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« L’affaire Jane Eyre » (2001) de Jasper Fforde

16 Fév
jane eyre affair

L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

« – Je suis censé la croiser par hasard; elle ne va pas tarder à arriver à travers champs dans cette direction. Comment suis-je ?

Il redressai sa cravate et hochai la tête en signe de satisfaction.

– Vous me trouvez beau, Miss Next ? s’enquit-il tout à trac.

– Non, répondit-je sincèrement.

– Bah s’écria Rochester. Coquines, toutes les deux ! »

 

 

Résumé

L’Affaire Jane Eyre est le premier tome de la série Thursday Next, l’héroïne éponyme. Le monde de 1985 dans lequel vit Thursday Next est uchronique, à la fois familier et décalé par rapport à l’Histoire telle que le lecteur la connait. Vétéran de la Guerre de Crimée qui oppose l’Angleterre et la Russie depuis plus d’un siècle, elle n’a jamais entendu parler de la Révolution russe (puisque la Russie est encore tsariste), du nazisme ou encore de la Guerre Froide. C’est qu’il n’y a plus non plus de Royaume-Uni puisque le Pays de Galles est enfin devenu indépendant (ce qui aurait ravi Perceval dans Kaamelott).

Shakesparleur (illustration de Maggy Roberts)

Ce monde nouveau est eugéniste : les expérimentations génétiques sont légions ce qui a permis de régénérer des espèces disparues comme les mammouths, les Neandertal, ce prolétariat par excellence considéré comme des sous-hommes ou encore les dodos clonés et transformés en animaux de compagnie à l’image de Pickwick, le dodo de Thursday qu’elle a cloné elle-même grâce à un kit de clonage. Si la science est omniprésente, la littérature l’est d’autant plus au point de voir un peu partout des Shakesparleurs, des automates qui, contre un peu de monnaie, déclament des monologues de Shakespeare ! (Si toi aussi tu veux un Shakesparleur dans le centre commercial le plus proche, tape 1)

Chose plus marquante, la police anglaise est divisée en plusieurs services d’opérations spécialisées, les Opspecs, allant d’OS-1 (« la police des polices » chargée des affaires internes des Opsecs) à OS-32 (Commission horticole) en passant par OS-27, la Brigade Littéraire où officie l’héroïne dans la cellule de Londres, sachant que la plupart des Opspecs sont top-secrets d’OS-1 jusqu’à OS-20. Si Thursday a grand hâte de monter les échelons et quitter OS-27, c’est pourtant en tant qu’agent de la Brigade Littéraire qu’elle va gagner ses lettres de noblesse, échappant enfin à la routine des contraventions contre les faussaires ou de l’éternelle querelle sur la paternité des œuvres de Shakespeare, La frontière entre réalité et fiction n’a jamais été aussi ténue quand un malfrat aux pouvoirs illimités, Achéron Hadès, décide non seulement de voler le manuscrit original de Jane Eyre mais de kidnapper l’héroïne du roman menaçant de l’éliminer grâce à une machine « La Porte de la Prose » qui permet de s’introduire dans n’importe quel roman. La mission de Thursday Next est la suivante : sauver son roman préféré et, accessoirement, s’acquitter d’une dette de longue date envers un certain Edward Fairfax Rochester…

Je sais, ça fait beaucoup trop longtemps que je n’ai pas posté sur La Bouteille. C’est mal. Très mal. Mais après tout, qu’importe la fréquence, n’est-ce-pas ? J’ai beaucoup d’admiration pour celles sur la blogosphère qui publient hebdomadairement (voire tous les jours, les petites fofolles !) mais je ne fais pas partie de ce club très fermé. Il faut se rendre à l’évidence, les vacances sont le meilleur moment pour bloguer pour moi. Ce n’est pas faute d’avoir lu depuis le mois d’août, date de mon dernier article sur le poignant Visages noyés de Janet Frame, mais avec un déménagement, mon année de M2 et la préparation du CAPES (cachez vos enfants l’an prochain,  inch’allah !), tenir ce blog n’a pas été ma priorité. Shame on me.

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Le temps où nous chantions (2003) de Richard Powers

Si je devais retenir un livre que j’aurais aimé prendre le temps de vous conseiller ici et de chroniquer, c’est bien Le temps où nous chantions de Richard Powers, un auteur américain contemporain que j’avais découvert il y a deux ans grâce à Adeline à l’occasion des Assises Internationales du Roman à Lyon. Le Temps où nous chantions a quelque chose de l’utopie moderne tellement l’Histoire américaine et surtout l’héritage de la ségrégation raciale est questionnée en confrontant une famille métissée passionnée de musique, persuadée que « la beauté sauvera le monde » comme l’écrit Dostoïevski dans L’Idiot et qu’il est possible d’élever leurs enfants « différents » abstraction faite des différences de races au nom de valeurs plus universelles comme la musique. Une famille en avance sur son temps. Avec ce roman, vous aurez 795 pages de lecture jubilatoire ponctuée de références musicales et d’une réflexion scientifique et métaphysique très poussée sur le temps et sur la possibilité de revivre le passé et de défier la mort. La portée de ces petits traités sur le temps occasionnels peuvent paraître déroutants en apparence et pourtant, c’est un roman qui pense bien le passé et qui aide à penser le présent. En un mot : foncez !

Si Le Temps où nous chantions a été mon coup de coeur de l’automne dernier, L’Affaire Jane Eyre est celui de ce début d’année. Si c’est déjà un classique du genre à peine une dizaine années depuis sa publication, j’ai un peu eu l’impression de combler une lacune tellement j’ai entendu du bien de ce roman autour de moi avant de le lire et depuis que j’en parle avec des proches maintenant que je l’ai lu. Autre chose positive, ça faisait une éternité que je n’avais pas lu de science-fiction juste pour le plaisir alors que je suis totalement passée à coté du Meilleur des mondes d’Huxley que j’ai étudié l’an dernier pour la fac. Ça fait du bien de revenir aux sources puisque c’est un peu grâce à la fantasy et à la science-fiction que l’ado que j’étais a appris à aimer lire.

Virus L.I.V 3 ou la mort des livres (1998) de Christian Grenier

Virus L.I.V 3 ou la mort des livres (1998) de Christian Grenier

En vérité, c’est un autre roman de science-fiction, cette fois de littérature jeunesse, qui m’a donné envie de lire enfin L’affaire Jane Eyre qui était dans ma liste à lire depuis bien sept ans : Virus L.I.V 3 ou la mort des livres (1998) de Christian Grenier conseillé par un ami. Le lien entre les deux, c’est la possibilité d’expérimenter une lecture améliorée, complètement virtuelle et à la fois très réaliste assez proche de celle du spectateur et pourtant plus active, où il serait possible non seulement de s’introduire dans l’univers du livre mais d’y vivre et donc de potentiellement en modifier le cours de l’action. Badass, n’est-ce-pas ? Sauf qu’autant L’affaire Jane Eyre que Virus L.I.V 3 en explorent à la fois l’énorme potentiel et le danger de concevoir la lecture comme une expérience totale puisque si le lecteur a tous les droits, pouvant non seulement s’approprier l’univers d’un autre mais aussi quelque part être un acteur à part entière de la fiction, la fiction en sort forcément altérée et lui aussi. Disons pourtant que L’affaire Jane Eyre est quelque part moins moralisateur avec un style beaucoup plus sarcastique et parodique par rapport à Virus L.I.V 3 qui explore la rivalité entre la lecture et la culture visuelle, virtuelle et numérique dans un futur proche où il y aurait l’accomplissement d’une République des Lettres où les lettrés et les érudits seraient au pouvoir (l’Académie française à  l’Assemblée en quelque sorte, sexy, n’est-ce-pas ?) alors que les adeptes des nouvelles technologies et les hackers (dans les banlieues, forcément…) seraient des marginaux qui auraient décider de détruire les livres grâce à un virus qui changerait la façon de lire et d’écrire de la fiction et par la même occasion rendrait les pages complètement blanches, effaçant totalement l’écrit de notre quotidien. Forcément, ça rentre en résonance avec l’actualité et ce que l’on vit quotidiennement, à la fois constamment connectés et pour certains, gardant un lien toujours fragile avec l’écrit et les livres.

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« Ils étaient des milliers à encercler le poste derrière des barrières de sécurité, une bougie dans une main et un exemplaire du roman dans l’autre – un roman sérieusement écorné vu que le récit s’arrêtait abruptement au milieu de la page cent sept, après l’intrusion d’un mystérieux « agent en noir » dans la chambre de Rochester. (…) 
– Il n’y a pas grand chose à lire, rétorqua Victor. Jane Eyre a été écrit à la première personne, avec la disparition de la narratrice, Dieu seul sait ce qui va arriver ensuite. Moi je pense que Rochester va sombrer dans la mélancolie, expédier Adèle dans un pensionnat et fermer la maison. »

Mais l’intérêt véritable de L’affaire Jane Eyre, c’est quand même l’univers revisité de Charlotte Brontë. Depuis les tous débuts de ce blog, je n’ai pas caché mon amour inconditionnel pour Jane Eyre, pour son adaptation de 2006 et pour la famille Brontë. Lire ce premier roman de Jasper Fforde a donc forcément un plaisir pour la « brontéienne » que je suis qui rend merveilleusement hommage au roman de Charlotte Brontë. Avec ça, rien de plus simple que de s’identifier avec Thursday Next qui aime ce roman depuis son plus jeune âge et qui a une tendresse particulière (comme nous toutes) pour Edward Rochester. Pourtant, le roman qu’elle connait est différent à quelques détails près de la version que vous avez lu. A l’origine, la rencontre entre Jane et Rochester (mythique s’il en est) est des plus banale et surtout, la fin a quelque chose de cauchemardesque puisque Jane aurait fini par accompagner son (idiot) de cousin Saint-John Rivers en Inde (sans l’épouser, Dieu merci), laissant ainsi ce pauvre Edward à son triste sort avec sa cruelle femme séquestrée dans le grenier. Une fin bien p(our)ritaine, donc. C’est d’ailleurs comme ça que le kidnappeur de Jane Eyre, Achéron Hadès, l’appelle :

« Ce que vous pouvez être assommante, Jane, avec votre côté puritain. Vous auriez dû profiter de l’occasion pour partir avec Rochester au lieu de gâcher votre vie avec cette lavette de Saint-John Rivers. »
Edward Rochester (Toby Stephens) & Jane Eyre (Ruth Wilson) dans l'adaptation de 2006, réalisée par Susanna White.

Edward Rochester (Toby Stephens) & Jane Eyre (Ruth Wilson) dans l’adaptation de 2006, réalisée par Susanna White.

Si dans le monde de Thursday Next, c’est le puritanisme de Charlotte Brontë qui est retenu, personnellement moi, je n’y crois pas une seconde. Charlotte Brontë est autant sensible dans son écriture à la passion que sa soeur Emily qu’on oppose souvent beaucoup trop facilement. Ainsi, quelque part, l’intervention d’Achéron Hadès est presque une bénédiction puisqu’il donne la possibilité d’une nouvelle chance pour Jane et Rochester. Parlons-en de ce salaud. Il m’a beaucoup fait penser à un Moriarty, professeur et malfrat sans scrupules comme lui d’autant plus que les clins d’œil au monde de Sherlock Holmes sont nombreux par exemple avec le prénom de l’oncle de Thursday, Mycroft, l’inventeur du « Portail de la Prose » que convoite Achéron Hadès. Ce n’est pas spécialement un personnage qui m’a touché même si ses apparitions et sa verve étaient toujours agréables à lire mais je comprends qu’il ait pu marqué un bon nombre de lecteurs et qu’il doit être bien classé parmi les meilleurs vilains.

Pickwick, le dodo de Thursday Next.

Pickwick, le dodo de Thursday Next.

Personnellement, c’est Thursday qui m’a le plus touchée parce qu’il s’agit d’un personnage féminin fort qui a un talent exceptionnel pour se sortir de situations impossibles et pour ne pas obéir aux ordres. Un esprit libre, en somme. Bien sûr, sa situation amoureuse est au point mort malgré un ex-fiancé l’écrivain Landen Parke-Laine avec qui elle s’est brouillée dix ans avant l’action puisqu’il est à l’origine de la disgrâce de son frère Anton, mort en Crimée et tenu responsable d’une opération militaire qui aurait mal tournée. La famille de Thursday est d’ailleurs assez cool quand on y pense, mon préféré étant son frère « le très irrévérent » Joffy Next, prêtre à l’ESU (le culte de l’Etre Suprême Universel), avec qui Thursday se chamaille tout le temps. Elle a aussi un père très spécial, ancien colonel à la ChronoGarde (OS-12) et fugitif dans l’espace-temps qui fige le temps de temps en temps pour rendre un petite visite à sa fille et lui poser quelques questions sur l’Histoire telle qu’elle la connait. Une sorte de Doctor Who humain, en somme. Forcément, il a tout pour me plaire ! Mais ce que j’envie plus que la famille de Thursday Next, c’est son tout mignon petit dodo, Pickwick !

Le roman de Jasper Fforde n’est pas seulement un hommage à Jane Eyre mais à toute la littérature britannique et américaine allant de William Wordsworth, Edgar Allan Poe où deux personnages se trouvent coincée dans l’un de leurs poèmes respectifs en passant par Charles Dickens, Milton, Keats jusqu’à Shakespeare bien sûr qui est un peu le saint patron du monde de Jasper Fforde. Il y a bien sûr ces inventions géniales que sont les Shakesparleurs mais rien qu’une représentation de Richard III reste une expérience unique puisque les comédiens sont choisis parmi le public une heure avant la représentation et que le public est plus que jamais réactif, déclamant les répliques en même temps que les comédiens plus ou moins amateurs. A quand des pièces participatives et communautaires comme ça en France, les enfants ? Clairement, à la lecture de Jasper Fforde, on a l’impression que les fantasmes des amoureux de la lecture se trouvent réalisés et qu’il s’est beaucoup amusé rien que dans le choix des noms de ses personnages qui sont souvent emprunts de clins d’œil littéraires comme par exemple Spike Stoker, un agent d’OS-17 (Elimination de Vampires et de Loup-Garous : Suceurs et Mordeurs) avec qui Thursday se lie d’amitié.

C’est cet aspect parodique et l’humour de ce roman qui m’a le plus plu. Il y a quelque chose de délectable de se retrouver dans un monde aussi familier surtout quand on est amateur de littérature. L’organisation du roman est aussi très appréciable où chaque chapitre est précédée d’une fausse citation en exergue tirées par exemple de la biographie de Thursday Next par un certain Millon de Floss qui permettent parfois une mise en contexte  mais le plus souvent d’augmenter la part humoristique de l’ensemble.

Après avoir lu L’affaire Jane Eyre, j’ai enchainé avec le deuxième tome de la série, Délivrez-moi et je compte bien continuer dans ma lancée avec les cinq suivants. J’en suis à la moitié et je dois avouer que le coup de foudre n’a pas été aussi immédiat qu’avec L’affaire Jane Eyre mais c’était difficile de rivaliser. Toutefois, depuis quelques chapitres, je recommence à rire aux éclats donc je ne pense pas me délivrer de sitôt de Jasper Fforde !

Où trouver L’affaire Jane Eyre

Edition 10/18

Edition 10/18

L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Titre original : The Eyre Affair

Edition : 10/18 (410 p.)

Traduit par Roxane Azimi

9,60€

 

 

Où trouver les autres ? 

Edition 10/18

Edition 10/18

Le Temps où nous chantions de Richard Powers

Titre original : The Time of Our Singing

Edition : 10/18 (795 p.)

Traduit par Nicolas Richard

11,10 €

 

 

Livre de Poche Jeunesse

Livre de Poche Jeunesse

Virus L.I.V 3 ou la mort des livres de Christian Grenier 

Edition : Livre de Poche Jeunesse (190 p.)

4,95 €

 

 

 

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« Visages noyés » (1961) de Janet Frame

20 Août

Janet Frame (Kerry Fox) dans Un ange à ma table de Jane Campion

 

« « Quand vous nous quitterez, il faudra oublier absolument tout ce que vous avez vu, l’effacer de votre esprit aussi complètement que si ça n’avait pas existé. Il faudra vivre comme tout le monde et ne plus penser à l’hôpital. » Vous qui lisez le témoignage que je viens d’écrire, vous devez vous rendre compte, n’est-ce pas, que je lui ai obéi… »

Résumé 

Comme un double de Janet Frame, Istina Mavet témoigne de ses dix années d’internement dans deux hôpitaux psychiatriques interrompues par de brefs séjours à l’extérieur avant de finir par en sortir définitivement. Sans que jamais la nature de sa maladie soit vraiment nommée ni tomber dans le voyeurisme ni le scabreux, on y découvre le quotidien et les traitements des patientes mais aussi leurs peurs, surtout la menace des séances d’électrochoc et des lobotomies. Sous les yeux d’Istina, chacune retrouve un visage humain en racontant des bribes de leur vie, de leurs rêves et de leurs lubies loin de l’anonymat de l’internement. 

Visages noyés (Faces in the water en anglais) est mon premier roman néo-zélandais et, j’imagine, j’aurais pu choisir plus joyeux. Pourtant, c’est un vrai coup de coeur et, si certains passages étaient parfois plus difficiles que d’autres, je l’ai lu presque d’une traite. Je l’avais commencé l’an dernier pour la 1e session de mon challenge du Commonwealth, j’avais dû l’abandonner faute de temps mais vraiment à regret. Même si le thème est très sérieux, j’ai pris étrangement beaucoup de plaisir peut-être parce que ce témoignage est très réaliste sans jamais tomber dans le voyeurisme ou le scabreux. On apprend beaucoup du monde psychiatrique mais surtout, c’est la poésie de ce témoignage qui m’a touché.

Scène en hôpital psychiatrique dans Un ange à ma table de Jane Campion

C’est difficile d’écrire la folie sans être caricatural et c’est par des images souvent très belles que la vie intérieure troublée de l’héroïne est décrite. Visages noyés est avant tout une critique du système psychiatrique et des vieilles méthodes qui cherchent à soigner les patientes par des moyens violents et radicaux comme les électrochocs et les lobotomies. Peut-être contre le langage médical trop objectif et froid pour saisir vraiment l’expérience des malades, Janet Frame a recours à beaucoup d’allégories comme le « Dieu Sécurité », le « Dieu Croix-Rouge », la « Saison du Danger » ou encore le « Dieu Irréalité » pour nommer les peurs d’Istina par rapport au monde extérieur et à ses dangers. Elle passe aussi par des métaphores plus ou moins réalistes pour exprimer la distance qui sépare les patientes du monde extérieur comme la banquise, qui rappelle le thème de l’eau dans le titre :

« On m’avait mise à l’hôpital parce qu’une grande brèche s’était ouverte dans la banquise et m’avait séparer des autres. De loin, je les voyais dériver avec leur monde à eux (…). J’aurais pu, sans doute, plonger dans la mer violette et nager pour rattraper les habitants du monde qui drivait là-bas. Mais je pensais : « Sécurité d’abord ! »

C’est donc par la parole et le témoignage avec ses propres mots même maladroits que l’héroïne finit par la guérir. En dix ans d’internement, les méthodes de traitement changent pour laisser plus de place à la cure analytique et à des méthodes plus douces comme lui montrer des images (peut-être le test de Rorschach), s’occuper de la bibliothèque de l’hôpital ou servir les repas des médecins sous l’initiative d’un nouveau médecin alors même qu’un autre la menaçait de lui faire une lobotomie.

Janet Frame

Janet Frame

Au-delà de la critique des méthodes psychiatriques, Janet Frame propose aussi une palette de personnages qui côtoient Istina des patientes aux infirmières en passant par sa famille. Seule sa tante Rose vient régulièrement la voir ce qui réduit considérablement ses contacts avec le monde extérieur. Plus que les médecins, ce sont les infirmières qui ont le mauvais rôle jusqu’à provoquer parfois les patientes pour qu’elles se battent pour des bonbons…

Parmi les nombreuses patientes que l’héroïne croise à chaque fois qu’elle est affectée dans un autre pavillon de l’hôpital, j’ai été touchée par le personnage de Brenda Barnes. Elle fait partie des malades qui ont subi une lobotomie et son comportement désordonné montre bien les conséquences désastreuses d’un tel traitement. Pourtant, elle garde de sa vie passée ses talents de pianiste. Elle joue même du piano aux malades comme un intermède de normalité avant de s’arrêter de jouer brusquement et de retomber dans une crise. Je la trouve assez touchante surtout quand elle se croit suivie par son frère et qu’elle répète « Fichez le camp, Mr Frederick Barnes ».

Les patientes reconstruisent dans l’enceinte de l’hôpital une apparente « vie normale » dans leur quotidien où chacune a un peu d’argent pour aller acheter des bricoles et des friandises dans une supérette à l’intérieur de l’hôpital. Cela va même jusqu’à entretenir une forme de vie sentimentale avec les malades du quartier des hommes. L’une d’elles qui a un soupirant va même jusqu’à s’acheter une bague qu’elle montre à qui veut comme une bague de fiançailles. Le personnel soignant organise même des bals et des fêtes sportives qui égayent un peu le quotidien des patientes qui sont plus habituées aux tâches ménagères et aux traitements qu’à des amusements.

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Janet Frame (Kerry Fox) filmée par Jane Campion

Ma lecture de Visages noyés m’a vraiment donné envie de regarder Un ange à ma table de Jane Campion pour mieux connaitre la vie de Janet Frame et voir ce que ce roman a d’autobiographique. Si Janet Frame a été faussement diagnostiquée schizophrène après dix ans perdus en hôpital psychiatrique et près de 300 électrochocs, Istina Mavet n’est pas Janet Frame qui garde tout de même une certaine distance avec son personnage. Je pense le voir et le chroniquer assez vite pour avoir ce roman encore en tête. J’ai aussi hâte de lire un autre roman de Janet Frame peut-être plus nettement autobiographique. Le style de l’auteur m’a vraiment enchanté malgré l’horreur de ce qu’elle raconte.

« Je me demandais parfois si je n’étais pas moi-même l’invitée de mon imagination, cette imagination qui m’entourait comme un château hanté, et si la présence de mes propres fantômes ne se faisait pas de plus en plus oppressante. »

Un témoignage sur la reconquête d’une humanité perdue à lire et à méditer.

Où trouver Visages noyés

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Faces in the water / Visages noyés de Janet Frame

Visages noyés de Janet Frame

Titre original : Faces in the water 

Edition : Rivages poche (309 p.)

Traduit par Solange Lecomte

 

 

 

 

Lu avec Novelenn. Merci à elle de m’avoir suivi dans cette LC 😉 

 

Dans le cadre des challenges :

Challenge du Commonwealth

1e participation au Challenge du Commonwealth

logo autour du monde

2e lecture pour le challenge « Autour du monde » chez Matilda

"Clothilde & Adhémar" d’Adeline Arénas (2010)

11 Jan

Arthur Rackham, Maid Maleen (détail)

« De quoi aurais-je peur ? Ce ne sont pas les ténèbres qui nous entourent ici. La véritable obscurité est celle de la mort et c’est elle que je crains. Vous est-il déjà arrivé, Adhémar, de vous redresser au milieu de la nuit, haletant et terrorisé, parce que vous aviez entrevu la possibilité du néant ? (…) C’est la Beauté du monde qui m’aide à conserver ma foi. Contempler la nuit m’ôte pour l’instant tous mes tourments. »

L’intrigue

Clothilde & Adhémar nous plonge d’emblée au cœur du Moyen-Age mais plus qu’un tableau d’époque, il raconte l’histoire d’une rencontre imprévue dans un monde fait de conventions et de barrières qui va révéler les désirs de liberté de certains personnages et leur faire expérimenter tous les moyens de les assouvir. Lorsqu’Adhémar arrive plus mort que vif au château de Crussol, tout un mystère l’entoure : personne ne sait qui il est, d’où il vient et ce qui l’a mis dan cet état misérable. Personnage au passé trouble et de nature taciturne, il ne va pas moins se lier d’amitié avec le fidèle chevalier Enguerrand mais surtout avec la dame de céans, Clothilde, déjà très vite intriguée par le jeune homme. Ces deux relations autant humaines qu’étranges, amoureuses que passionnelles, va les amener jusqu’à l’exploration de leurs limites les plus intimes…

 

 Une fois n’est pas coutume, j’ai la chance de vous parler d’un roman contemporain écrit par un auteur non pas déjà mort et enterré mais par une jeune femme, Adeline Arénas, qui en plus d’avoir mon âge est aussi une de mes plus proches amies. Elle a signé avec Clothilde et Adhémar son premier roman, publié en 2010 et depuis, elle est l’auteur d’un roman-feuilleton gothique, Le Manoir d’Erèbe, publié cet été dans Le Dauphine Libéré. A 22 ans, c’est ce qui s’appelle un début de carrière bien mené. Jeune femme de lettres, Adeline suit aussi actuellement des études en Lettres Modernes en Master 1 à Lyon.

 

 Passionnée par le XIXe siècle, le dandysme et le rock garage, elle a depuis que je la connais un maître à penser, à écrire qui n’est autre qu’Oscar Wilde à qui elle rend hommage dans son premier roman (c’était une promesse faite à elle-même) avec une citation de La Ballade de la Geôle de Reading en exergue 
 

 

 

« Pourtant chaque homme tue l’être qu’il aime.
– Que tous entendent ces paroles ! 
Certains le font avec un regard dur,
D’autres avec un mot flatteur ; 
Le lâche, lui, tue avec un baiser, 
Et le brave avec une épée. »

 

A. Hughes, Le Coeur en Peine
De Wilde mais surtout d’elle-même, je dirais qu’elle hérite d’un goût pour le dépassement des interdits et de la simple dichotomie entre le bien et le mal qui laisse ouvert une large galerie de possibles pour expliquer les actions et les réactions de ses personnages comme Clothilde, Enguerrand et Adhémar. Tout cela donne une grande originalité à ce qu’elle écrit, beaucoup de maturité aussi ce qui estompe l’idée qu’on peut avoir d’un roman de jeunesse. Clothilde & Adhémar est d’ailleurs aussi une sorte de roman d’apprentissage où certains personnages comme Clothilde deviennent véritablement adultes en étant confrontés au désir, à l’ambiguïté des sentiments et au dépassement d’eux-mêmes. Même la scène de la première rencontre entre Clothilde et Adhémar, qui pourtant fait penser au célèbre « leurs yeux se rencontrèrent » de La Princesse de Clèves (et je sais combien Adeline déteste ce roman!), est moins classique qu’il n’y paraît. Il y a comme un magnétisme qui les lient l’un à l’autre comme si la vue d’Adhémar était ensorcelante ce qui, de ce fait, donne une autre dimension à leur relation.

 

Eros & thanathos, le désir et la mort, sont deux aspects qui lient les personnages entre eux ce qui fait de Clothilde & Adhémar un véritable roman gothique où la pâleur des personnages, comme Adhémar, leur donne l’aspect de fantômes qui hantent le monde dans l’attente d’être libérés de leurs tourments terrestres. Cette présence omniprésente de la mort et du poids du passé pour ces personnages n’a rien d’anecdotique étant donné qu’Adeline m’a confié que son roman a été écrit dans une période difficile, sombre et étrange suite à plusieurs deuils.
F. Cadogan Cowper, Rapunzel
Cet aspect presque autobiographique n’est pourtant pas la seule inspiration de ce roman. Il ne s’agit pas seulement d’extérioriser des expériences personnelles même si du vécu se retrouve dans l’histoire comme la scène où Clothilde chante dans la nuit pour appeler celui qui ne vient pas. Son roman est né aussi de sa volonté de se laisser porter par le bon moment, la bonne atmosphère et la bonne musique qui donne envie d’écrire. Cette importance de la musique pour l’écriture d’Adeline explique peut-être un certain lyrisme, dans son style surtout dans les premières pages et dans les descriptions de la nature qui rappelle les romans romantiques.

 

Cette influence du gothique et du romantisme se retrouve dans la personnalité tourmentée et désenchantée d’Adhémar qui a comme un « démon » en lui, sans aucune connotation satanique là-dedans mais seulement sous l’effet du passé qui a altéré son âme. Son personnage m’a beaucoup fait pensé au personnage de Maldoror dans Les Chants de Maldoror de Lautréamont, comparaison approuvée par Adeline bien qu’elle n’y ait pas pensé elle-même. Ils ont la même fascination pour la mutilation et la même beauté étrange quoiqu’Adhémar ne soit pas une figure à proprement parlée maléfique comme Maldoror. C’est peut-être le personnage le plus intéressant du roman bien que j’ai une affection particulière pour Enguerrand qui selon Adeline est « le seul type normal qui se déplace autour des fous ». Ce que je trouve admirable, c’est que ce roman s’éloigne des codes du roman habituel et notamment du modèle du triangle amoureux dans la mesure où les amours tendancieux qui se lient ne produisent pas même un soupçon de jalousie de la part du mari de Clothilde, Raymond d’Ulmée. Il faut dire qu’ils ont pour eux le voile du secret, de mystère comme si tout se passait en coulisses, à l’abri des regards et des conventions.
Dante-Gabriel-Rossetti,  How Sir Galahad, Sir Bors and Sir Percival were-fed with the Sanc Grael
Cette originalité naît aussi d’un traitement tout particulier de l’univers médiéval qui n’est pas à proprement parlé réaliste mais en quelque sorte plus raffiné et plus stylisé.. Quand je lui ai posé la question de son rapport précis avec le Moyen-Age, Adeline m’a étrangement révélée qu’elle détestait particulièrement cette époque. Il faut dire qu’ils sont « tellement sales » au Moyen-Age ! Pourquoi le Moyen-age alors ? Les préraphaélites et Gaspard de la nuit l’ont beaucoup inspiré comme des représentations plus adéquates, plus « propres » mais aussi plus romantiques, pour donner corps à ses personnages. Pour empêcher tout anachronisme, cet ancrage médiéval a nécessité quelques contraintes comme le fait de ne pas pouvoir parler de velours mais plutôt de « vert chatoyant » mais l’effet demeure le même !
Ruines du château de Crussol
Ainsi, le cadre temporel est à relativiser autant que le cadre spatial : la même histoire aurait pu se passer à notre époque ou au XIXe sans que l’intrigue ou les personnages en soient modifiés. C’est en cela que Clothilde & Adhémar qui a pourtant comme sous-titre « une légende de Crussol », en référence aux ruines du château de Crussol en Ardèche dont la vue répétée a inspiré le roman, n’en fait surtout pas un roman régionaliste, seulement destiné aux amoureux de l’Ardèche profonde. Publier quelque chose de local était un simple pré-requis pour être publiée par sa maison d’édition, « La Bouquinerie » sans que cela influence véritablement la qualité du roman. Ce qui compte, c’est bien Clothilde, Adhémar et toute la psychologie des personnages qui est développée pour mieux saisir comment se nouent et se dénouent les relations humaines entre jeunes gens portés à chaque instant par leurs désirs, sans égard aux conséquences.
Dante Gabriel Rossetti, Salutation of Beatrice
Trois ans après sa publication, j’ai voulu savoir quelle relation Adeline avait encore avec son premier roman, si elle en était fière et si ses personnages étaient définitivement abandonnés pour laisser la place à d’autres. Elle m’a avoué ne pas l’avoir encore relu dans son format papier un peu comme ces acteurs qui ne revoient pas les films où ils ont tournés. Bien qu’elle soit très fière d’Adhémar, elle pense avoir tout dit à leurs propos ce qui annonce pour ses prochains romans d’autres rencontres dont j’ai personnellement une petite idée en suivant ses écrits non encore publiés de très près, les lisant avec plaisir dans l’attente de vous les présenter ici.

 

Comme je sais qu’elle nous prépare un autre roman pour bientôt, je ne peux que lui souhaiter d’en faire un encore meilleur que Clothilde é Adhémar, ce qu’elle arrivera à faire sans difficulté vu son talent.

 

Où retrouver Adeline Arénas ?

Adeline tient un joli blog avec une déco qui lui ressemble (sombre, londonienne et gothique) et un contenu très varié où sont conviés par exemple  Sherlock Holmes, Jack White, Dante Gabriel Rossetti et Edward Rochester en coulisses… Des nouvelles, des essais (dont un sur le roman gothique) : autant de façons de suivre son actualité littéraire !

 

 

Où se procurer Clothilde et Adhémar ?

Deux possibilités : à la Fnac pour EUR 12, 35.

Comme un billet sur un roman d’Adeline ne peut pas se faire sans un peu de musique, je vous laisse en compagnie de cette playlist qui regroupe quelques titres qui l’ont inspiré dans l »écriture de son roman ou qui me l’ont rappelé comme la chanson de Donovan. A noter que « Truth begins » de Dirty Pretty Things l’a aidé à amener son roman chez son éditeur. Bonne écoute !

 

"Nuit et Jour" de Virginia Woolf

30 Août

« Never are voices so beautiful as on a winter’s evening, when dusk almost hides the body, and they seem to issue from nothingness with a note of intimacy seldom heard by day. » [1]
Virginia WOOLF, Night and Day (1919)

 

L’intrigue :

Nuit et Jour est le second roman de Virginia Woolf à être publié, après La Traversée des apparences. Sa structure paraît simple, centrée autour de l’histoire de quatre personnages : Katherine Hilbery, Mary Datchet, William Rodneyet Ralph Denham. Quoi qu’appartenant à des milieux sociaux différents, ils sont liés les uns avec les autres gravitant ensemble autour des mêmes préoccupations et des mêmes lieux où ils se rencontrent, se fuient ou se cherchent. Mais qui sont-ils ?Qu’est-ce qui les lient ? L’amour, l’amitié, la rivalité, l’admiration ? Tout ça, en même temps ?

 

On les suit presque exclusivement dans un décor londonien au fil de leurs nombreuses promenades, mais surtout de leurs errances très souvent nocturnes entre Chelsea à Cheney Walk et Highgate en passant par Kew Gardens. Deux fois deux faisant quatre, ce sont surtout des couples qui se forment, qui se confrontent, qui se brouillent ou se réconcilient et pas seulement ceux qu’on croit. Bien sûr, les préoccupations amoureuses ne manquent pas mais aussi les plus existentielles. La femme face à la femme, la femme face à l’homme, l’homme face à l’homme, chacun se cherche soi-même, se demande qui il est, ce que, lui, veut contre ce que la société ou les autres pensent savoir ce qu’il est ou ce qu’il deviendra d’après leurs diktats.

 

           Mon histoire personnelle avec ce roman de Virginia Woolf commence avec sa couverture (dont l’image d’origine se trouve ci-dessus) et c’est elle qui m’a accrochée lors d’une flânerie en librairie plus que les mots « vendeurs » au dos de l’ouvrage. Il faut dire que je ne passe jamais au Gibert de Saint-Michel sans faire un tour du coté de l’étagère dédiée à Virginia Woolf. Appelez ça un rituel ou une folie mais en tout cas, ce n’est jamais improductif puisque, petit à petit, je reconstitue chez moi la même étagère avec les mêmes ouvrages. Il faut dire qu’en juin dernier, j’étais plus que jamais dans ma période « VW » après avoir écouté deux ou trois émissions sur France-Culture qui lui étaient dédiées particulièrement autour de ses œuvres « féministes » : Une pièce bien à soi et Trois Guinées. La couverture de Nuit et Jour y a fait écho puisqu’il présente joliment un affiche en faveur du « Vote for Women ». J’ai imaginé retrouver sous couvert de la fiction les mêmes idées ensuite rassemblées dans ces deux ouvrages théoriques et mon intuition était en partie fondée.

 

Mary Datchet, en plus d’être indépendante, fume ! 😉

            Cette dimension « vote for women » est incarnée par le personnage plus qu’attachant de Mary Datchet qui travaille dans un comité de « suffragettes ». Elle représente l’indépendance au féminin, la self made woman, elle qui vit seule dans un appartement bien à elle et qui se définit par son travail :
Ne pensez-vous pas qu’il existe autre chose que le travail ?, demanda-t-il, hésitant.
Rien sur quoi l’on puisse compter, répondit-elle. […] Que serais-je devenue si je n’étais pas obligée d’aller au bureau tous les matins ? Des milliers de personnes vous diront la même chose – des milliers de femmes. C’est le travail qui m’a sauvée, Ralph, pas autre chose.
Cependant, et c’est bien pour ça qu’on est dans le cadre d’une fiction, cet aspect n’a rien de militant. Au contraire, étant donné l’époque (c’est-à-dire la période edwardienne entre 1900 et 1918), le siècle est aussi naissant que l’est le mouvement féministe et on le sent tâtonner à tel point que Mary s’impatiente de ne pas voir son comité plus ambitieux, plus dans l’action et moins dans les belles paroles. Tout cela réunit ne peut que mettre les revendications féministes qu’au second plan de l’histoire, comme « arrière-plan culturel » comme la couverture de Nuit et Jour  n’est finalement que secondaire par rapport au texte lui-même.

 

Si le mouvement féministe est anecdotique et si les considérations sociales ne sont pas de cet ordre-ci, elles servent des préoccupations plus personnelles, voire plus existentielles qui sont celles des quatre personnages contre cette société traditionnelle et patriarcale.

 

Dès les premières pages,Nuit et Jourétonne par sa facture plus classique, presque austenienne et il faut dire qu’il partage avec les romans de Jane Austen des thèmes similaires comme la question de la place de l’amour dans le mariage. Même si le style est bien différent, je ne vois rien du classicisme attendu. Certes, l’histoire suit un semblant de linéarité, avec une chronologie assez stricte d’une saison à l’autre, d’automne au printemps avec des personnages clairement construits et dans la longueur. (D’ailleurs, entre nous, c’est le plus long Virginia Woolf que j’ai lu, soit 536 pages.) Or, je crois qu’on entend plus l’adjectif « classique » au sens où, enfin ! (ou presque), on arrive à la suivre et à voir où elle veut en venir grâce à des phrases d’une longueur acceptable étant donné que ses célèbres stream of consciousness(flux de conscience ou monologue intérieur) sont presque totalement absents pour laisser place à l’exposé (presque) clair et distinct de pensées et des sentiments des héros et des héroïnes. Remarquez bien : tout est dans le « presque ». C’est Virginia Woolf quand même, pas Marc Lévy !

Cecil Gordon Lawson, Cheyne Walk (1870)
La rue à Chelsea où Katherine et les Hilbery habitent.

 

En vérité, je crois que ce classicisme n’est que de surface justement parce qu’il s’agit déjà de Virginia Woolf, celle que l’on connaît et celle que j’aime à la prose étrange et presque envoûtante. Nuit et Jour intrigue, comme tous ses autres romans à tel point qu’il ne cessera pas comme les autres de m’accompagner dans mes pensées même après avoir lu la dernière phrase :

“Good night,” she murmured back to him.

Pourtant, j’ai eu du mal à le finir (pour sa défense, j’ai reluJane Eyre entre temps) ou à m’attacher à ses personnages, à leur trouver assez de profondeur pour que ce roman ait une place à part pour moi, comme je crois qu’il l’aura à l’avenir. Je ne sors pas avec un sentiment mitigé, comme ça a été le cas il y a quelques mois pour Céline, mais plutôt conquise après avoir été perplexe pendant la première moitié du roman et happée par les pages, par l’histoire et ses personnages durant la seconde moitié à tel point que je l’ai fini en quelques jours, un peu trop tôt à mon goût.

Mais, il a de quoi rendre perplexe ce qui me confirme dans mon idée qu’il est plus original qu’on ne le croit et aussi woolfien que les autres.

Ce qui éloigne Virginia de Jane Austen, ce sont d’abord ses personnages. Souvent, les romans de Jane Austen sont centrés autour d’une seule héroïne (mise à part Sense & Sensibility) dont on suit l’évolution, les pensées et les sentiments plus que les autres personnages grâce à des procédés littéraires bien connus comme la focalisation interne. C’est comme cela que l’on divise le personnage principal et les personnages secondaires. Or, Nuit et Jour voit cohabiter au moins quatre voix qui se partagent assez équitablement le devant de la scène et qu’on pourrait appeler personnages principaux : Katherine, Mary, William et Ralph. Or, les prétendument personnages secondaires, même les plus insignifiants, ont aussi une voix bien à eux à tel point que cette distinction ne tient plus. C’est fait avec beaucoup de finesse, beaucoup de souplesse, encore une fois seamless : là où cela est fait de façon abrupte et déroutante dans Les Vaguesoù pas moins de six voix se mêlent, tous les personnages parlent ici en leur nom, presque en même temps, sans que jamais cela paraisse cacophonique.

Katherine Hilbery, at home

 

Certes, Katherine Hilbery pourrait tenir le rôle d’héroïne austenienne à quel point elle est au centre de toutes les préoccupations autant sociales, matrimoniales qu’existentielles. Cependant, elle n’a rien d’un type comme si elle était la porte parole de son époque ou de son milieu. Au contraire, elle est sacrément étrange et parfois étrangère à elle-même à la limite de la névrose ! Dès le début, il y a comme un flou autour de son personnage : elle appartient au beau monde dans une famille qui s’est fait un nom en littérature (en tant que la petite fille du poète – fictif, il me semble – Richard Alardyce) et pourtant, elle pourrait presque apparaître dès la première phrase comme une domestique dans la maison de ses parents en servant le thé :

« It was a Sunday evening in October, and in common with many other young ladies of her class, Katharine Hilbery was pouring out tea. »

Loin du personnel de Downton Abbey, son rôle est pourtant celui d’une sorte d’intendante jouant comme on s’attend d’elle la parfaite ménagère, comme déjà prête pour la vie qu’on lui destine, celle d’une bonne épouse épanouie dans un mariage de raison. Pourtant, Katherine est bien loin de ses considérations pratiques : tout semble maîtrisé dans sa vie, à tel point qu’elle ne perd rien et n’est jamais en retard (sauf, quand ses horizons s’ouvrent enfin), et pourtant, elle aussi à des rêves. En vérité, elle semble être constamment plongée dans des rêveries éveillées : discrète ou taciturne, elle est indifférente aux autres et souvent perdue dans ses pensées, en état de contemplation sans que quiconque s’en rende compte ce qui lui permet de paraître toute différente sans révéler ce qu’elle est vraiment.

 

Ainsi, si elle semble accepter en apparence les règles de la tradition, elle est loin de les faire sienne. Elle s’éloigne tellement de la tradition familiale qu’elle est moins intéressée par la littérature que par les mathématiques et l’astronomie qui lui plaisent en tant qu’elles qui offrent la solitude qu’elle recherche, préférant les problèmes mathématiques aux problèmes liés au fait de côtoyer les autres êtres humains. Quant aux conventions sociales, comme le mariage, elle semble aussi s’y résoudre mais sans y croire, sans lui donner la valeur que la société lui donne, quitte à se marier sans amour si elle obtient ce qu’elle souhaite :

« Mais, je l’avoue, si je l’épouse, c’est parce que  je serai très franche avec vous, vous ne devrez souffler mot à personne de ce que je vais vous dire  si je l’épouse, c’est parce que je veux me marier. Je veux avoir une maison à moi. La vie n’est plus possible chez nous. Vous, vous n’avez aucun problème, Henry ; vous pouvez faire ce que vous voulez. Moi, je dois toujours être là. Vous savez bien comment cela se passe à la maison. Vous ne seriez pas heureux non plus si vous ne faisiez rien. Ce n’est pas que je n’aie pas le temps, c’est l’atmosphère. » 

Ainsi, le mariage est pour elle une façon d’obtenir enfin « une pièce bien à soi » et faire quelque chose de ses journées en s’adonnant aux activités qu’elle souhaite (comme les mathématiques qui sont une passion secrète pour elle), sans être interrompue. Ainsi avoir l’opportunité de jouir pleinement, en plein jour de la solitude qu’elle aime. Cependant, cette situation pose forcément problème : le tout est de s’en rendre compte à temps…

 

Je crois que ma perplexité face à cette œuvre est venue surtout de ce personnage-ci qui n’est pas mon préféré (il s’agit pour moi de Ralph) mais que j’ai appris avec le temps à comprendre et à aimer. Elle demeure tout de même énigmatique pour le lecteur et pour les autres personnages, parce que sa vraie personnalité est souvent cachée aux autres, conforme au titre du recueil des lettres de son auteur : « ce que je suis en réalité demeure inconnu ».

 

Cependant, ce trait de caractère de Katherine, en tant qu’elle fait mystère, n’est pas sans conséquence sur ce qui définie la relation amoureuse dans Nuit et Jour et, qui sait, dans la tête de son auteur. C’est en cela aussi que Nuit et Jourtire son originalité : l’amour et le mariage sont des thèmes récurrents dans ce roman et pourtant, ça n’en fait pas un roman « classique ». Au contraire, les personnages sont autant en quête d’amour qu’en quête de ce qu’est l’amour. Comment savoir si que ce qu’on ressent, c’est de l’amour ? Qu’est-ce qui dans l’amour est réel ou fabulé, imaginé ou idéalisé ? Et dès lors, peut-on réellement aimer une idée ? L’amour n’est-il donc qu’une illusion ?

Ralph Denham (qui sait ?)

C’est visible lors d’une déception amoureuse quand la réalité saute aux yeux :

« Katherine était fiancée, elle l’avait trompé. (…) Il était totalement dépossédé. Katherine l’avait trompé ; elle s’était mêlée à toutes ses pensées et maintenant qu’elle se retirait, il les jugeaient factices, et ne pouvait y repenser sans rougir. Sa vie s’en trouvait infiniment appauvrie. (…) A la réflexion, il dut admettre que Katherine ne lui devait rien. Katherine n’avait rien promis, elle n’avait rien pris ; les rêves de Ralph ne signifiaient rien pour elle. Cette pensée le mit au comble du désespoir. Si le meilleur de nous-même ne signifie rien pour pour la personne qui tient le plus de place dans notre vie, que nous reste-il ? » (Chapitre 12)

La personne aimée tient beaucoup aussi grâce à l’imagination ou du rêve, à un certain idéal que l’on projette éloignant les preuves contraires que donnent la réalité. L’amour ne serait que se raconter une histoire et être sciemment placée dans l’illusion romanesque. Ainsi, la pensée incessante de l’autre serait une façon d’aimer une idée fausse de l’être aimé ou plutôt aimer une Idée toute seule sans qu’elle se rapporte à quelque choSe de réel :

I’ve done my best to see you as you are, without any of this damned romantic nonsense. That was why I asked you here, and it’s increased my folly. When you’re gone I shall look out of that window and think of you. I shall waste the whole evening thinking of you. I shall waste my whole life, I believe.” [2]

Cette oscillation entre le rêve et la réalité, entre ce qu’on parait être et ce que nous sommes, entre l’être imaginé et l’être réel, c’est ma façon à moi d’interpréter le titre assez énigmatique de ce roman de Virginia Woolf. Nuit et Jour, ce n’est pas seulement la distance qui sépare les personnages comme le jour et la nuit, comme les antinomies que sont Mary et Katherine par exemple. Nuit et Jour, ce n’est pas seulement la distance qui sépare ce que nous sommes en secret de ce qu’on laisse paraître au grand jour conformément aux bonnes règles de la société. Nuit et Jour, c’est aussi le monde du rêve et celui de la réalité, ces deux mondes qui se confondent dans l’amour ou dans un sentiment égal qui n’ose pas se nommer tel.

 

Voilà mon extrait favori :

Vous saviez que vous étiez amoureux ; pour nous, c’est différent. On dirait… (…) On dirait que brusquement quelque chose s’arrête – cède – s’efface – comme un mirage – comme si nous inventions que nous étions amoureux – comme si nous imaginions quelque chose qui n’existe pas. Voilà pourquoi il nous est impossible de nous marier un jour. Découvrir sans cesse que l’autre est une illusion ; partir ; oublier ; ne jamais être sûr que l’on aime ou qu’il n’aime pas en vous quelqu’un d’autre ; le passage terrifiant entre la joie et la tristesse, oui, voilà pourquoi nous ne pouvons pas nous marier. En même temps, il nous est impossible de ne pas vivre l’un sans l’autre, parce que... [3]

J’ai lu Nuit et Jour dans l’édition de poche, parue récemment dans la collection « Signatures Points « . Elle se trouve bien sûr sur Amazon mais vous pouvez aussi lire la préface de Camille Laurens (chose que je n’ai pas faite pour ne pas gâcher ma lecture) mais surtout le premier chapitre en ligne à cette adresse.
 

Traduction des citations :

[1]« Jamais les voix ne sont aussi belles qu’en hiver, à la tombée du jour, quand les lignes du corps s’estompent et qu’elles semblent s’élever du néant avec une intonation intime si rare en plein jour. »

[2] « Dieu m’est témoin que j’ai essayé, répliqua t-il. J’ai fait de mon mieux pour vous voir telle que vous êtes, sans être bêtement romanesque. C’est pour cela que je vous ai demandé de venir ici mais cela n’a fait qu’aggraver ma folie. Lorsque vous serez partie, je regarderai par cette fenêtre et je penserai à vous. Je passerai toute la soirée à penser à vous. J’y passerai toute ma vie, je crois. »

[3] “You knew you were in love; but we’re different. It seems (…) as if something came to an end suddenly—gave out—faded—an illusion— as if when we think we’re in love we make it up—we imagine what doesn’t exist. That’s why it’s impossible that we should ever marry. Always to be finding the other an illusion, and going off and forgetting about them, never to be certain that you cared, or that he wasn’t caring for some one not you at all, the horror of changing from one state to the other, being happy one moment and miserable the next—that’s the reason why we can’t possibly marry. At the same time,” she continued, “we can’t live without each other, because—”





Ce billet sur Nuit et Jour est mis à l’honneur pour le challenge de Lou sur Virginia Woolf !