peu ce qui n’est pas pour me déplaire.

 

 

Place maintenant à Parade’s Endoù j’ai pu retrouver avec plaisir le brio, la sensibilité et la sensualité du travail de la réalisatrice de la meilleure adaptation (selon moi) de Jane EyreSusanna White, mais surtout, pour être honnête, la voix profonde de basse de Benedict Cumberbatch qui m’avait manquée depuis SherlockJ’ai pu d’autant plus en profiter que j’ai eu la chance de voir cette mini-série en VO avant qu’elle soit diffusée en France, ce qui sera justement le cas sur Arte les 7 et 14 juin prochains (en VOSTFR et non en VF, je l’espère). D’ailleurs, rien que la voix si particulière et le charisme de Benedict Cumberbatch rendent l’immersion dans la gentry anglaise presque naturelle, preuve que ce rôle lui va comme un gant.

Le personnage de Christopher est très difficile à cerner et pourtant, il n’est pas du tout antipathique. On sent pourquoi il peut déstabiliser tous ceux qui l’entourent, et au premier chef sa propre femme qui ne supporte plus de vivre avec un homme si froid, si lisse et si imperturbable. Déjà en Sherlock, Benedict Cumberbatch avait réussi grâce à un jeu subtil à transmettre des émotions très variées derrière le mur de froideur que son personnage avait posé entre lui et ses congénères. Christopher n’est pas à proprement parlé un sociopathe mais seulement un personnage littéralement perdu dans un monde qu’il ne reconnaît pas comme le sien. Il doit faire face au décalage entre son système de valeurs et les changements autant idéologiques que personnels de son temps, sans parler de la guerre qui va briser littéralement encore plus son univers.

Sylvia Satterthwaite (Rebecca Hall)

Tout ce qu’il vit, tous ceux qu’il rencontre sont déformés par ce décalage et tiraillé comme il est entre deux femmes et entre deux vies possibles, le leitmotiv du prisme et du miroir de poche cassé de Sylvia qu’elle conserve précieusement rendent bien à l’image ce thème récurrent du tiraillement et d’un monde complètement incohérent, comme éclaté, fracturé aux yeux de Christopher.  

Étrangement, même snob, Christopher dissimule une grande sensibilité et les passages avec son fils sont très touchants, lui qui le traite comme son propre fils malgré les doutes sur sa paternité. Tout ce sentimentalisme est tourné autour de deux personnages : le cèdre centenaire à Groby Hall dans le Yorkshire où il a passé son enfance et Valentine Wannop, la suffragette, excellemment interprétée par Adelaide Clemens. Comparer une jolie fille à un arbre peut paraître étrange et pourtant, il ‘agit encore d’un autre tiraillement entre la nostalgie de son passé et le désir qu’il a pour cette jeune fille intelligente et passionnée, tournée vers l’avenir. On pourrait croire que le motif du triangle amoureux est tellement éculé que la série ne peut produire à partir de ça rien de très original. Pourtant, la relation entre Christopher et Valentine peine à sortir du flirt platonique pour mieux nous faire entrer dans le monde des fantasmes, des occasions manquées et des allusions voilées.

 

Le personnage de Sylvia, interprétée par Rebecca Hall, n’est pas un rôle facile et elle est peut-être celle qui stagne le plus, qui reste pareille à elle-même, étrangement cohérente, parmi des personnages comme Christopher ou Valentine qui évoluent beaucoup. Ça ne veut pas dire que son personnage n’a pas la même profondeur et les mêmes nuances de caractère que les autres mais, sans être une garce, j’ai eu beaucoup de mal à m’identifier à elle et à plaindre sa souffrance dans ce mariage malheureux. Pur spécimen de la femme mondaine et changeante, elle passe facilement de la colère, voire du cynisme, à la séduction sans jamais se remettre en question. Même quand elle essaye de se rendre digne de son mari, elle ne peut pas s’empêcher de retourner à ses vieux amours et à ses vieux démons : l’hystérie, le mensonge et finalement la manipulation. 

 

 

La place de la guerre dans cette série est plutôt originale : elle n’est pas reléguée au profit de l’intrigue sentimentale. Elle en est au contraire un des ressorts car de la survie de Christopher dépend le dénouement heureux ou malheureux de ce triangle amoureux. Grâce à l’intervention de son frère Mark (Rupert Everett), Christopher est assez bien protégé de l’enfer des tranchées avant d’y être envoyé à cause d’une faute disciplinaire contre le général en personne. A coté du réalisme de la vie dans les tranchées, on est confronté aussi à son traumatisme au travers d’un personnage secondaire qui m’a beaucoup marqué qu’on voit pourtant très peu. Il s’agit du colonel Bill Williams, le commandant de bataillon dans les tranchées à la limite de la démence que Christopher sert comme second. Il y a une scène fabuleuse où le colonel traverse tranquillement le no man’s land pour lancer une grenade directement dans la tranchée adverse au risque de se faire canarder. La performance de Steven Robertson est juste exceptionnelle à la hauteur de son rôle de Michael Connolly, un jeune homme souffrant d’un handicap moteur et cérébral dans Inside I’m dancing avec James McAvoy. 

 

En définitive, Parade’s Endest encore une réussite pour la BBC et HBO en traitant avec intelligence à la fois des bouleversements de la société edwardienne, de la guerre et des aspirations individuelles. Le casting est parfait, surtout mené par le charisme de Benedict Cumberbatch au talent plus que confirmé et de belles découvertes comme Adelaide Clemens que j’ai pu brièvement retrouver hier en salle dans The Great Gatsbyde Baz Luhrmann. J’ai d’ailleurs hâte de vous parler de cette adaptation du roman de F.S Fitzgerald. Je ne sais pas si j’aurais l’occasion de lire le roman original de Ford Madox Ford dont Parade’s End est l’adaptation mais j’ai bien envie de découvrir cet auteur très vite par un autre roman. Si vous avez déjà lu Ford Madox Ford et que vous avez des suggestions, je suis preneuse !

En attendant la diffusion de Parade’s End les 7 et 14 juin 2013 à 20h50 sur Arte, voici en extrait mon passage préféré, tout en poésie et en sensualité. On a tout de suite étrangement envie de se perdre dans le brouillard anglais…

 

Où se procurer Parade’s End (2012-2013 – BBC/HBO) ?

Sachez que Parade’s End est déjà disponible en DVD pour EUR 19, 99. Attention ! Il s’agit de la version anglaise du DVD : il n’y aura donc que la VO et des sous-titres seulement en anglais, sans sous-titres français.
Je crois que le roman Parade’s End n’est plus disponible en français mais vous pouvez vous le procurer en  anglais pour EUR 9, 36.
Vous pouvez aussi consulter le dossier de presse d’Arte consacré à cette mini-série. (avec une belle faute de frappe sur le nom de Benedict Cumberbatch…)

"Nuit et Jour" de Virginia Woolf

30 Août

« Never are voices so beautiful as on a winter’s evening, when dusk almost hides the body, and they seem to issue from nothingness with a note of intimacy seldom heard by day. » [1]
Virginia WOOLF, Night and Day (1919)

 

L’intrigue :

Nuit et Jour est le second roman de Virginia Woolf à être publié, après La Traversée des apparences. Sa structure paraît simple, centrée autour de l’histoire de quatre personnages : Katherine Hilbery, Mary Datchet, William Rodneyet Ralph Denham. Quoi qu’appartenant à des milieux sociaux différents, ils sont liés les uns avec les autres gravitant ensemble autour des mêmes préoccupations et des mêmes lieux où ils se rencontrent, se fuient ou se cherchent. Mais qui sont-ils ?Qu’est-ce qui les lient ? L’amour, l’amitié, la rivalité, l’admiration ? Tout ça, en même temps ?

 

On les suit presque exclusivement dans un décor londonien au fil de leurs nombreuses promenades, mais surtout de leurs errances très souvent nocturnes entre Chelsea à Cheney Walk et Highgate en passant par Kew Gardens. Deux fois deux faisant quatre, ce sont surtout des couples qui se forment, qui se confrontent, qui se brouillent ou se réconcilient et pas seulement ceux qu’on croit. Bien sûr, les préoccupations amoureuses ne manquent pas mais aussi les plus existentielles. La femme face à la femme, la femme face à l’homme, l’homme face à l’homme, chacun se cherche soi-même, se demande qui il est, ce que, lui, veut contre ce que la société ou les autres pensent savoir ce qu’il est ou ce qu’il deviendra d’après leurs diktats.

 

           Mon histoire personnelle avec ce roman de Virginia Woolf commence avec sa couverture (dont l’image d’origine se trouve ci-dessus) et c’est elle qui m’a accrochée lors d’une flânerie en librairie plus que les mots « vendeurs » au dos de l’ouvrage. Il faut dire que je ne passe jamais au Gibert de Saint-Michel sans faire un tour du coté de l’étagère dédiée à Virginia Woolf. Appelez ça un rituel ou une folie mais en tout cas, ce n’est jamais improductif puisque, petit à petit, je reconstitue chez moi la même étagère avec les mêmes ouvrages. Il faut dire qu’en juin dernier, j’étais plus que jamais dans ma période « VW » après avoir écouté deux ou trois émissions sur France-Culture qui lui étaient dédiées particulièrement autour de ses œuvres « féministes » : Une pièce bien à soi et Trois Guinées. La couverture de Nuit et Jour y a fait écho puisqu’il présente joliment un affiche en faveur du « Vote for Women ». J’ai imaginé retrouver sous couvert de la fiction les mêmes idées ensuite rassemblées dans ces deux ouvrages théoriques et mon intuition était en partie fondée.

 

Mary Datchet, en plus d’être indépendante, fume ! 😉

            Cette dimension « vote for women » est incarnée par le personnage plus qu’attachant de Mary Datchet qui travaille dans un comité de « suffragettes ». Elle représente l’indépendance au féminin, la self made woman, elle qui vit seule dans un appartement bien à elle et qui se définit par son travail :
Ne pensez-vous pas qu’il existe autre chose que le travail ?, demanda-t-il, hésitant.
Rien sur quoi l’on puisse compter, répondit-elle. […] Que serais-je devenue si je n’étais pas obligée d’aller au bureau tous les matins ? Des milliers de personnes vous diront la même chose – des milliers de femmes. C’est le travail qui m’a sauvée, Ralph, pas autre chose.
Cependant, et c’est bien pour ça qu’on est dans le cadre d’une fiction, cet aspect n’a rien de militant. Au contraire, étant donné l’époque (c’est-à-dire la période edwardienne entre 1900 et 1918), le siècle est aussi naissant que l’est le mouvement féministe et on le sent tâtonner à tel point que Mary s’impatiente de ne pas voir son comité plus ambitieux, plus dans l’action et moins dans les belles paroles. Tout cela réunit ne peut que mettre les revendications féministes qu’au second plan de l’histoire, comme « arrière-plan culturel » comme la couverture de Nuit et Jour  n’est finalement que secondaire par rapport au texte lui-même.

 

Si le mouvement féministe est anecdotique et si les considérations sociales ne sont pas de cet ordre-ci, elles servent des préoccupations plus personnelles, voire plus existentielles qui sont celles des quatre personnages contre cette société traditionnelle et patriarcale.

 

Dès les premières pages,Nuit et Jourétonne par sa facture plus classique, presque austenienne et il faut dire qu’il partage avec les romans de Jane Austen des thèmes similaires comme la question de la place de l’amour dans le mariage. Même si le style est bien différent, je ne vois rien du classicisme attendu. Certes, l’histoire suit un semblant de linéarité, avec une chronologie assez stricte d’une saison à l’autre, d’automne au printemps avec des personnages clairement construits et dans la longueur. (D’ailleurs, entre nous, c’est le plus long Virginia Woolf que j’ai lu, soit 536 pages.) Or, je crois qu’on entend plus l’adjectif « classique » au sens où, enfin ! (ou presque), on arrive à la suivre et à voir où elle veut en venir grâce à des phrases d’une longueur acceptable étant donné que ses célèbres stream of consciousness(flux de conscience ou monologue intérieur) sont presque totalement absents pour laisser place à l’exposé (presque) clair et distinct de pensées et des sentiments des héros et des héroïnes. Remarquez bien : tout est dans le « presque ». C’est Virginia Woolf quand même, pas Marc Lévy !

Cecil Gordon Lawson, Cheyne Walk (1870)
La rue à Chelsea où Katherine et les Hilbery habitent.

 

En vérité, je crois que ce classicisme n’est que de surface justement parce qu’il s’agit déjà de Virginia Woolf, celle que l’on connaît et celle que j’aime à la prose étrange et presque envoûtante. Nuit et Jour intrigue, comme tous ses autres romans à tel point qu’il ne cessera pas comme les autres de m’accompagner dans mes pensées même après avoir lu la dernière phrase :

“Good night,” she murmured back to him.

Pourtant, j’ai eu du mal à le finir (pour sa défense, j’ai reluJane Eyre entre temps) ou à m’attacher à ses personnages, à leur trouver assez de profondeur pour que ce roman ait une place à part pour moi, comme je crois qu’il l’aura à l’avenir. Je ne sors pas avec un sentiment mitigé, comme ça a été le cas il y a quelques mois pour Céline, mais plutôt conquise après avoir été perplexe pendant la première moitié du roman et happée par les pages, par l’histoire et ses personnages durant la seconde moitié à tel point que je l’ai fini en quelques jours, un peu trop tôt à mon goût.

Mais, il a de quoi rendre perplexe ce qui me confirme dans mon idée qu’il est plus original qu’on ne le croit et aussi woolfien que les autres.

Ce qui éloigne Virginia de Jane Austen, ce sont d’abord ses personnages. Souvent, les romans de Jane Austen sont centrés autour d’une seule héroïne (mise à part Sense & Sensibility) dont on suit l’évolution, les pensées et les sentiments plus que les autres personnages grâce à des procédés littéraires bien connus comme la focalisation interne. C’est comme cela que l’on divise le personnage principal et les personnages secondaires. Or, Nuit et Jour voit cohabiter au moins quatre voix qui se partagent assez équitablement le devant de la scène et qu’on pourrait appeler personnages principaux : Katherine, Mary, William et Ralph. Or, les prétendument personnages secondaires, même les plus insignifiants, ont aussi une voix bien à eux à tel point que cette distinction ne tient plus. C’est fait avec beaucoup de finesse, beaucoup de souplesse, encore une fois seamless : là où cela est fait de façon abrupte et déroutante dans Les Vaguesoù pas moins de six voix se mêlent, tous les personnages parlent ici en leur nom, presque en même temps, sans que jamais cela paraisse cacophonique.

Katherine Hilbery, at home

 

Certes, Katherine Hilbery pourrait tenir le rôle d’héroïne austenienne à quel point elle est au centre de toutes les préoccupations autant sociales, matrimoniales qu’existentielles. Cependant, elle n’a rien d’un type comme si elle était la porte parole de son époque ou de son milieu. Au contraire, elle est sacrément étrange et parfois étrangère à elle-même à la limite de la névrose ! Dès le début, il y a comme un flou autour de son personnage : elle appartient au beau monde dans une famille qui s’est fait un nom en littérature (en tant que la petite fille du poète – fictif, il me semble – Richard Alardyce) et pourtant, elle pourrait presque apparaître dès la première phrase comme une domestique dans la maison de ses parents en servant le thé :

« It was a Sunday evening in October, and in common with many other young ladies of her class, Katharine Hilbery was pouring out tea. »

Loin du personnel de Downton Abbey, son rôle est pourtant celui d’une sorte d’intendante jouant comme on s’attend d’elle la parfaite ménagère, comme déjà prête pour la vie qu’on lui destine, celle d’une bonne épouse épanouie dans un mariage de raison. Pourtant, Katherine est bien loin de ses considérations pratiques : tout semble maîtrisé dans sa vie, à tel point qu’elle ne perd rien et n’est jamais en retard (sauf, quand ses horizons s’ouvrent enfin), et pourtant, elle aussi à des rêves. En vérité, elle semble être constamment plongée dans des rêveries éveillées : discrète ou taciturne, elle est indifférente aux autres et souvent perdue dans ses pensées, en état de contemplation sans que quiconque s’en rende compte ce qui lui permet de paraître toute différente sans révéler ce qu’elle est vraiment.

 

Ainsi, si elle semble accepter en apparence les règles de la tradition, elle est loin de les faire sienne. Elle s’éloigne tellement de la tradition familiale qu’elle est moins intéressée par la littérature que par les mathématiques et l’astronomie qui lui plaisent en tant qu’elles qui offrent la solitude qu’elle recherche, préférant les problèmes mathématiques aux problèmes liés au fait de côtoyer les autres êtres humains. Quant aux conventions sociales, comme le mariage, elle semble aussi s’y résoudre mais sans y croire, sans lui donner la valeur que la société lui donne, quitte à se marier sans amour si elle obtient ce qu’elle souhaite :

« Mais, je l’avoue, si je l’épouse, c’est parce que  je serai très franche avec vous, vous ne devrez souffler mot à personne de ce que je vais vous dire  si je l’épouse, c’est parce que je veux me marier. Je veux avoir une maison à moi. La vie n’est plus possible chez nous. Vous, vous n’avez aucun problème, Henry ; vous pouvez faire ce que vous voulez. Moi, je dois toujours être là. Vous savez bien comment cela se passe à la maison. Vous ne seriez pas heureux non plus si vous ne faisiez rien. Ce n’est pas que je n’aie pas le temps, c’est l’atmosphère. » 

Ainsi, le mariage est pour elle une façon d’obtenir enfin « une pièce bien à soi » et faire quelque chose de ses journées en s’adonnant aux activités qu’elle souhaite (comme les mathématiques qui sont une passion secrète pour elle), sans être interrompue. Ainsi avoir l’opportunité de jouir pleinement, en plein jour de la solitude qu’elle aime. Cependant, cette situation pose forcément problème : le tout est de s’en rendre compte à temps…

 

Je crois que ma perplexité face à cette œuvre est venue surtout de ce personnage-ci qui n’est pas mon préféré (il s’agit pour moi de Ralph) mais que j’ai appris avec le temps à comprendre et à aimer. Elle demeure tout de même énigmatique pour le lecteur et pour les autres personnages, parce que sa vraie personnalité est souvent cachée aux autres, conforme au titre du recueil des lettres de son auteur : « ce que je suis en réalité demeure inconnu ».

 

Cependant, ce trait de caractère de Katherine, en tant qu’elle fait mystère, n’est pas sans conséquence sur ce qui définie la relation amoureuse dans Nuit et Jour et, qui sait, dans la tête de son auteur. C’est en cela aussi que Nuit et Jourtire son originalité : l’amour et le mariage sont des thèmes récurrents dans ce roman et pourtant, ça n’en fait pas un roman « classique ». Au contraire, les personnages sont autant en quête d’amour qu’en quête de ce qu’est l’amour. Comment savoir si que ce qu’on ressent, c’est de l’amour ? Qu’est-ce qui dans l’amour est réel ou fabulé, imaginé ou idéalisé ? Et dès lors, peut-on réellement aimer une idée ? L’amour n’est-il donc qu’une illusion ?

Ralph Denham (qui sait ?)

C’est visible lors d’une déception amoureuse quand la réalité saute aux yeux :

« Katherine était fiancée, elle l’avait trompé. (…) Il était totalement dépossédé. Katherine l’avait trompé ; elle s’était mêlée à toutes ses pensées et maintenant qu’elle se retirait, il les jugeaient factices, et ne pouvait y repenser sans rougir. Sa vie s’en trouvait infiniment appauvrie. (…) A la réflexion, il dut admettre que Katherine ne lui devait rien. Katherine n’avait rien promis, elle n’avait rien pris ; les rêves de Ralph ne signifiaient rien pour elle. Cette pensée le mit au comble du désespoir. Si le meilleur de nous-même ne signifie rien pour pour la personne qui tient le plus de place dans notre vie, que nous reste-il ? » (Chapitre 12)

La personne aimée tient beaucoup aussi grâce à l’imagination ou du rêve, à un certain idéal que l’on projette éloignant les preuves contraires que donnent la réalité. L’amour ne serait que se raconter une histoire et être sciemment placée dans l’illusion romanesque. Ainsi, la pensée incessante de l’autre serait une façon d’aimer une idée fausse de l’être aimé ou plutôt aimer une Idée toute seule sans qu’elle se rapporte à quelque choSe de réel :

I’ve done my best to see you as you are, without any of this damned romantic nonsense. That was why I asked you here, and it’s increased my folly. When you’re gone I shall look out of that window and think of you. I shall waste the whole evening thinking of you. I shall waste my whole life, I believe.” [2]

Cette oscillation entre le rêve et la réalité, entre ce qu’on parait être et ce que nous sommes, entre l’être imaginé et l’être réel, c’est ma façon à moi d’interpréter le titre assez énigmatique de ce roman de Virginia Woolf. Nuit et Jour, ce n’est pas seulement la distance qui sépare les personnages comme le jour et la nuit, comme les antinomies que sont Mary et Katherine par exemple. Nuit et Jour, ce n’est pas seulement la distance qui sépare ce que nous sommes en secret de ce qu’on laisse paraître au grand jour conformément aux bonnes règles de la société. Nuit et Jour, c’est aussi le monde du rêve et celui de la réalité, ces deux mondes qui se confondent dans l’amour ou dans un sentiment égal qui n’ose pas se nommer tel.

 

Voilà mon extrait favori :

Vous saviez que vous étiez amoureux ; pour nous, c’est différent. On dirait… (…) On dirait que brusquement quelque chose s’arrête – cède – s’efface – comme un mirage – comme si nous inventions que nous étions amoureux – comme si nous imaginions quelque chose qui n’existe pas. Voilà pourquoi il nous est impossible de nous marier un jour. Découvrir sans cesse que l’autre est une illusion ; partir ; oublier ; ne jamais être sûr que l’on aime ou qu’il n’aime pas en vous quelqu’un d’autre ; le passage terrifiant entre la joie et la tristesse, oui, voilà pourquoi nous ne pouvons pas nous marier. En même temps, il nous est impossible de ne pas vivre l’un sans l’autre, parce que... [3]

J’ai lu Nuit et Jour dans l’édition de poche, parue récemment dans la collection « Signatures Points « . Elle se trouve bien sûr sur Amazon mais vous pouvez aussi lire la préface de Camille Laurens (chose que je n’ai pas faite pour ne pas gâcher ma lecture) mais surtout le premier chapitre en ligne à cette adresse.
 

Traduction des citations :

[1]« Jamais les voix ne sont aussi belles qu’en hiver, à la tombée du jour, quand les lignes du corps s’estompent et qu’elles semblent s’élever du néant avec une intonation intime si rare en plein jour. »

[2] « Dieu m’est témoin que j’ai essayé, répliqua t-il. J’ai fait de mon mieux pour vous voir telle que vous êtes, sans être bêtement romanesque. C’est pour cela que je vous ai demandé de venir ici mais cela n’a fait qu’aggraver ma folie. Lorsque vous serez partie, je regarderai par cette fenêtre et je penserai à vous. Je passerai toute la soirée à penser à vous. J’y passerai toute ma vie, je crois. »

[3] “You knew you were in love; but we’re different. It seems (…) as if something came to an end suddenly—gave out—faded—an illusion— as if when we think we’re in love we make it up—we imagine what doesn’t exist. That’s why it’s impossible that we should ever marry. Always to be finding the other an illusion, and going off and forgetting about them, never to be certain that you cared, or that he wasn’t caring for some one not you at all, the horror of changing from one state to the other, being happy one moment and miserable the next—that’s the reason why we can’t possibly marry. At the same time,” she continued, “we can’t live without each other, because—”





Ce billet sur Nuit et Jour est mis à l’honneur pour le challenge de Lou sur Virginia Woolf !