"Entre les actes" de Virginia Woolf

15 Jan

Edward Hopper, First Row Orchestra

« Qu’importe l’intrigue ? L’intrigue n’est là que pour créer l’émotion. Il n’y a que deux émotions : l’amour et la haine. A quoi bon s’inquiéter de l’intrigue ? Ne vous inquiétez pas de l’intrigue, l’intrigue n’est rien. La paix est le troisième sujet d’émotion. L’amour, la haine, la paix : voilà les trois émotions qui forment la trame de la vie humaine. »

 

L’intrigue


Une journée de juin 1939, dans une bourgade de la campagne anglaise. Malgré l’imminence de la guerre, le quotidien continue son cours comme cette représentations théâtrale annuelle qui va se dérouler chez les Oliver soit en plein air si le temps le permet, soit dans la grange à l’abri des intempéries. Mais tout ça est bien secondaire comparé à ce qui se passe aux entractes, avant, pendant et après la pièce entre les personnages, dans la solitude et dans leur intériorité. Plusieurs générations se côtoient sans vraiment se connaître. Isa s’évade dans ses rêveries poétiques elle qui, de retour sur terre, aime et hait son époux, « le père de ses enfants », Giles Oliver qui lui, se sent étranger à lui-même, forcé à être un homme de la ville alors qu’il ne respire que dans le monde de la campagne. Barthélemy et Lucie, frère et sœur d’un âge certain, sont aussi inséparables que distants. Et qui est cet étrange inconnu, William Dodge, qui se défend d’être un artiste ? La pièce va les obliger à se regarder tous en face, « nous-mêmes », sans qu’ils en soient forcément changés…

 

 Le nombre de romans de Virginia Woolf que je n’ai pas lu s’amenuise petit à petit ce qui est toujours un peu inquiétant. On aimerait tant qu’avec des auteurs pareils, au style si extraordinaire, leurs productions aillent à l’infini. Après Nuit et Jour, un véritable coup de cœur pour une œuvre de jeunesse trop méconnue, j’ai pris l’oeuvre de Virginia par l’autre bout en lisant son dernier roman, Entre les actes, écrit en 1941, l’année de son suicide dans la rivière Ouse (Sussex).
En lisant les quelques notes de mon édition, j’ai été frappée par la manie des commentateurs de rappeler sans arrêt ce fait au point de lire entre les lignes à chaque mention quelconque du thème de l’eau ou de l’immersion comme lorsque Isa déclare « puisse l’eau me recouvrir, l’eau de la source aux souhaits » (p. 96) une vision « prémonitoire », inconsciente de la fin tragique de l’auteur. J’ai trouvé ça particulièrement agaçant et tiré par les cheveux quand on connaît bien l’œuvre de Virginia Woolf (chose qui doit être leur cas, j’imagine) et que l’on sait que ce thème est omniprésent rien que dans Les vagues où chaque « chapitre » commence par la description petit à petit du mouvement ascendant et descendant d’une vague. Cet élément purement factuel n’apporte pas grand chose si ce n’est au mythe, au mystère qui entoure la figure de Virginia Woolf auquel je n’ai jamais vraiment adhéré. Certes Virginia Woolf est fascinante mais dans ses œuvres mêmes et pas forcément concernant sa vie « romanesque », sa sexualité ou sa mort.

 

Entre les actes est avant tout un portrait de famille et de la société d’entre-guerre en manque d’identité et de repères dans un monde en éternel changement où la vie citadine et la vie à la campagne, idéalisée, ne sont plus aussi différentes et où, par exemple, l’on commande son poisson du jour par téléphone et où les frigidaires dans les foyers deviennent monnaie courante. C’est la vie prosaïque par excellence, monotone que décrit l’auteur par les yeux de ceux qui s’y ennuient comme Isa qui anticipe les paroles et les conversation entière dans sa famille comme à propos de la représentation théâtrale qui se répète chaque année et qui est précédé du même rituel :

« Je viens de clouer l’écriteau à la porte de la grange » (…) Ces mots sont comme la première mesure d’un carillon de cloches. Quand la première mesure sonne, on entend la seconde, quand la seconde sonne, on entend la troisième. Aussi, quand Isa entend Mrs Swithin dire « J’ai cloué l’écriteau à la porte de la grange », elle sait qu’elle va dire : « pour la représentation. »

 

Et lui dira : « Aujourd’hui ! Nom d’un bonhomme, j’avais oublié !

 

– S’il fait beau », continue Mrs Swithin, « on donnera la représentation sur la terrasse…

 

– Et s’il pleut, continue Barthélemy, « dans la grange.

 

– Et qu’aurons-nous ?, continue Mrs Swithin, « du beau temps ou de la pluie ? »

 

Alors, pour la septième fois, ils regardent par la fenêtre.

Cet évènement, la pièce de théâtre, au lieu de changer le quotidien des habitants du village, et surtout de la famille chez qui elle est organisée, ne fait que les embourber dans les mêmes réflexes de retranchement sur eux-mêmes alors même que l’évènement ameute les foules au point que les distances, les conflits intimes entre les personnages ne sont pas appelés à être résorbés. A la fin de la pièce, tout le monde s’empresse de s’éparpiller, de retourner rapidement chez soi, à ses petites habitudes et ce morcellement de la société, ce « chacun chez soi »est peut-être ce que la pièce n’arrive pas à corriger chez son auditoire. Au son du gramophone qui lance « ce vous voyez, ce sont des pièces, des morceaux, des fragments », cette observation se retourne sur eux-mêmes :

« Cette voix, est-ce nous-mêmes ? Des pièces, des fragments, des morceaux, sommes-nous aussi cela ? La voix s’éteint. »

On sent toutefois que cette monotonie elle-même a une fin, qu’Isa et les autres présentent leur libération qui n’est autre que l’imminence de la guerre. Plus que dans ses autres romans, l’actualité et le présent sont abordés directement comme la guerre à l’image de la question du vote des femmes dans Nuit et Jour. J’ai été interloquée d’y lire le nom par exemple de Daladier, le ministre de la défense de l’époque, en tant que c’est un ancrage clair et fort dans la réalité et l’Histoire. Cette importance du contexte extérieur, même par allusion ou par intuitions, a un prix pa rapport à la place de l’intériorité des personnages. Certes, les monologues intérieurs ont bien sûr toujours un place majeure mais ils sont relégués à des moments restreints, « entre les actes » comme s’ils n’étaient que des parenthèses dans l’action et non le contraire.
Walt Kuhn, Woman with Bracelet
(Between the Acts)

Cette possibilité du changement s’exprime entre les actes mais aussi pendant la pièce à tel point que son déroulement est perturbé. Il faut dire qu’à de multiples reprises, les nombreuses associations d’idées des personnages les mènent à se questionner non seulement sur l’origine de telle expression (comme « toucher du bois » par exemple) mais surtout sur eux-mêmes devant la pièce :

« Ils ne sont pas prêts ; on les entend rire (disent-ils)… Ils s’habillent. C’est la grande chose de s’habiller. (…) Croyez-vous que les gens changent ? Les vêtements, bien sûr… Mais, je veux dire, au fond… En rangeant un placard, j’ai trouvé un vieux chapeau de mon père… Mais nous, au fond, changeons-nous ? (…) Ce qu’elle veut dire, c’est que le changement est inévitable, à moins que les choses ne soient dans un état de perfection ; dans ce cas, le temps serait vaincu. C’est ce qui arrive pour le ciel. »

On ne peut pas dire que l’auditoire soit très attentif ou très silencieux : ça jacasse, ça commente et ça décrit tout ce qui se déroule sur scène ce qui agace la dramaturge, Miss la Trobe qui ne cesse de « perdre » l’auditoire et rêve de la pièce absolue, sans public :

« Que c’est vexant d’avoir un auditoire ! Oh, écrire une pièce sans auditoire – la pièce par excellence. Mais ici elle a un auditoire devant elle. A chaque seconde, ils échappent à son étreinte. »

Et pourtant, la pièce est dirigée vers un public et pas n’importe lequel, à une communauté hic et nunc. La pièce de Miss La Trobe retrace l’histoire de l’Angleterre de ses origines à l’époque élisabéthaine et  victorienne jusqu’à « nous-mêmes ». Si la plupart des actes sont faits de tableaux, qui sont autant de pastiches des comédies bien pensantes victoriennes ou une collection de citations des œuvres de Shakespeare dans une histoire inédite pour représenter l’ère élisabéthaine (ce qui m’a fortement rappelé le même procédé dans Orlando), le dernier acte est là pour mettre en scène ses contemporains :

« Comme c’est long ! », s’écrit-elle.

« C’est un entracte », dit Dodge, lisant le programme.

« Et après cela, quoi ? » demande Lucie.

« Notre époque. Nous-mêmes », lit-il.

« Dieu veuille que ça soit la fin », dit Giles d’un ton bourru.

Pour ce faire, rien de mieux pour cela que de faire venir sur la scène improvisé des miroirs où le public se reflète. Ce procédé fait régner un grand désordre dans l’auditoire, un mouvement de foule grotesque où chacun fait en sorte de se soustraire aux miroirs pour ne pas être aperçus .

« Ils ne sont ni Victoriens, ni eux-mêmes. Ils sont en suspens, comme les limbes. (…) « Nous-mêmes… » Ils reviennent au programme. Que peut-elle savoir de nous-mêmes ? Les Élisabéthains, bien ; les Victoriens, peut-être ; mais nous-mêmes, assis ici un soir de juin, en 1939, c’est ridicule. « Moi-même », c’est impossible. D’autres personnes, peut-être : Cobbet de Cobbs Corner, le commandant, le vieux Barthélemy, Mrs Swithin – eux, peut-être. Mais moi – non, elle ne peut pas me prendre sur le vif. »

« Tiens, c’est le vieux Bart. Voici Manresa. Voyez ce nez…, cette robe…, ce pantalon…, ce visage… ils les ont attrapés… Nous-mêmes ? Mais c’est cruel de nous attraper en instantané avant que nous ayons pu prendre… Et ne représenter qu’un aspect… C’est une caricature, c’est vexant, ce n’est pas du jeu ! »

Il faut dire qu’il est difficile de se regarder en face et de saisir le présent dans son intégrité sans la distance appropriée. Finalement, la pièce se finit par une impasse où les personnages n’arrivent pas à coïncider avec eux-mêmes, à se dépasser au point qu’en deux jours, ils paraissent les mêmes qu’au premier jour. Cela est renforcé par le parallélisme entre le début et la fin du roman qui se déroule dans le même salon familial tard dans la soirée. Malgré une certaine ouverture au monde (les fenêtres sont grandes ouvertes sur le jardin pour laisser entrer encore les dernières lueurs de la journée), chacun est à sa place comme dans une pièce de théâtre où chacun tient un rôle précis. Il faut dire que les derniers mots du roman renvoit bien à une certaine théâtralisation avec l’image du rideau qui se lève :

« La fenêtre est tout ciel, sans couleur. La maison a perdu toute sa puissance d’abri. La nuit triomphe, la nuit d’avant qu’il y ait des routes ou des maisons, la nuit que contemplait les hommes des caverne du haut d’une éminence, parmi les rochers. Le rideau se lève. Ils parlent. »

C’est cette mise ne scène, ce goût pour les apparences et l’ordre courant des choses qui semble être l’objet de la critique de Virginia Woolf en décalage avec la modernité et les changements, en un mot le déroulement naturel du temps. Ce qui échappe aux personnages, c’est le naturel, le fait de se comporter « sans façons » contrairement à une scène fugitive du roman, ma préférée, où Isa et William Dodge sont assis dans le jardin en toute simplicité :

« Je suis William », dit-il, prenant la feuille pelucheuse et la serrant entre le pouce et l’index.« Je suis Isa », répond-elle. Ils se mettent alors à causer comme s’ils se connaissaient depuis toujours ; ce qui est étrange, dit-elle comme elles font toujours), considérant qu’il n’y a qu’une heure qu’ils se connaissent. Ne sont-ils pas cependant des conspirateurs, des poursuivants de visages cachés ? Une fois cela admis, elle s’arrête, se demande (comme elles font toujours) comment il se fait qu’ils se parlent ainsi sans faire de façons. Et elle ajoute : « Peut-être parce que nous ne nous sommes jamais vus auparavant, et que nous ne nous reverrons plus.

 

« La fatalité d’une mort soudaine est suspendue au-dessus de nos têtes », dit-il. « Aucun moyen de reculer, ni d’avancer, pour eux comme pour nous », il pense à la vieille dame qui lui a montré la maison. L’avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines – réseau de lignes qui ne forment aucun dessin. »

Où se procurer Entre les actes

Mon édition d’Entre les actes en « Le Livre de Poche » est disponible sur Amazon au prix de EUR 5, 79.**

 


Lu dans le cadre du challenge Virginia Woolf de Lou. 

Lou propose aussi une lecture commune d’Entre les actes pour le 1er avril. Moi, j’ai pris de l’avance mais si cela vous tente, n’hésitez pas à aller vous inscrire chez elle !🙂

6 Réponses to “"Entre les actes" de Virginia Woolf”

  1. Lou 20 janvier 2013 à 9:14 #

    Je l'ai dans les éditions de la Pléiade, on verra quels sont les commentaires sur les allusions à l'eau ! J'ai lu tout le début de ton billet avec beaucoup d'intérêt, tout ce que tu dis sur le contexte me donne très envie de lire ce roman. Je n'ai pas lu la deuxième partie du billet comme je sais que cette lecture m'attend prochainement mais je ne manquerai pas de revenir après cette découverte.

  2. Alexandra Bourdin 16 février 2013 à 6:50 #

    Désolée de répondre si tard. Trop de boulot tue. :S Les notes de la Pléiade seront surement meilleures. ^^ Tu as eu raison de ne pas continuer la lecture de mon billet trop loin pour ne pas te gâcher la lecture. Je suis en train de lire "La traversée des apparences", j'en suis au début mais il y a du potentiel ! Et rien que de voir le nom de Mrs Dalloway comme un des personnages, ça fait son petit effet !

  3. maggie 18 février 2013 à 8:59 #

    il faut que je le lise ! Comme je me suis inscrite au challenge woolf, je pense le lire bientôt… Ton billet est très beau !

  4. Alexandra Bourdin 21 février 2013 à 4:55 #

    Ravie que ce billet t'ait plu ! C'est une lecture très agréable, tu verras. (enfin, j'espère qu'elle te sera aussi agréable que pour moi ^^) Même si ce n'est pas mon préféré, je lui trouve beaucoup d'unité : c'est un roman court, ça aide aussi.

  5. Lilly 5 juin 2013 à 7:53 #

    C'est le seul roman de Woolf que je n'ai pas encore lu. Pour être honnête, j'en suis déjà arrivée à la moitié il y a plus d'un an, mais c'était pendant une panne de lecture et j'ai craqué pour ne pas me dégoûter de ce livre pour de mauvaises raisons. J'ai très envie de le recommencer, et en même temps j'aime l'idée de n'avoir pas encore lu tous ses romans…

  6. Alexandra Bourdin 6 juin 2013 à 9:12 #

    @Lilly : Oui, c'est toujours rassurant de se dire qu'on a encore au moins un roman d'un de ses auteurs fétiches à lire. J'adorerais me dire la même chose avec Jane Austen… Je te conseille en tout cas de reprendre ta lecture d'"Entre les actes" qui m'a beaucoup touché par son originalité. Et je n'avais pas encore saisi le lien entre le théâtre et Virginia Woolf. A creuser.🙂

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