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« Néo-victorien », mon cher Watson ! [II/II]

7 Juil
Ripper Street (2012)

Ripper Street (2012)

Pour le rendre plus agréable à lire, cet article sur le néo-victorianisme a été divisé en deux parties. L’aventure néo-victorienne commence ici. Si vous n’êtes pas au fait de la différence entre « steampunk » et « néo-victorianisme » ou si vous pensez que ce mouvement n’est qu’anglo-saxon ou que les romans victoriens devraient avoir la priorité par rapport à ces créations contemporaines, l’article précédent vous sera utile. Sinon, vous pouvez continuer votre chemin sans danger.

Réécrire les vies illustres: biographies et biopics

Au-delà des créations originales qui brodent autour de l’époque victorienne comme cadre de leurs récits, certains auteurs choisissent la voie de la biographie fictive (ou « biofiction ») pour rrendre hommage et réfléchir aux figures tutélaires du XIXe siècle. C’est là que la richesse du néo-victorianisme passant d’un genre ou d’une discipline à une autre pour raconter des vies. La reine Victoria elle-même fait l’objet de ces biographies par exemple dans la série non traduite de Jean Plaidy avec The Captive at Kensington Palace comme premier tome que j’ai découvert après avoir vu The Young Victoria (2009) de Jean-Marc Vallée avec Emily Blunt et Rupert Friend. C’est d’ailleurs une marque révélatrice de l’esprit néo-victorien que de s’intéresser à la jeunesse de la reine au lieu de la représenter comme la veuve et la grand-mère de l’Europe.

Rupert Friend (Albert de Saxe-Cobourg) & la reine Victoria ( Emily Blunt)

Les biographies fictives d’écrivains ont aussi le vent en poupe comme Flush  (1933) de Virginia Woolf sur la vie de la poétesse Elizabeth Barrett Browning (dont j’avais l’an dernier commenté ses Sonnets portugais) du point de vue de son épagneul Flush mais aussi la série de polars de Gyles Brandeth qui mettent en scène Oscar Wilde, les Oscar Wilde Murder Mysteries comme le premier tome Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles que j’ai commencé à lire il y a quelques mois avant d’abandonner, faute de temps mais je compte bien m’y remettre. Depuis un certain temps, me tente aussi la série sur Jane Austen par Stéphanie Barron depuis 1996 avec Jane Austen and the Unpleasantness at Scargrave Mannor (1996) jusqu’à  Jane and the Canterbury Tale sorti en 2011. Si pour moi, Bight Star  (2009) de Jane Campion m ‘a permis de découvrir la poésie de John Keats (et d’acheter ses œuvres complètes dans la foulée), j’ai vu cette année deux biopics : The Raven (2012) de James McTeigue inspiré de la vie d’Edgar Allan Poe et le très kitsch Gothic (1986) de Ken Russell sur Percy, Mary Shelley et Lord Byron, vu un soir d’orage. Parfait, en somme.

John Keats (Ben Whishaw) & Fanny Brawne (Abbie Cornish)

Les biographies et biopics d’artistes fleurissent aussi.  Les peintres sont aussi à l’honneur, non seulement les peintres préraphaélites avec Autumn (1988) de Philippe Delerm ou encore avec humour Freshwater de Virginia Woolf, la seule pièce de théâtre qu’elle ait écrite qui met en scène sa grande-tante photographe Julia Margaret Cameron, Alfred Tennyson, Ellen Terry ou encore G.F.  Watts. Quant au peintres français, qui ne se souient du sublime épisode sur Vincent Van Gogh de Doctor Who en 2010 dans la saison 5, « Vincent and the Doctor ». Quant aux musiciens, le roman Sépulcre (2007) de Kate Mosse qui raconte le destin croisé de trois personnages, deux en 1891 à Carcassonne, l’autre en 2007, biographe de Debussy.

« Vincent and the Doctor » (Saison 5, épisode 10)

… et raconter les vies obscures !

Nights at the circus d’Angela Carter

Mais les vies d’hommes et de femmes célèbres ne sont pas les seuls à intéresser la littérature et la culture néo-victorienne. Il s’agit de rendre justice aux oublié de l’Histoire que les Victoriens auraient délaissés comme les prostituées chez Michel Faber mais aussi les « freaks » comme dans Elephant Man  (1980) de David Lynch ou la série Ripper Street qui met en scène dans sa 2e saison comme personnage récurrent le même John Merrick. Cet univers du monde du spectacle et des « monstres » est très bien représenté dans Nights at the circus (1984) d’Angela Carter qui raconte les vies croisées de plusieurs membres d’un cirque, notamment de la sulfureuse, scandaleuse et vulgaire à l’accent cockney Sophie Fevvers, soit disant Vierge, une femme pourvu de belles ailes de cygne qu’elle teint en rose racontée par Jack Walser, un journaliste américain sceptique qui va finir par devenir un membre à part entière de la troupe.

Flashman : Hussard de sa majesté (1839-1842) de George MacDonald Fraser

A coté des marginaux, le néo-victorianisme s’intéresse aussi aux conséquences de l’impérialisme; D’ailleurs, à l’image de Jean Rhys, la littérature du Commonwealth investit beaucoup ce que le néo-victorianisme peut lui enseigner sur le passé de chaque pays concernés au même titre que le post-colonialisme. Le rôle de l’armée coloniale n’est pas en reste comme en témoigne la série de romans historiques intitulée Les archives Flashman de George MacDonald Fraser que j’ai découvert par hasard sur un stand de livres d’occasion à Gibert l’été dernier en achetant pour trois fois rien le tome 1 Flashman : Hussard de sa majesté dont la couverture m’avait séduite.

Des penny dreadful

Quelle valeur faut-il accorder à ce mouvement littéraire et culturel ? S’agit-il d’œuvres de seconde zone, à l’image des penny dreadful victoriens, ces histoires à canevas, faits pour le pur divertissement et souvent lié à la science-fiction, au réalisme magique et à la fantasy proches de nos vaudevilles ? Cela vaut-il la peine de passer autant de temps en lisant cette littérature contemporaine, en visionnant des « victoriana » alors que les classiques, la *vraie* littérature et le *vrai* cinéma nous tendent grand les bras ? Je ne pense pas que cela soit de la littérature facile ou même plus commerciale qu’une autre. Au contraire, le néo-victorianisme est forte de la culture du XIXe siècle qu’elle réinvestie sous forme de clins d’œil, de références et même de personnages emblématiques de la littérature du XIXe siècle, repris tels quels comme des personnages historiques à part entière ? Au-del des adaptations littéraires des romans de Jane Austen, des sœurs Bronté, de Dickens ou même de Zola dans la merveilleuse  série The Paradise qui s’inspire librement du roman Au Bonheur des Dames, les personnages  fictifs deviennent de part leur popularité partie prenante de la mémoire collective. Le dernier réinvestissement de personnages fictifs dans une seule et même oeuvre reste la série Penny Dreadful, diffusée sur Showtime depuis quelques mois.

Vanessa Ives (Eva Green)

On y croise des personnages comme le Dr Victor Frankenstein, sa créature prénommée Caliban (d’après le personnage de La Tempête de Shakespeare), Dorian Gray, Van Helsing ou encore Mina Murray tous droits sortis de Mary Shelley, Oscar Wilde et Bram Stoker. Mais aussi quelques explorateurs, des vampires, des loups garoux et l’ombre de Jack l’éventreur pas très loin. Comme les penny dreadful d’alors, cette série repose sur beaucoup de ficelles mais rien que le premier épisode ne peut qu’émerveiller pour son ambiance les passionnés du XIXe siècle. Et les personnages sont tellement bien interprétés, au po int que j’arrive comme jamais auparavant d’être troublée par Dorian Gray ou pris de compassion pour le Dr Frankenstein, pourtant véritable tête-à-claque du roman de Mary Shelley.

Ainsi, la culture néo-victorienne semble bien se porter mais elle a aussi encore à évoluer. J’ai délibérément laissé de coté certains grands noms comme Sarah Waters ou A.S. Byatt que j’ai encore à découvrir. Si mon intérêt pour le néo-victorianisme est né de rencontres passées (comme avec Michel Faber, conseillé par un sympathique libraire qui avait voulu me conseiller Jane Austen avant que je lui avoue avoir presque tout lu en bonne Janéite), il est aussi fait de rencontres futures. J’espère vous avoir donné envie de lire et de voir plus de victoriana car elles en valent le coup d’œil.

Les articles néo-victoriens du blog : 

*Adaptations & réécritures*

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None but You de Susan Kaye

– [Lecture/ »Austeneries »] None but You/For you Alone de Susan Kaye (d’après Persuasion de Jane Austen)

– [Séries] North & South (BBC, 2004) d’après le roman d’Elizabeth Gaskell

– [Séries] Jane Eyre (BBC, 2006) d’après le roman de Charlotte Brontë

– [Séries] Persuasion (ITV, 2007), adaptation du roman de Jane Austen

– [Séries] Little Dorrit (BBC, 2008) d’après le roman de Charles Dickens 

 

*Biopics*

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Desperate Romantics

– [Séries] Desperate Romantics (BBC, 2009) sur le cercle des peintres préraphaélites

 

*Reconstitutions historiques*

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Ripper Street

– [Lecture] Contes de la rose pourpre de Michel Faber 

– [Séries] Ripper Street (BBC, 2012-…)

– [Lecture/BD] Fog (t.1, « Le tumulus ») de Roger Seiter et Cyril Bonin

– [Lecture]  « The Gipsy Gentleman » (nouvelle néo-victorienne) d’Alexandra Bourdin

Pour aller plus loin :

– Le site de la revue en ligne pluridisciplinaire Neo-victorian Studies créée en 2008 par Marie-Luise Kohlke (Swansea University, Pays de Galles) met à la disposition des articles librement et gratuitement. Deux universitaires français y contribuent : Georges Letissier (Université de Nantes) et Christian Gutleben (Université de Nice-Sophia Antipolis). J’espère rester fidèle à leurs recherches.

– Sur le steampunk en général : Marie Truchot, « Steampunk : un nouveau genre pour la littérature de l’imaginaire ?« , article du 26 juin 2014 sur le blog collectif

– Pour une introduction plus générale du néo-victorianisme, une bibliograp^hie et une liste d’ouvrages néo-victoriens : Jacqueline Banerjee, « Neovictorianism : an Introduction », article sur le site Victorianweb.org.

 – « Comment écrire du gothique », essai didactique d’Adeline Arénas du 17 novembre 2012.

 

 

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« Néo-victorien », mon cher Watson ! [I/II]

7 Juil
Mina Murray & Dorian Gray dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (2003)

Mina Murray & Dorian Gray dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (2003)

Je profite de la pause estivale pour inaugurer sur ce blog une forme inédite d’articles qui m’a été inspirée par mes travaux de recherche cette année à Lyon. Je n’ai jamais vraiment pris la peine d’écrire des essais ici mais faute d’avoir beaucoup lu pour le plaisir cette année (ce qui s’est ressentie dans le ralentissement de l’actualité du blog), je m’offre ce petit excursus très subjectif sur un sujet qui me tient à cœur, la littérature et la culture néo-victoriennes. D’autres essais suivront peut-être régulièrement.

Ce n’est plus à prouver, j’aime le XIXe siècle et ça se voit sur ce blog. Mais aimer à distance une époque et en faire la matière d’une création qui se veuille à la fois fidèle et critique sans jamais tomber dans la nostalgie, c’en est une autre. Qu’il vous serve à vous familiariser avec ce mouvement plus ou moins méconnu ou à vous donner quelques idées de lecture et de visionnage, cet essai n’a en tout cas pas vocation à être objectif ou à donner une vision exhaustive de la culture néo-victorienne. Prenez-le comme il vient.

flush frontispice

Frontispice de Flush, représentant Pinka, l’épagneul des Woolf dans un décor victorien

Pourquoi cet essai ? Tout est né d’un débat que j’ai eu durant ma soutenance. Il faut dire que les deux biographies que j’avais choisi de comparer – Flush de Virginia Woolf et Rimbaud le fils de Pierre Michon – ont pour cadre le XIXe siècle, vu d’après les yeux de contemporains avec des préoccupations toutes contemporaines. Soit la « définition » de la démarche néo-victorienne. Si les critiques sur l’emploi que j’en ai fait dans mon mémoire étaient fondées, j’ai été piquée à vif par le manque d’intérêt – ou même de curiosité intellectuelle – sur le sujet comme si ce n’était pas digne de valeur.

Steampunk ou néo-victorien, that is the question…

G.D Falksen, un auteur de science-fiction steampunk Source photo : Lex Machina

Je crois que ça vient d’un amalgame entre ce qu’on appelle le steampunk et le néo-victorianisme ce qui, forcément, donne une image assez artificielle de ce mouvement en l’assimilant à une mode, une lubie ou une marque d’excentricité comme ceux qu’on croisent dans le métro « déguisés » en gothiques ou tout droit sortis de la Japan Expo. Sauf que j’ai beaucoup d’admiration pour ces gens-là et la culture geek en général mais, soyons honnêtes, aux yeux d’universitaires, ça a tout l’air d’un Nouveau-Monde sauvage tout ça. Je pense laisser de coté le steampunk, autant vestimentaire que littéraire (et pourtant, parler chiffons et science-fiction n’est pas pour me déplaire) mais je vous conseille si le sujet vous intéresse d’aller lire ce que Saint Epondyle sur Cosmos [†] Orbus dit de la culture geek dans une série d’articles qui ont pour titre Sociologeek. Quant au steampunk en particulier, l’article très récent et abordable de Marie Truchot sur le blog collectif Le Monde du livre vous apprendra plein de choses.

Un phénomène seulement anglo-saxon ? 

Affiche de l’exposition « Napoléon III et Victoria » au Palais Impérial de Compiègne (2008)

Comme son nom l’indique, ce phénomène culturel et littéraire contemporain réinvestit l’époque victorienne (1837-1901). Cela pose une question de limites géographiques et temporelles : faut-il se cantonner à ses dates ? La figure de Victoria influence t-elle d’autres auteurs outre-manche ? Et surtout, faut-il élargir à tout le XIXe siècle l’étude de ce phénomène, voire aux liens entre le XIXe et le XXe siècle ?

Je suis persuadée que, malgré les apparences, le néo-victorianisme n’est pas une spécificité anglo-saxonne et que la littérature, la culture et l’imaginaire français sont plus touchés qu’on le croit par Victoria. Je me souviens d’une expo au palais impérial de Compiègne en 2008 consacrée à la visite de la reine Victoria en 1855 pour l’exposition universelle à Paris qui montrait à quel point les relations diplomatiques entre les deux pays étaient de façon inédite plus qu’amicaux sous le Second Empire. C’est une hypothèse mais je pense que la figure de Victoria fait pendant à celle du bonapartisme (Napoléon Bonaparte et Napoléon III) et que la littérature contemporaine s’interroge sur l’héritage de l’impérialisme autant victorien que bonapartiste.

Trois couvertures anglaises de Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke. J’ai la blanche à la maison !

D’ailleurs, inversement, la figure de Napoléon influence les romans historiques anglo-saxons contemporains. Qu’on pense par exemple à Jonathan Strange & Mr Norrell (2004) de Susanna Clarke qui a pour cadre les guerres napoléoniennes mais racontées du point de vue anglais pour mieux ancrer de façon réaliste la fantasy dans l’Histoire. Pour ceux qui seraient rebutés par les 843 pages de ce roman, réjouissez-vous, son adaptation devrait arriver sur la BBC courant fin 2014 avec Bertie Carvel (Doctor Who, Sherlock, Les Misérables) et Eddie Marsan (Lestrade dans les Sherlock Holmes de Guy Ritchie !) dans les rôles titres. Depuis le temps qu’on attend !

Ainsi, qu’on en se trompe pas, si mouvement néo-victorien il y a, il réinvestit tout le XIXe siècle car l’idée est moins de véhiculer un « culte » contemporain à Victoria et ses valeurs – les critiques pleuvent d’ailleurs sur le puritanisme, les dérives de l’impérialisme, de l’industrialisation et le sort des marginaux à l’époque victorienne – qu’une critique de l’héritage du XIXe siècle pour la société contemporaine. Je dis bien « héritage » : réfléchir sur le XIXe siècle n’a rien de nostalgique et s’il y a critique, il ne s’agit pas de faire table rase du passé mais de mettre en avant certains thèmes qui auraient été minimisés par les Victoriens et les auteurs du XIXe eux-même, pourtant très critiques sur leur société et leur époque.

Les Victoriens ne nous disent pas tout… 

Bannière du Tumblr This is not Victorian

Vous allez me dire, pourquoi se tourner vers des auteurs contemporains quand on peut directement lire des auteurs victoriens qui semblent mieux placés pour témoigner de leur époque ? Si les échos sont nombreux entre Jane Austen, Dickens, Wilkie Collins, Elizabeth Gaskell, les sœurs Brontë ou encore Oscar Wilde et les romans néo-victoriens, rien ne vaut bien sûr de lire ces auteurs « classiques » au lieu de passer par des succédanés pour sa propre culture personnelle. Et le style littéraire dans tout ça ? Dans le vieux débat sur la lecture des classiques contre un rabaissement de la littérature contemporaine, jugée trop peu de qualité, les auteurs néo-victoriens tirent leur épingle du jeu en proposant une prose intelligente et souvent novatrice.

La Prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

D’ailleurs, on peut déjà parler de « classiques néo-victoriens » tant ce mouvement commence à dater, déjà présent dans l’univers littéraire dès les années 60 avec Wide Sargasso Sea (1966)/La Prisonnière des Sargasses (1977) de Jean Rhys, une réécriture de Jane Eyre du point de vue de Bertha Mason, l’épouse folle et recluse d’Edward Rochester ou encore The French Lieutenant’s Woman (1969)/Sarah et le lieutenant français (1972) de  John Fowles que j’ai encore tous deux à lire. Si vous voulez vous familiariser avec l’univers de Jean Rhys, allez flâner du coté du blog Une lyre à la main. Je ne connais pas meilleure personne pour parler de la littérature des Caraïbes.

 

Mais parmi les déjà-classiques il y a The Crimson Petal and the White (2002)/La Rose pourpre et le lys (2007)  de l’anglo-néerlandais Michel Faber qui a été un peu une claque littéraire et esthétique pour moi quand je l’ai lu durant mon année de Terminale. Je ne sais pas si ce sont le style désinvolte de l’incipit qui fait du lecteur en deux paragraphes successivement un voyageur dans le temps et un client en quête d’un petit plaisir avec Sugar, l’héroïne du roman et prostituée de son état ou, disons-le carrément, les scènes coquines qui n’ont pu qu’émoustiller la jeune lectrice que j’étais mais les deux tomes de plus de 500 pages chacuns que j’ai dévoré en quelques semaines ne m’ont pas fait peur. J’étais bien sûre déjà fichue jusqu’à lire et chronique The Apple : New Crimson Petal Stories, son recueil de nouvelles qui sert de séquelle à son roman ou même la semaine dernière aller voir pour les beaux yeux de Michel Faber l’adaptation de son roman Under the skin de Jonathan Glazer avec Scarlett Johansson. Une expérience que je ne suis pas prête d’oublier…

Pour le rendre moins indigeste, cet article a été délibérément divisé en deux parties. L’aventure néo-victorienne continue ici… 

« The Gipsy Gentleman » (nouvelle néo-victorienne)

5 Juil
london past

London at Night, 1934. @Jim Morrisson & @Harold Burkedin

Ce billet ne sera pas comme les autres. Si je parle de beaucoup d’auteurs que j’aime, ce n’est pas par pur amour de la lecture. Lecture & écriture vont souvent de pair chez les amoureux des mots (surtout les plus jeunes d’entre nous) et je suis définitivement atteinte par ces deux passions.Toutefois, autant la lecture que l’écriture ne sont pas des goûts solitaires (c’est d’ailleurs la raison d’être de La Bouteille à la Mer) et j’ai la chance d’avoir une amie avec qui je peux parler de littérature et d’écriture (même surtout à des heures indues), cela va de soi avec elle. Je vous avais déjà parlé de son premier roman Clothilde & Adhémar et Adeline et moi, nous nous sommes amusées à nous lancer un défi d’écriture  mutuel au lieu de nous faire des commandes comme j’en ai l’habitude par exemple avec « L’hymen maudit », une réécriture du conte de La Belle et la Bête avec en guest-star le cruellement beau Guy de Gisborne

Cette fois-ci, notre défi commun est parti d’une citation publiée par Adeline (of course) sur mon mur Facebook, très approprié pour un ami commun :

« I love you still, that’s the torment of it. Who will take care of me, my love, my dark angel, when you are gone? »

Anne Rice, Interview with the vampire

Inspirant, n’est-ce pas ? Au lieu de choisir qui de nous deux écrirait à ce sujet, on a décidé d’un mutuel accord de prendre pour base cette citation comme un exergue et d’écrire chacune de notre coté un court texte : nouvelle ou poème. Je vous invite de lire la nouvelle d’Adeline, intitulée « Enluminures » et, par la même occasion, de fureter sur son joli blog par exemple en lisant son essai sur Loki ou le 1e épisode de ses pérégrinations universitaires autour du peintre pré-préraphaélite Arthur Hughes.

J’ai opté pour ma part sur une variation de l’une de mes passions, l’ère victorienne, et dans la ligne de romans néo-victoriens comme Les Contes de la Rose pourpre de Michel Faber qui est un peu mon modèle du genre actuellement pour l’extrême réalisme de sa reconstruction historique. C’est ainsi qu’est né la nouvelle « The Gipsy Gentleman », très inspirée du monde des Bohémiens et de la culture gitane. C’est un thème qui m’a toujours passionnée sans qu’il prenne une place dans mes écrits, c’est chose faite. C’est d’autant plus représentatif de l’ère victorienne que la représentation du bohémien a énormément évolué à cette époque. Je n’ai qu’à invoquer la scène dans Jane Eyre où Edward Rochester se joue de ses invités à Thornfield Hall en se déguisant en bohémienne pour percer à jour ces personnes, surtout Blanche Ingram et Jane elle-même. La figure du bohémien, c’est aussi celui du paria, du vagabond et du rejet social devant une culture nomade dans un monde où la propriété privée est le droit le plus sacré.

L’influence d’Adeline se fait aussi sentir dans ce texte, rien que dans le fond sonore qui m’a inspiré pour écrire, chose que je ne fais jamais. Sachez que cette nouvelle sera parcourue de plusieurs titres du groupe de rock garage danois The Raveoenettes qu’elle m’a fait découvrir mais aussi de la voix d’Alex Turner des Artic Monkeys. Je n’ai qu’a souhaiter une bonne fortune au « Gipsy Gentleman » et je n’aurais pas à me faire tirer les cartes pour ça.

THE GIPSY GENTLEMAN

Par Alexandra BOURDIN.

« I love you still, that’s the torment of it. Who will take care of me, 

my love, my dark angel, when you are gone? »

Anne Rice, Interview with the vampire

***

« A man is to me a higher and a completer being

than a gentleman. »

Elizabeth GASKELL, North & South

La sensation des pavés de Londres sous ses pas était déjà une libération en soi. Entendre la cadence pressée de ses bottines sur un sol dur, irrégulier et crevassé après le passage de tant d’hommes et de femmes libres de leurs mouvements, lui donnait l’impression de toucher, enfin, la substance de la réalité et de pouvoir y être engloutie ou transfigurée. Laissez derrière soi, à jamais, les graviers inhospitaliers de la cour de la demeure familiale était un geste étrangement symbolique à cette heure si tardive : elle en avait fini avec sa vie bruyante et mondaine, guérie de justesse de la nausée de la dissimulation suivant le tangage inquiétant d’un navire en complète perdition. Drapée des ombres de la nuit, elle était enfin anonyme parmi les anonymes et n’être personne rendait la vie pleine de possibilités insoupçonnées, comme devenir une autre, à loisir.

Elle lui devait absolument tout, comme savoir charmer les ombres pour qu’une fois apprivoisées, elles serpentent autour d’eux et les dissimulent aux regards importuns. Profiter de la faveur de la nuit n’était pas un crime et encore moins celui de se donner toute entière à la passion, à cet oiseau de passage dévorant et annonciateur d’espoir infini. Mais elle avait cessé d’espérer et de penser, l’introspection était devenue déplacée : agir, seulement agir, vivre enfin et ne jamais revenir…

(c) Dover Collections; Supplied by The Public Catalogue Foundation

William Anderson, London Bridge and St Paul’s by Moonlight (Dover Collections)

Elle ne s’attendait pas à le retrouver si vite par avoir passé le lourd portail et les grilles de sa prison dorée. Il avait été prévu de se rejoindre à l’heure prévue , pas avant, devant St Paul malgré l’incongruité de ce point de rendez-vous compte tenu de leurs projets mais, visiblement ses plans avaient changé. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Elle n’était pas dupe de ses sentiments, elle savait quoi s’attendre avec lui, il ne répondait qu’aux appels du moment, impulsif comme personne. Il déambulait dans le monde, les ailes déployées prêt à s’envoler d’un seul coup, en branle perpétuel comme en équilibre précaire au bord d’un abîme, attiré par la sensation du vide.

Appuyé avec désinvolture contre les grilles du lieu qu’on lui avait appris tel un automate à appeler « son chez-soi », à deux doigts de bafouer les saintes lois de la propriété, il semblait indifférent au monde. Il n’avait pas encore remarqué son arrivée mais les apparences étaient souvent trompeuses avec lui. Il sentait tout, voyait chaque geste à peine esquissé, comprenait chaque regard éloquent. Chaque silence est un puits sans fond de significations pour lui.

L’homme en noir se fondait dans les ténèbres de la nuit, refusant d’être touché, presque souillé, par le faisceau superflu des réverbères. Qui avait besoin de lumière artificielle pour trouver son chemin et déambuler dans les villes ? Pourtant, ne pouvant plus ignorer plus longtemps l’approche de la jeune femme, repérant sa présence presque instinctivement d’un vif mouvement de tête, il s’était trahi : la pâleur de son visage s’était accentué au seul contact de la lumière, comme s’il n’avait pas vu les lueurs du jour depuis des mois. Était-ce son destin, de vivre entre deux mondes, comme un personnage piégé dans un tableau clair-obscur ? Quel modèle sublime cet homme aurait été pour un Caravage ! Son amour à elle du dessin, cet art minimaliste par excellence, s’était accentué depuis leur rencontre et combien de fois n’avait-elle pas esquissé ses traits sur le papier, à son insu non par sentimentalisme comme un trésor secret mais parce qu’il ne supportait pas son reflet, comme cette créature légendaire qui couvrait de lourds draps tous les miroirs de son château pour ne pas voir sa monstruosité !

– Milady…, rompit-il le silence en parfait gentleman, baise-main de rigueur, en allant à la toute dernière minute à sa rencontre.

– Vous êtes incorrigible de m’offrir ce titre que je hais tant !, retirant sa main de porcelaine. Et vous le savez mieux que quiconque… Qu’est-ce qui vous amène d’aller à ma rencontre ? Nous avions prévu…

– J’ai changé d’avis, ce qui m’arrive si peu, n’est-ce pas ?, l’interrompit-il, allant aux devant de son inquiétude manifeste. Les rues sombres  favorisent de mauvaises rencontres, je ne me pardonnerai pas que quiconque vous fasse du mal. Je le traquerai jusqu’au septième cercle de l’Enfer s’il fallait en arriver-là pour vous retrouver.

– Je ne suis plus une enfant ! Je suis femme et je sais parfaitement me défendre, sans l’aide d’aucun homme. Et après tout, nos amis bohémiens m’ont appris l’art et la manière, poignard au poing !

– Regarde plutôt, lui confia t-il en lui prenant tendrement les mains, comme un geste familier. Elles sont si minuscules, pas encore souillées par le sang que l’eau la plus pure ne peut nettoyer. J’aime l’enfant et la femme en toi, c’est ce qui te rend si précieuse à mes yeux…

           Cette fois, serrés étroitement l’un contre l’autre, il l’embrassa doucement, du bout des lèvres, comme la coupe d’un breuvage raffiné. Il la fit rire, d’un rire d’enfant, en murmurant un mot inaudible à l’oreille.

– Excuses acceptées, lui murmura t-elle en réponse à leur intimité retrouvée. Emmène-moi loin d’ici.

– Tu as raison. Là où il est, que direz ton pauvre père s’il te voyait embrasser un sombre inconnu en pleine rue ?, lui lança t-il d’un sourire entendu.

– Il est trop enivré ce soir pour s’en inquiéter. S’il pouvait boire de l’argent liquide comme il trinque avec du champagne aux affaires de la City pour seul prix de vendre sa fille au diable, il le ferait sans la moindre hésitation.

           Elle saisit une lueur étrange dans les yeux de son amant, comme si de vieux démons l’assaillaient par surprise à la seule invocation du diable. Encore un instant et cette lueur l’avait quitté aussi soudainement qu’elle l’avait troublé. Il semblait difficilement revenir à la réalité mais il héla tout de même un fiacre pour les emmener à la destination prévue depuis des semaines, des mois, depuis leur première rencontre sans se l’avouer encore…

*** ***

           Andrea n’avait jamais eu aussi honte de vivre en bohémien parmi les Bohémiens, non par le sang et la tradition mais par choix et par vengeance. Aucun lien sacré, comme celui de la famille, ne l’incitait à vivre cette existence de bohème ; aucun Bohémien ne connaîtrait jamais les affres de la solitude, l’errance solitaire guidé par nul horizon, nulle destination. Depuis la présence continuelle de ses démons intérieurs, polymorphes et invincibles, il n’avait connu que la solitude où bien était-ce la solitude qui avait marqué leur arrivée ? Andrea nageait dans l’incertitude de qui il était et, pourtant, depuis qu’il avait été accueilli par les Bohémiens et qu’il avait enfin dépassé le stade de se méfier d’eux à cause de leur extrême propension à la pitié, il y avait trouvé un semblant non pas de famille (cela lui était comme interdit, la solitude était son épousée) mais d’amitié et de joie. Seul, sa présence était sans cesse remarquée dans les villes de passage qui ne pouvait y voir qu’une apparition étrange à l’approche de ce cavalier vêtu de noir et toujours taciturne. En bohémien, ou plutôt en gentleman-bohémien du sobriquet par lequel les inconnus aimaient l’appeler, il était anonyme parmi les anonymes, un paria et un vagabond mais, à partir de ce jour, plus jamais il n’avait été seul.

           Mais aujourd’hui, il aurait tant voulu arrêter de jouer ce jeu dangereux : le Gipsy gentleman, ici à Londres, dans la bibliothèque de cet homme de la City, aux affaires plus que douteuses. Il devenait une vulgaire attraction parmi les monstres de foire, plus pathétiques les uns que les autres. Sa difformité n’était pas physique, elle devenait morale et c’était ces gentlemen et ces lady, s’abaissant à se divertir de la souffrance par pur sadisme, qui étaient pathétiques et monstrueux. Sa vie de bohème n’était qu’une couverture pour une cause plus grande, une ombre portée destinée à faire diversion comme un prestidigitateur devant l’étonnement idiot d’enfants déjà trop grands pour cela. Il haïssait viscéralement toute forme de dissimulation, ce goût du spectacle qui n’était pas seulement le propre des Bohémiens mais qui touchait par ricochet comme une épidémie chaque cœur avide d’émotions fortes. Quelle absurdité de voir ces Bohémiens, si purs de cœur, être méprisés, rejetés, raillés par leurs propres cousins qui reniaient délibérément leur héritage mais qui, pour des yeux non dupés, se trahissaient à chaque instant.

           La dissimulation lui faisait horreur et pourtant, Andrea réalisait qu’il s’était trahi lui-même à force de jouer ce rôle. Sa confiance, il ne la donnait à personne même pas à ses compagnons de voyage et pourtant il avait été piégé par la seule personne qu’il croyait digne d’être écouté : lui-même. Avait-il perdu l’esprit ? Il se croyait différent, à la sincérité sans égale, jamais dupe des convenances, impulsif même. L’impertinent, l’anticonformiste. N’était-il qu’un leurre pour lui-même et les autres ? Il ne pouvait plus être ce Gypsy gentleman que les Londoniens venait applaudir sur cette scène de fortune. Ce n’était pas les Bohémiens qu’ils venaient voir chanter, danser, se faire tirer les cartes pour favoriser la bonne aventure, c’était lui qu’ils venaient voir, le gentleman déchu. Il se montrait comme nu devant eux, il n’était qu’un homme sans le costume et l’apparat du gentleman. Bas les masques.

           Pourtant, dans cette bibliothèque, si proche de son but premier alors que son ennemi était assis dans l’autre pièce, indifférent au sort qu’il lui réservait, il ne pouvait plus être l’homme qu’il avait été depuis tant d’années, tapi dans la peau d’un autre. Il devait se réinventer, retrouver le coffre scellé où il avait placé sa vraie personnalité, l’ouvrir et, comme Pandore, affronter les conséquences d’un tel acte quitte à détruire le monde qu’il avait construit.

           C’est elle qui avait fracturé le monde en carton patte qu’il avait mis tant de temps à installer, comme un décor qui s’effondrerait sur le comédien qui le rendait vivant. Il avait placé ses pions, protégé ses arrières, soudoyé des hommes de confiance et, désormais, le venin de la vengeance qui coulait dans ses veines avait trouvé son antidote. Elle ne lui avait pas encore parlé, pas même regardé, elle n’avait fait qu’être elle-même, seulement exister et sa seule présence rendait son monde incroyablement plus grand, comme s’il étouffait dans un monde d’illusions et qu’elle avait été la lueur du dehors perçant à travers la seule faille de la caverne. Andrea ne connaissait même pas son prénom, il devait le découvrir avant qu’elle ne reprenne son statut d’hôtesse pour ces bons à rien et qu’elle n’oublie le passage d’une troupe de Bohémiens dans sa maison pour divertir les invités distingués de son père. Avant qu’elle ne l’oublie, lui. Après l’incident dans la grande salle où la petite Carmen avait brisé par accident ce chérubin en verre noir de Murano qu’elle n’avait pu s’empêcher de regarder de plus près, de trop près, cette jeune lady avait osé faire l’irréparable : affronter son père devant ses plus proches collaborateurs et défendre l’enfant, indignée de voir son propre père ne serait-ce que tenter de frapper un être sans défense, même de sang bohémien. Elle avait osé révéler à qui voulait l’entendre sa vraie nature : ce geste n’était pas digne du gentleman qu’il était, qu’il prétendait être. Pour atténuer la portée de son insoumission, elle avait pris l’initiative de réfugier la troupe au complet dans un lieu neutre, loin de l’animation de la soirée. Le spectacle était terminé, la vie normale pouvait commencer.

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           Après avoir échangé un dernier mot (peu cordial) avec son aimable père, elle ferma la porte et invita chacun d’entre nous à prendre ses aises comme si nous étions vraiment ses invités et non une partie du décor.

– Je tenais à m’excuser personnellement pour la conduite grossière de chaque personne présente ce soir, votre hôte y compris, déclara t-elle naturellement en s’adressant en personne à chacun de nous d’un seul regard.

– Pourquoi s’excuser ?, lui répondit Andrea, peut-être un peu plus sèchement qu’il l’aurait voulu pour un premier contact. Vous êtes la dernière à blâmer, vous n’avez pas à faire semblant de jouer les hôtesses polies et éduquées…

Un ange passa et la gène générale allongeait douloureusement les secondes. Ses yeux gris me jaugeaient, non comme une attraction vu mes habits étudiés pour un vrai bohémien, mais simplement pour me cerner en tant que personne. Visiblement, Il avait aiguisé sa curiosité, cette première impression suffirait-elle ?

– Si je vous ai offensé, ce n’était pas par malice, commença t-elle posément. Je vois que vous êtes un amoureux des mots… Je vous ai fait attendre dans la bibliothèque trop longtemps après que la soirée ait pris une tournure aussi peu honorable. Vous avez eu raison de parcourir les étagères. Quel a été votre choix ?

           Elle était donc observatrice. Son père se serait offusqué de voir une seule de ses possessions entre les mains d’un Bohémien. Tous des voleurs, c’est bien connu. Mais cette lady était différente des autres femmes de sa condition. Elle avait profité de l’intimité implicite que créait la lecture d’un livre entre deux êtres pour rendre cette entrevue moins conventionnelle. Ce n’était pas l’hôtesse qui parlait, c’était la jeune femme qui hantait cette pièce à loisir. En parcourant la pièce des yeux, sa présence était partout : dans les tableaux, dans le drapé des rideaux et, détail non négligeable, dans cette harpe placée astucieusement près de la fenêtre, coté jardins. Cette pièce était toute à elle, c’était elle.

– Étonnant de voir un Bohémien sachant lire, n’est-ce-pas ?, répondit-il sur la défensive, sans pouvoir se maîtriser. Le trouble était trop grand pour pouvoir tenir une conversation normale, elle ne pouvait pas être aussi naturelle sans cacher quelque chose. C’était impossible.

– Vous êtes les premiers Bohémiens que je rencontre, je ne peux juger Monsieur…., dit-elle sans détours, recherchant à mettre un nom à une telle impertinence.

– Andrea, milady, répondit-il, après une seconde d’hésitation.
Et vous, c’est quoi votre prénom ?, demanda de but en blanc, pleine de candeur, la jeune Carmen.

– Rosalie, ma douce. Rosalie Ravenwood, répondit-elle en se mettant à la hauteur de l’enfant, non sans jeter à Andrea un rapide regard au passage, comme pour sonder sa réaction depuis que les civilités d’usage étaient enfin échangées.

           La porte s’ouvrit en trompe, révélant la stature autoritaire du père. Il n’avait pas besoin de dire quoique ce soit, les bruits dans l’autre pièce et dans les escaliers annonçaient le départ des invités officiels, les autres parasites devaient faire de-même.

– La soirée est terminée, visiblement, lança t-elle à la cantonade après s’être brusquement retournée à l’entrée de son père. Je vous accompagne jusqu’à la sortie. Suivez…

– Jane va s’en charger. Vous sortirez par l’entrée des domestiques, dit-il sévèrement, sans s’adresser à quiconque en particulier.

– J’insiste, précisa Rosalie, en prenant déjà la main de Carmen qui semblait déjà l’avoir adoptée. Sa voix ferme était celle de quelqu’un prête à affronter le courroux de son père en privé mais pas d’agir injustement, non conformément à ses propres principes, devant des inconnus.

           Son père sortit, excédé. Andrea allait reposer l’ouvrage sur son rayonnage quand Rosalie remarqua son geste :

– Gardez-le. Vous me le rapporterez quand vous l’aurez lu, voulez-vous ?, me demanda t-elle pour la première fois en me souriant légèrement.

– Je… J’y prendrais soin, dit-il, manifestement troublé.

           Sur le trottoir extérieur en franchissant les grilles, Andrea ne put s’empêcher de regarder la silhouette de Rosalie rentrée chez elle, visiblement déjà en pleine conversation houleuse avec son père. De là, avec ces grilles devant son champ de vision, elle semblait captive. Il affermit la prise de sa main droite sur le livre de Rosalie, à défaut de pouvoir un jour la serrer elle contre son cœur. Serait-elle à lui ? En était-il digne ? Jamais mais elle le sauverait, aussi vrai que la nuit succède au jour, la neige au printemps. Son cœur était noir, ce soir, mais demain… que lui réservait demain ?

THE END

"Contes de la rose pourpre" de Michel Faber

27 Oct

« Miss Sugar ! Quel nom ! Il sonne comme une création de l’imagination, à mi chemin du Père Noël ou de la fée Clochette. »
Michel FABER, Contes de la Rose Pourpre,
« Une puissante cohorte de femmes, coiffées de grands chapeaux »

L’intrigue :

La Rose pourpre et le lys n’a rien d’un conte de fée ou alors avec beaucoup d’ironie puisqu’il raconte le parcours de son héroïne, Sugar, qui est au début du livre prostituée dans le Londres des années 1870. L’ère victorienne y est mise à nu et étrangement, le destin des prostituées comme elle, une fois leur horizon élargi, se révélait à ses yeux pas plus reluisant que celui des générations de femmes et de petites filles bourgeoises que Sugar rencontre une fois presque sortie de sa condition. Sugar aspire à la liberté, d’une fuite en avant et cette fuite, elle ne la fera pas seule… Ce qui arrive ensuite n’est pas révélé et Les Contes de la rose pourpre ne servent pas à cet effet.

 

Ma critique :

Rester sur sa faim. C’est toujours un peu le cas lorsqu’on finit un bon roman comme si les mille-cent cinquante pages de La Rose pourpre et le lysde Michel Faber n’étaient pas assez pour être rassasié ! On a toujours envie d’en reprendre comme la « petite part » en plus d’un gâteau, par pure gourmandise. Pourtant, le lecteur n’est pas roi, ce n’est pas un sale gosse à qui on répondrait à tous ses caprices, même les plus désintéressés comme l’est la lecture.

 

Michel Faber, La Rose pourpre et le Lys

Michel Faber, La Rose pourpre et le Lys

 Certes, la fin de La Rose pourpre et le lys est abrupte mais elle est aussi ouverte et c’est souvent la marque des romans les mieux construits. C’est paradoxal ? Pas du tout ! J’aime l’inachèvement quand j’écris ou quand je lis parce que, d’une certaine manière, telle est aussi la vie et la littérature n’est pas toujours là pour embellir ce qui est, pour l’achever comme s’il y avait toujours un début et une fin. Le lecteur est laissé en plan et les personnages auxquels il s’est tant attaché pendant tant de pages s’en vont sans qu’il sache le fin mot de l’histoire mais c’est beau comme ça. C’est une façon d’apprendre la liberté et de l’offrir même à des « êtres de papier ».

 

Ainsi, Les Contes de la Rose pourpre n’ont rien d’une suite mais seulement plusieurs fenêtres ouvertes sur l’univers qu’a construit ou reconstruit Michel Faber à partir de l’époque victorienne. Si vous n’avez pas lu La Rose Pourpre et le Lys mais que vous avez tout de même envie d’entrer par la mauvaise porte, la porte de derrière, dans cet univers néo-victorien où les bas-fonds et la bourgeoisie de Londres se côtoient sans gène, je vous conseille de ne pas lire l’avant-propos de l’auteur qui justement raconte la fin, dasn ses détails. Sauf si ça ne vous dérange pas et que vous faites partie des lecteurs qu’il cite au début, ceux qui « accordent si peu de prix au suspense, ou craignent tant les mauvaises surprises, qu’ils vont droit à la dernière page du livre voir comment cela se termine ». Toutefois, ce n’est pas moi qui vous raconterait la fin ! A vous de choisir par quel bout vous voulez prendre cette histoire.

Michel Faber, Les Contes de la Rose pourpre

Michel Faber, Les Contes de la Rose pourpre

Ça peut paraître risqué de présenter ce petit recueil de sept nouvelles pas forcément à des personnes qui ont lu le roman qui lui est lié mais je me suis dit que c’était une bonne manière, un peu originale, de l’aborder sans forcément entrer dans les détails de l’intrigue. A vrai dire, seules trois nouvelles se situent après l’action de La Rose pourpre et le lys mais, objectivement, quand il y a retour en arrière, c’est fait de façon très vague. Aucun complexe donc à avoir si vous ne l’avez pas lu mais que vous voulez un peu testé le style de l’auteur et ses personnages avant d’attaquer les deux tomes de La Rose pourpre et le lys, Aucun dépaysement donc si ce n’est d’entrer la tête la première dans un monde qui n’est plus le nôtre mais qui, étrangement, le rappelle. Moi-même, qui ai lu l’œuvre il y a bien quatre ans, j’ai eu à peine l’impression d’être perdue alors j’imagine que ma situation ne sera pas si différente de celle des lecteurs qui n’ont pas lu l’œuvre. On trouve ou retrouve certains personnages avant et après l’intrigue principale et ce que j’ai aimé, c’est l’histoire de chaque nouvelle vaut pour elle-même, indépendamment de l’intrigue générale. Il ne s’agit ni de suites ou de révélations exclusives et donc pas d’un post-scriptum à l’œuvre comme pour lui dire adieu mais plutôt des histoires indépendantes qui parlent pour elles-mêmes et qui sont en même temps représentatives moins de l’intrigue particulière que de l’époque victorienne. D’une certaine manière, les Contes ne développe pas la fin mais plutôt le cadre général ce qui en fait forcément un livre à part, en marge de La Rose Pourpre.

 

On y retrouve le monde de la prostitution bien sûr, sans complexe et à la fois avec la dose de cynisme et de distance déjà aperçues dans La Rose pourpre avec autant d’humour noir. Les questions matrimoniales propres à cette époque ne sont pas absentes où rester « vieille fille », situation « perverse »selon le modèle victorien (c’est du moins le mot qu’emprunte à cette époque Faber avec beaucoup d’ironie) ne pose pas trop de problèmes à certaines. Les traumatismes de guerre font l’objet aussi de scènes et de situations plutôt étranges, voire dérangeantes, mais paradoxalement comiques. Michel Faber a toujours autant de talent pour nous plonger dans cet univers, ouvertement glauque et, pourtant, il arrive à rendre ça « attrayant ». C’est toujours un plaisir car il arrive à capter des situations qui font réfléchir autant que rire; Un rire jaune ou franc.

« Fermez les yeux. Perdez le sens du temps pendant un moment – juste assez pour vous laisser rattraper par cent trente ans. »
« Il est presque temps d’ouvrir les yeux : le vingt et unième siècle vous attend et vous êtes resté trop longtemps parmi des prostituées et d’étranges enfants. Retirez vous maintenant. Sugar est fatiguée même si nous sommes en pleine journée. Ce soir son travail reprendra (…). »

 

Voilà le début et la presque toute fin de « Noël dans Sliver Street », la première nouvelle du recueil et souvent Faber place le lecteur dans cette position presque de voyeur, ce qui n’a rien d’anodin vu qu’on y retrouve Sugar dans son lieu familier, quelques temps avant que l’intrigue ne commence. C’est avec cynisme que le thème de Noël est traité : après tout, comment fête t-on Noël dans un bordel ? D’ailleurs, le fête t-on ? « C’est quoi Noël ? (…) Y’en a qui se font des cadeaux à Noël…», voilà la réaction habituelle d’un jeune garçon, Christopher, qu’on retrouve déjà dans La Rose pourpreet qui fait office de domestique : il vient chercher et lave les draps sales…

« Quel âge a le petit Christopher ? Sugar ne sait pas. Bien trop jeune pour être bonne à tout faire dans un bordel, mais c’est le travail que lui a donné Amy [sa mère, elle aussi prostituée] et il semble reconnaissant de pouvoir se rendre utile. Peut-être que s’il lave et sèche un million de draps, il rachètera enfin son péché originel : la naissance. »

Sugar, qui a beaucoup de douceur et d’attention pour les enfants (elle s’indigne dans « La Pomme » de voir du haut de sa fenêtre une mère, venue évangéliser la rue en chantant des cantiques, frapper sa petite fille pour avoir fait tomber une pomme… Sugar prévoit même de la lui jeter sur la tête si elle revient les jours suivants !), va essayer de rendre cette journée « comme les autres » dans une maison close un peu différente. En vain, peut-être, mais c’est à chaque lecteur de juger par lui-même.

« Mon père m’a fait à moitié. Exactement à moitié, disait ma mère. (…) Chaque être humain était un mélange d’ingrédients, comme une soupe, me dit-elle. La mère fournissait la moitié et le père l’autre. Ils étaient tous mélangés et cuits et le résultat était l’enfant, moi en l’occurrence. »

J’ai commencé ce billet par une citation d’« Une puissante cohorte de femmes, coiffées de grands chapeaux », la dernière nouvelle et la plus longue du recueil et de loin ma préférée. Elle est un peu particulière par rapport aux autres car il s’agit du récit d’un vieux homme, visiblement à l’article de la mort, qui raconte son enfance et surtout son émigration à Londres depuis son Australie natale. Il s’agit du fils de l’un des personnages, vivant dans les années 1990, et évoquant l’époque édouardienne, c’est-à-dire justement l’époque qui a fait ses adieux à l’ère victorienne pour rentrer dans le monde « moderne ». On y voit le regard d’un enfant qui a sept ans en 1908, né le même jour de la mort de la reine Victoria :
Le Roi Edward VII du Royaume-Uni

Le Roi Edward VII du Royaume-Uni


« Je pense toujours aux Edouardiens comme à des enfants. Des enfants qui ont perdu leur mère, mais qui étaient trop jeunes pour comprendre qu’elle avait disparu, et continuaient donc à jouer comme par le passé, ne remarquant que peu à peu, du coin de l’oeil, les ombres tremblotant à l’extérieur de leur nursery. »

Ces ombres, c’est le monde moderne, celui des suffragettes qui commencent à se manifester er à manifester : l’épisode à la fois central et qui clôt la nouvelle, c’est la manifestation à Londres du 21 juin 1908 en faveur du droit de vote pour les femmes avec 250.000 manifestant(e)s à Hyde Park. Ça m’a rappelé un souvenir ému, ma lecture de Nuit et Jour de Virginia Woolf. Henry, le narrateur, « y était » bien sûr ! Cependant, mais une envie pressante l’empêche de vivre pleinement l’évènement historique :

« Il n’y a rien de tel qu’une vessie pleine pour ruiner le sens de l’Histoire. Jésus-Christ pourrait descendre des cieux au bras d’Hélène de Troie que vous continueriez à chercher des toilettes. »

Ce que j’ai aimé dans ce personnage, c’est qu’il est aussi une figure de l’auteur, comme dans une mise en abyme. En tant que narrateur, il ballade complément le lecteur d’une digression à une autre, ce qui était assez drôle en fait !

« Mais vous ne voulez pas entendre parler de ma vie. Vous voulez que je vous parle de la manifestation. J’y viens. Sans blague, je vous donne ma parole d’honneur que je ne mourrai pas avant de terminer l’histoire. Je comprends bien à quel point il est énervant d’arriver jusque là et de ne pas savoir ce qui se passe ensuite. Je ne vous ferais jamais ça ! »

La phobie de l’histoire inachevée, son lecteur a pu l’avoir jusqu’à la fin. Mais, le problème, avec cette nouvelle (comme avec la majorité des autres du recueil), c’est qu’elles sont elles aussi ouvertes, elles aussi inachevées.

« Revenez demain et je vous raconterai la suite. Tout ce que vous voulez savoir, je vous le promets. Demain. »

Sauf qu’heureusement, la fin, demain, n’arrive jamais.

J’espère vous avoir donné envie de nous plonger ou de vous replonger dans La Rose pourpre et le lys avant ou après Les Contes de la rose pourpre. Bien sûr, vous resterez sur votre faim mais, si vous voulez savoir ce qui arrive ensuite à tous ces personnages (comme c’est souvent le cas pour n’importe quelle lecture, que le roman soit achevé ou non), l’imagination est le meilleur des remèdes !

 

Où les trouver ?

 
La Rose pourpre et le lys est disponible en poche dans la collection « Points » pour EUR 7, 69 (Tome 1) et EUR 8, 17 (Tome 2) ou EUR 15, 87 (coffret Tome 1 & 2).
Les Contes de la rose pourpresont disponibles en livre de poche dans la même collection pour EUR 5, 80