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« Cymbeline » de William Shakespeare

29 Déc
Edward BURNE-JONES, Sleeping Beauty (1871, Manchester Art Gallery)

Edward BURNE-JONES, Sleeping Beauty (1871) – Manchester Art Gallery

« Fear no more the heat o’ the sun,

Nor the furious winter’s rages; »

Cymbeline, Acte IV, Scène 2.

La Belle au Bois Dormant, c’est un peu La Bouteille à la Mer ces derniers temps. Que je vous rassure, depuis Being Human (qui a eu son petit succès après la publication de cet article, Aidan Turner fait toujours ce petit effet-là), j’ai lu, vu et découvert bien d’autres choses mais faute de temps, je n’ai pas pu vous le partager comme d’habitude. Peut-être aussi que je n’en ai pas ressenti le besoin et qu’il me fallait faire une (énième ?) pause pour profiter du quotidien.

Mais ça, c’était avant Cymbeline de notre ami William Shakespeare. (Shakespeare est un remède à tous les maux, c’est bien connu.)

Imogen, Cymbeline

Imogène (Illustration du Shakespeare’s Heroines d’Anna Jameson)

D’autant plus que la vraie Belle au Bois Dormant dans cette histoire, c’est Imogène, l’héroïne de la pièce. Pas littéralement, je vous rassure, sinon il n’y aurait pas eu beaucoup d’action pour du Shakespeare si tout le monde avait été endormi. (Et on se serait ennuyé ferme.) C’est juste l’image que j’ai eu d’elle durant l’une des scènes cruciales de la pièce où elle dort. Au lieu de lui voler un baiser telle Aurora, Iachimo, une espèce  de Don Juan beau-parleur et manipulateur,  va lui subtiliser un bracelet qui va servir de prétexte pour un long quiproquo sur la perte ou non de la vertu de la damoiselle et de son infidélité puisqu’elle s’est mariée à Léonatus Posthumus et, comble du scandale, sans le consentement de son roi de père, Cymbeline.

Dudley, Robert, fl. 1858-1893, printmaker. Posthumus: "My queen! My mistress! O lady weep no more!" Cymbelin …

Posthumus & Imogène : Gravure de Robert Dudley (1858-1893,) 
Posthumus: « My queen! My mistress! O lady weep no more! » in Cymbeline

Orphelin et pupille du roi (donc sans le sous !), Posthumus n’est certes pas le parti idéal pour l’héritière du royaume de Bretagne depuis la disparition de ses deux frères aînés qu’elle n’a jamais connu. La force de caractère d’Imogène va valoir pour Posthumus, tel Roméo,  un bannissement ad vitam aeternam. Enfin, presque.  Sinon, ça ne serait pas drôle. 

Vous allez me dire, qu’est-ce qui m’a pris de lire une pièce si peu connue de Shakespeare alors que j’aurais pu continuer dans ma lancée après Richard III avec Le marchand de VeniseLa Tempête ou Le Conte d’Hiver (c’est de saison, en plus) que j’avais sous la main ?

Tout est parti par fangirling intelligent de la vidéo d’une interview de Tom Hiddleston (plus à présenter) qui, en bon homme parfait shakespearien, a cité de mémoire une réplique de Posthumus (qu’il a interprété en 2010 sous la direction de Declan Donnellan). Et comme le Monsieur s’y connait en belles choses et aime les partager, ça donne ça :

« Reste là, ô mon âme, suspendue comme un fruit

Jusqu’à ce que l’arbre  ne meurt. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autant vous dire, que ni une, ni deux après un petit arrêt sur image (pas désagréable) et quelques « que c’est beau ! », je l’ai noté dans mon carnet fourre-tout. First step. Puis, un samedi alors que j’avais clairement d’autres choses de prévu,  Adeline et Matilda se sont mises à se crêper intelligemment le chignon sur un statut FB à propos de cette pièce et surtout de Posthumus. Crétin influençable et jaloux ou héros romantique badass et imperturbable ? Curieuse comme pas deux et comme j’avais eu droit à un panégyrique depuis quelques jours à son sujet par la première, il fallait que je sois fixée.

Cymbeline (David Colling dans la mise en scène de Declan Donnellan par la compagnie Cheek by Jowl)

Cymbeline (David Colling dans la mise en scène de Declan Donnellan par la compagnie Cheek by Jowl en 2010)

Trêve de bavardage, parlons de Cymbeline ! Il ne faut pas se fier au titre de la pièce : ce roi celte est plus secondaire qu’autre chose, réduit à un père tyrannique, un roi ingrat et aveuglé par sa reine, la belle-mère d’Imogène. Un bougre d’idiot, en somme. Pourtant, c’est un personnage historiquement attesté et qui a nourri de nombreuses légendes. Il aurait ressuscité d’entre les morts, rien que ça, avec les parallèles que vous imaginez. Mais tout ça est mis de coté même si bien sûr, Shakespeare raffole (et nous avec!) des sorcières et des esprits revenus d’entre les morts. Cymbeline ne fera pas exception avec une scène où Posthumus est visité par les esprits bienveillants de sa famille, non comme les esprits des victimes de Richard III qui lui font passer un mauvais quart d’heure. Mais, si la part de reconstruction historique est très présente (avec une vraie scène de bataille entre Romains et Bretons qui doit être assez coton à mettre en scène), ce n’est moins la légende plus ou moins fantasmée du roi Cymbeline qui est mise en avant que le conflit domestique entre le roi et son héritière, la marâtre et sa belle-fille et surtout autour de la mésalliance entre Imogène et Posthumus.

cymbeline-romance

Affiche de Cymbeline au Timms Centre  (Canada, 2012)

C’est d’ailleurs ce qui rend Cymbeline si unique, à mi chemin entre la tragédie  et la comédie, et donc si plaisante à lire. Comme certaines pièces tardives du Barde, il s’agit d’une « romance » qui réinvestie un genre médiéval (avec les codes de la chevalerie qui vont avec) nourri d’aventures, d’éventements fantastiques, d’allégories et surtout d’une opposition entre la vie de cour et la vie pastorale. A titre personnel, même si c’est un peu anachronique, j’y vois plutôt une pièce qui annonce la comedy of manners (ou comédie de mœurs) appliquée à une satire de la société de cour et des rivalités et autres complots qui s’y jouent. Cette petite classification peut paraître idiote et artificielle mais cela montre à quel point cette pièce, en apparence simple et qui pourrait être réduite à un pauvre conte de fée (Imogène en Cendrillon dotée d’une méchante marâtre, Posthumus en prince banni, les petits princes enlevés au berceau, etc), est assez complexe pour emprunter de nombreux motifs à des genres  très différents.

Imogène dans la grotte - Gravure de Boydell d'après Richard Westfall (1803)

Imogène dans la grotte – Gravure de Boydell d’après Richard Westfall (1803)

Mais ce qui m’a le plus touchée, c’est le traitement du personnage d’Imogène qui, comme la délicieuse Viola dans La Nuit des Rois, doit se travestir en homme pour quitter la cour et prendre en main son destin. Elle est aidée par l’un des personnages de valets le plus développé que je connaisse chez Shakespeare, capable de désobéir à son maître Posthumus pour le bien d’Imogène. Je ne sais pas si Beaumarchais a lu Cymbeline mais Pisanio m’a beaucoup fait pensé à Figaro pour ses paroles libres et je l’ai aimé presque au même titre. Si Imogène est bien guidée, elle reste un personnage féminin très fort comme souvent chez Shakespeare. Mais, contrairement à une Juliette (qui est pourtant aussi séparée de son bien-aimé), Imogène a beaucoup plus de sang froid, revendiquant son indépendance non seulement envers son père mais aussi et surtout envers Posthumus alors qu’il la croit indigne de sa confiance.

Illustration d'Arthur Rackham des Tales from Shakespeare de Charles Lamb

Illustration d’Arthur Rackham des Tales from Shakespeare de Charles & Mary Lamb

L’épisode du déguisement d’Imogène entraîne l’une de mes scènes préférées : la rencontre avec une famille de marginaux dans les montagnes galloises. Si Bélarius, le seigneur déchu, peut paraître un peu plat, ce sont surtout ses « fils » qui m’ont touchés, à la fois droits, fougueux et drôles (surtout malgré eux : les mots d’amour et les « je vous aime comme une soeur » à leur première rencontre avec Imogène, c’était un peu gros!).  Mais c’est surtout le chant funèbre qu’ils chantent ensemble (dont j’ai cité les premiers vers au début de ce billet) qui m’a toute émotionnée quand Imogène a toutes les apparences de la mort (là encore, toute ressemblance avec Juliette serait purement fortuite…) Si vous voulez apprécier pleinement quoique différemment ce passage, vous pouvez écouter la magnifique interprétation de chant funèbre par l’harpiste Loreena McKennitt qui l’a mis en musique et chanté. C ‘est de toute beauté :

Pour la petite anecdote, selon l’un de ses professeurs, le jeune John Keats aurait versé sa petite larme lors de la scène des adieux entre Imogène et Posthumus, le laissant incapable de continuer sa lecture. Pourtant, cette scène n’a rien de larmoyante. Tout sonne juste, sans pathos surtout l’image qu’Imogène utilise lorsqu’elle enguirlande son valet pour n’avoir pas attendu le départ complet du bateau pour l’Italie alors qu’elle serait restée jusqu’à ce que Posthumus soit plus petit au loin qu’une mouche :

« I would have broke mine eye-strings; crack’d them, but
To look upon him, till the diminution
Of space had pointed him sharp as my needle,
Nay, follow’d him, till he had melted from
The smallness of a gnat to air.

(Acte I, Scène III)

Même si Cymbeline a pour thème principal la jalousie de Posthumus (ce qui ne lui rend pas hommage), c’est surtout son honneur et sa droiture tout en étant  un marginal qui lui donne sa force dramatique. Vous aurez remarqué que j’ai été plus touchée par Imogène que par Posthumus mais pour une analyse plus complète et totalement subjective de ce marginal au grand coeur, Adeline a fait ça très bien ! Ni la jalousie de Posthumus, ni l’innocence d’Imogène se sont stéréotypées dans la mesure où le conflit qui les opposent – se faire confiance malgré l’adversité – participent d’une sorte de parcours initiatique ce qui rejoint l’apparence de conte de fée que peut avoir cette pièce. Mais qui a dit que nous étions trop vieux pour lire des contes de fée ?

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C.S Lewis dans la préface de The Lion, The Witch and the Wardrobe adressée à sa filleule 

J’espère avoir la chance un jour de voir une mise en scène de cette pièce mais, pour l’instant, je bave devant celle de Declan Donnellan non seulement parce que je suis assez emballée par le choix d’avoir fait interpréter par Tom Hiddleston à la fois Posthumus et son rival Cloten, le fils de la reine, mais surtout parce que j’avais eu la chance de voir son Macbeth modernisé au Théâtre des Gémeaux à Sceaux et que c’était une vraie merveille. Heureusement, Arte et Youtube permettent de voir un reportage passionnant (et sous-titré, les enfants !) sur les coulisses de la représentation et l’intérêt (si c’était encore à prouver) de jouer aujourd’hui Shakespeare et Cymbeline !

Josie McNee & Tom Hiddleston in Cymbeline" de Rosie Haghighi

Josie McNee & Tom Hiddleston  dans Cymbeline : une linogravure  de Rosie Haghighi

D’ailleurs, en fouillant pour illustrer mon billet, je suis tombée sur le tumblr, puis la page FB et même le compte twitter de la merveilleuse Rosie Haghighi qui a créé une linogravure dont je suis tombée amoureuse justement inspirée de la mise en scène de Declan Donnellan. Rosie a gentillement accepter que je l’utilise. Courez voir ce qu’elle fait, toutes ses œuvres ont de l’idée et pour avoir un peu échangé avec elle, vu sa gentillesse, Rosie mérite son talent ! Thank you so much for your kindness, Rosie! I can’t wait to see your future well-designed work! 🙂

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« Persuasion » (ITV, 2007) d’après Jane Austen

24 Juil
lyme

La Grande Jetée de Lyme.

« She understood him. He could not forgive her, but he could not be unfeeling. Though condemning her for the past, and considering it with high and unjest resentment, though perfectly careless of her, and though becoming attached to another, still he could not see her suffer, without the desire of giving her relief. It was a remainder of former sentiment; it was an impuse of pure, though unacknowledged friendship; it was a proof of his own warm and amiable heart, which she could not contemplate without emotions so compounded of pleasure and pain, that she knew not which prevailed.

Persuasion (ITV, 2007), d’après le roman de Jane Austen. Avec SallyHawkins (Anne Elliot), Rupert Penry-Jones (Capt. Frederick Wentworth), Alice Kurge (Lady Russell), Anthony Head (Sir Walter Elliot), Amanda Hale (Mary Musgrove) et Tobias Menzies (William Elliot).

Toutes les Janéites sont au courant, comme chaque été, Arte se met à l’heure austenienne avec un cycle spécialement dédié à Jane Austen jusqu’au 8 août. Rendez-vous jeudi pour Northanger Abbey ! Le 17 juillet, les festivités ont commencé avec l’adaptation 2007 de Persuasion, mon roman austenien préféré. Vous vous imaginez bien que j’étais sagement devant mon écran et que j’ai profité du replay sur Arte+7 pour revoir quelques fois cette mini-série cette semaine.

Après Jane Eyre l’été dernier, il semble que cette période soit parfaite pour relire mes romans préférés ; donc, le soir même de la diffusion de l’adaptation, je n’ai pas pu mieux finir ma soirée en commençant à relire Persuasion et j’y ai pris un plaisir immense ! Ça a été comme retrouver de vieilles connaissances, quittées dans les meilleurs termes, et les redécouvrir encore mieux que la première fois ! Forcément, j’avais en tête l’adaptation et son casting pour le moins excellent, surtout concernant le Capitaine Wentworth sous les traits de Rupert Penry-Jones qui déclasse, à mes yeux, Mr Darcy himself, c’est dire !

Capt. Frederick Wentworth (Rupert Penry-Jones)

J’attendais l’interprétation de Rupert avec une double attente. D’abord, j’avais été assez déçu sur ce point de l’adaptation de 1995, qui bien que fidèle et de qualité, avait choisi un acteur bien trop vieux pour interpréter ce très séduisant eligible bachelor d’autant plus que cette adaptation a plutôt mal vieillie.

 

 

Matthew MacFadyen (Tom Quinn) & Rupert Penry-Jones (Adam Carter) dans Spooks

Ensuite, je suis depuis quelques temps Rupert dans la série Spooks depuis la saison 3 jusqu’à la saison 6 que je regarde actuellement et je dois dire que, m’étant beaucoup attaché à son personnage d’Adam Carter, à ses « démons » et à sa personnalité, j’étais d’autant plus impatiente de le voir interprété ni plus ni moins que mon idéal masculin parmi les personnages de Jane Austen.

Anne Eliot (Sally Hawkins) et Frederick Wentworth (Rupert Penry-Jones)

Lady Russell (Alice Krige)

Lady Russell (Alice Krige)

Ce que j’ai particulièrement aimé retrouvé dans cette adaptation, c’est la complexité et la douce évolution de la relation entre l’héroïne et le capitaine Wentworth, tout ça joué avec beaucoup de justesse. Persuasion est l’un de mes romans préférés non seulement parce qu’il développe une interrogation sur la prudence, la persuasion et le rôle des conseils dans nos choix de vie, surtout sentimentaux comme lorsque Anne, âgée d’à peine 19 ans décide de rompre son engagement avec Frederick sous les conseils de son amie et marraine  Lady Russell compte tenu des risques d’une union avec un jeune officier de marine, sans fortune et sans relations au beau milieu d’une guerre à l’issue incertaine. Mais Persuasion, c’est aussi une belle méditation sur le temps, la constance et la force des sentiments face à la séparation et face aux épreuves. Si souvent, les personnages de Jane Austen sont éprouvés et toujours perfectibles en apprenant quelques leçons qui corrigent leur tempérament, son dernier roman non seulement transfigure Anne mais aussi et surtout le capitaine Wentworth.

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Anne Elliot (Sally Hawkins)

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Jolis marques-pages, n’est-ce pas ?

C’est peut-être moins sensible dans l’adaptation que dans le roman, mais ce qu’apprend peut-être le plus Anne, c’est la confiance en soi et la confiance en son jugement. Elle ressent les gens, elle est tout de suite frappée par la complaisance de son cousin Mr Elliott, trop plaisant avec tout le monde, toujours en représentation contrairement au caractère très franc et loyal du capitaine. Et pourtant, elle est sensible à la persuasion car elle est toujours ouverte au jugement des autres. C’est un personnage avec une grande écoute : dans le roman, elle joue les confidentes pour chaque personne, comme un médiateur pour apaiser tel ou tel conflit. Mais ce qu’apprend Anne, c’est l’indépendance et le courage de la vérité, de l’avoir en soi. Quand elle se rend compte que lady Russell est aveuglée par les faux-semblants, c’est à ce moment qu’elle décide de prendre sa vie en main à force de patience. Se détacher autant de cette figure maternelle qu’est Lady Russell, c’est sa façon de devenir adulte pour la première fois à 27 ans et de se laisser aller, de s’ouvrir totalement à la passion au lieu d’écouter la voix de la prudence.

« She had been forced into prudence in her youth, she learned romance as she grew older: the natural sequel of an unnatural beginning. »

Wentworth en cavalier noir

Quant au capitaine Wentworth, son plus grand tort a été d’écouter avec beaucoup trop de sérieux son orgueil qui l’aveugle au point de détruire ses chances de bonheur faute d’essayer de comprendre les raisons d’Anne de l’avoir repoussé. Il prend ça comme une offense personnelle alors qu’il n’est pas lui-même blâmable. Le temps joue contre eux, les circonstances (la guerre, une carrière à peine entamée) et non leur caractère ou leurs personnes. Le gâchis est d’autant plus grand qu’ils sont parfaitement assortis et complémentaires :

« There could have been no two hearts so open, no tastes so simliar, no feelings so in unison, no countenances so beloved. Now they were as strangers; nay, worse than strangers, for they could never become aquainted. It was a perpetual estrangement.

Frederick Wentworth à Lyme

Ce qui les éloignent, ce n’est pas tant la faiblesse de caractère de la demoiselle ou l’assurance du marin, c’est de n’avoir pas eu confiance l’un l’autre et une fois retrouvés, d’avoir feint l’indifférence, c’est-à-dire d’avoir accepté les règles de bonne société qui veulent garder qu’on garde un minimum de contenance, qu’on ne se dévoile pas. personne ne soupçonne leur passé mutuel, leur ancienne complicité, et c’est parce qu’ils feignent d’être de parfaits étrangers, de ne pas se connaitre qu’ils deviennent vraiment étrangers l’un à l’autre, capables de se comprendre mais seulement en silence.

Frederick Wentworth après l’accident de Louisa à Lyme

Ce n’est qu’après l’accident de Louisa à Lyme que les masques commencent à baisser. J’aime ce moment dans l’adaptation où, après le drame, quand Anne prend tout de suite l’initiative des secours, c’est la première fois que le capitaine Wentworth la regarde vraiment à sa juste valeur. Pas comme une petite chose faible mais comme une femme au caractère déterminé mais aussi ouvert. Il y a comme une scène de reconnaissance derrière où leur main l’une sur l’autre sur la blessure de la jeune fille, ils se trouvent enfin.

Anne et Frederick à Milson Street

Une telle complicité se retrouve dans l’une de mes scènes favorites quand Anne retrouve Frederick à Bath quand il se réfugie de la pluie dans une confiserie. Dans le roman, Jane Austen aime jouer sur le schéma du lieu public et du lieu intime et là, malgré qu’ils soient dans un lieu avec une certaine affluence, il s’agit d’un des rares dialogues en tête à tête qu’ils échangent, en toute confidence. Leur intimité, leur complicité est possible même en société et c’est par allusions, par des regards éloquents, par des rires échangés qu’ils retrouvent la tendresse perdue du passé. Ce moment privilégie est d’autant plus important qu’il est brisé à peine entamé par l’arrivée de Mr Elliot qui rompt le charme et laisse place à la jalousie du capitaine.

L’un des passages qui m’a le plus marqué à ma première lecture, et que j’ai retrouvé avec délice dans l’adaptation, c’est la scène du concert où la jalousie du capitaine Wentworth est à son summum devant la sollicitude remarquée du cousin Elliot, Si la conversation entre Anne et Frederick est très courte dans la série, elle est d’autant plus mise à profit dans la scène précédente dans la boutique qui reprend une partie de leur dialogue. Pourtant, c’est une scène d’une grande tension, beaucoup moins porteuse d’espoir que la première où leur tête à tête est sans cesse interrompu par le jeu social jusqu’au moment où Frederick répond à l’impulsion du moment (un peu stupide) en quittant les lieux, fou de jalousie et de rage. Là encore, Rupert Penry-Jones s’est surpassé et rien que son regard exprime plus d’émotions que n’importe quel discours.

Capt. Wentworth (Rupert Penry-Jones)

Malheureusement, la scène cruciale est légèrement gâchée par rapport au roman, beaucoup plus retenue et pourtant avec une grande charme d’émotions. J’ai été ravie de retrouver une scène supprimée de la version définitive de Persuasion après les rares révisions de Jane Austen : on y voit une entrevue entre les deux personnages principaux où là encore, les regards sont éloquents. Le capitaine vient s’enquérir au nom de son beau-frère de la véracité de la rumeur selon laquelle Anne et son cousin seraient fiancés et elle lui assure qu’ils ont été « utterly misinformed ». Malheureusement, cette scène pleine de délicatesse, est suivie par une bonne couche de mélodrame qui déconstruit totalement la scène mythique où Frederick Wentworth se déclare enfin, en écrivant à la hâte une lettre en écoutant d’une oreille une conversation entre Anne et son meilleur ami Harry Harville sur la constance de l’amour des femmes comparé à celui des hommes. C’est vraiment dommage car le rôle d’Harville dans la déclaration des sentiments du capitaine est pour le moins crucial et c’est un personnage beaucoup moins faire-valoir que l’adaptation tend à le montrer en étant seulement le messager porteur de la lettre. C’est en poussant Anne à dévoiler son jugement personnel sur une question qui touche son passé commun avec Frederick et qui le fait espérer que ses sentiments ne sont pas perdus à jamais qui incite Frederick à se dévoiler.

Capt. Harville & Capt. Wentworth

Là où, dans le roman, on assiste à un morceau d’intelligence, de romanesque et de sensibilité, l’adaptation gâche toute l’élégance et l’esprit de la démarche de Jane Austen en faisant de la lecture de la lettre un simple pretexte à l’étalage d’émotions et de drame. L’adaptation semble courir contre le temps, à l’image d’Anne qui court comme une dératée dans tout Bath pour retrouver ce cher Wentworth, trop pressée d’en finir avec une scène pourtant délicate à jouer, Heureusement, la fin prend le temps de soigner le finale avec un baiser presque au ralenti (qu’on aimerait bien un peu plus fougueux) et surtout une jolie scène, pourtant totalement fictive, où le couple danse dans l’herbe devant Kellynch. J’ai toujours eu un faible pour les scène de bal ou de danse et donc, même si ça n’a rien de fidèle et que ça donne une fausse idée de happy ending, la fin me semble plus soignée que la scène de la déclaration ne semblait l’annoncer.

Comment refuser une danse avec Rupert Penry-Jones ? O:)

Maintenant, malgré cette scène heureuse, c’est justement la fin douce amère de Persuasion qui m’a toujours plu : même avec deux personnages qui ont beaucoup soufferts à cause de l’autre mais surtout à cause d’eux-même, on s’attendrait en bon retour des choses qu’ils l’aient, leur happy ending ! Et, pourtant, la narratrice n’hésite pas à rappeler que la vie de marin et de femme de marin est toujours soumise aux risques, à la séparation et à l’inquiétude dans une institution comme la Marine aussi cruciale pour son pays, comme un dernier hommage avant de laisser le couple à leur propre sort. Je ne crois pas que, contrairement à Orgueil & Préjugés, certaines Janéites aient pensé à écrire une suite à Persuasion mais je crois que ça serait vraiment cruel de ne pas offrir à ces personnages un répit bien mérité. Voilà pourquoi la fin de l’adaptation de 2007 me ravie autant, d’autant plus qu’elle n’est pas niaise et kitsch. Qu’on laisse Anne Elliot et le capitaine Wentworth garder leur sourire !

Anne Elliot (Sally Hawkins)

Seul bémol, en pur fangirling, pourquoi diable n’avoir pas comme dans l’adaptation de 1995 avoir montré au moins une fois le capitaine Wentworth en uniforme ? Qu’est-ce qu’un period drama austenien sans au moins une fois un uniforme de la Marine pour émerveiller plus d’une jeune fille en âge de se marier ? Et, en plus de ça, Rupert le porte si bien !

Rupert Penry-Jones dans Treasure Island

Où se procurer Persuasion (ITV, 2007) ?

persuasionPersuasion (DVD) est disponible moyennant EUR 14, 99 (VF incluse)

Vous avez encore un jour pour revoir en replay en VF ou VOSTFR sur Arte l’adaptation de Persuasion.

Si ce n’est pas encore fait, le roman de Jane Austen vaut EUR 6, 27.

 

 

J’ai repéré sur le net une playlist assez sympathique inspirée de cette adaptation qui pourrait, qui sait, vous accompagner dans votre lecture si vous n’avez pas encore lu Persuasion.