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Challenge « Pavé de l’été »

28 Juin

Avec l’été qui est là (façon de parler vu la météo), c’est aussi la saison des challenges qui arrive pour mettre au régime nos PAL respectives qui ne demandent que ça. Après le challenge Polars & thrillers de Liliba (qui finit le 7 juillet mais que je continuerai pour le plaisir) et le challenge Virginia Woolf chez Lou, voici un challenge estival « Le Pavé de l’été » chez Brize qui, comme son nom l’indique, invite à profiter des grandes vacances pour lire de beaux pavés, ceux qu’on a envie de lire toute l’année mais qu’on n’a pas le temps de dévorer.

 

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Voici les règles de ce challenge :

– lire minimum un pavé d’au moins 600 pages (c’est déjà du bon pavé !) : roman, séries e romans ou recueil de nouvelles (de style « Omnibus ») ou une biographie par exemple.

– nos billets sont à publier avant le 15 octobre 2013, date de clôture du challenge (l’été est prolongé, qui dit mieux ?) et leurs liens devront être postés dans les commentaires du billet récapitulatif du challenge chez Brize.

– les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 31 août ce qui vous donne le temps de vous décider !

 

Comme tout challenge qui se respecte, voici mon programme ! Rassurez-vous, je ne compte pas tous les lire mais je compte bien piocher dans cette liste de mes pavés à lire en priorité. Comme toujours, si une lecture commune vous fait envie, n’hésitez pas à me le dire, le livre en question pourrait devenir plus qu’une simple priorité !

 

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– Docteur Faustus de Thomas Mann (667 pages)

– Sépulcre de Kate Mosse (819 pages)

– Le Clan des Otori, Le Fil du Destin de Lian Hearn (683 pages)

 

 

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– Villette de Charlotte Brontë (711 pages)

– Labyrinthe de Kate Mosse (821 pages)

– Le Clan des Otori IV, Le Vol du Héron de Lian Hearn (739 pages)

 

 


– Vie et destin de Vassili Grossman (1173 pages)

– Histoire de Tom Jones d’Henry Fielding (1071 pages)

– Le temps où nous chantions de Richard Powers (1046 pages)

– Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski (989 pages)

 

Et vous, quel pavé comptez-vous lire cet été, sans forcément participer à ce challenge ? 

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Challenge "Cold Winter" 2012-2013

26 Oct

« All I want for Xmas is You »

       Parfois, la saison automnale (que j’adore personnellement grâce à ses jolis couleurs !) donne l’impression d’être déjà en hiver ; la froidure qui s’installe doucement mais sûrement et le thé chaud (et ses petites douceurs) pour y pallier ! Moi, l’hiver, Noël, ça me fait toujours penser à Love Actually :

 

           A défaut de pouvoir recevoir des cadeaux aussi cools et romantiques (mais ne désespérons pas!), je réponds à l’invitation d’Antonine pour nous offrir un hiver plein de lectures avec ce Challenge « Cold Winter ». Ainsi, plus la température baissera, plus notre PAL diminuera par la même occasion ! XD

 

           Le challenge va se dérouler sur trois mois du 1er novembre 2012 au 1er février 2013. Comme j’ai du mal à lire pour le plaisir en ce moment, ça va me booster ! Voilà ce que j’ai pioché dans ma PAL :

 

1. L’Adolescent de Dostoïevski 

Après vous avoir présenté un extrait de L’Idiot (surement l’un de mes préférés de cet auteur), je compte bien cet hiver compléter mes lectures de ce maître russe qui arrive toujours à capter aussi bien la psychologie humaine, comme jamais.

L’Adolescent de Dostoïevski

 

2. Pauvre Miss Finch de Wilkie Collins

Je vous en avais déjà touché un mot pour mon premier « Top Ten Thuesday » sur nos lectures d’automne. Je n’ai pas eu encore le temps de me plonger dans le destin de cette jeune aveugle mais j’ai trois mois pour le faire ! 😉

Wilkie Collins, Pauvre Miss Finch

 

3. North and South d’Elizabeth Gaskell

Vous connaissez déjà mon enthousiasme pour son adaptation par la BBC fabuleuse avec Richard Armitage puisque je vous l’ai présenté dernièrement. J’ai pour l’instant laissé de coté la lecture de ce roman à cause du boulot (je lui ai préféré quelques livres de C.S Lewis, shame on me !) mais je compte bien le finir avant cet hiver ! 

Elizabeth Gaskell, North & South

 

The Importance of Being Earnest d’Oscar Wilde

L’occasion est rêvée de mettre à l’honneur non seulement Oscar Wilde (c’est toujours bon), mais aussi le théâtre. Ca me permettra en même temps de lire en anglais comme North & South d’ailleurs.

Oscar Wilde, L’Importance d’être Constant

 

5. Sir Nigel / La compagnie blanche de Sir Arthur Conan Doyle

Deux pour le prix d’un car il s’agit d’une petite saga où l’un peut être lu séparément et dans un ordre indifférent mais je préfère les lire ensemble pour plus de cohérence !  

Conan  Doyle, Sir Nigel

 

Conan Doyle, La Compagnie blanche

 

6. Agnes Grey d’Anne Brontë

Définitivement, un hiver ne peut pas se passer sans l’une des soeurs Brontë !

Anne Brontë, Agnès Grey

Anne Brontë, Agnès Grey

7. Lettres du père Noël de  J.R.R Tolkien

Avec la sortie prochaine en décembre du Hobbit (qui d’ailleurs aurait pu faire partie de cette PAL pour le « Cold Winter »!), quoi de plus naturel de se replonger dans l’univers de Tolkien d’autant plus avec une oeuvre de saison ! Je m’attends à beaucoup d’humour ! 🙂

J.R.R Tolkien, Lettres du Père Noël

 

8. Cinq enfants et moi / The Phoenix and the Carpet / Le secret de l’amulette d’Edith Nesbit

L’hiver, c’est toujours quelque part un retour en enfance. Ça sera chose faite avec cette trilogie de la littérature jeunesse du début du siècle dernier (qu’enfant C.S Lewis a beaucoup apprécié).

Edith Nesbit, Le secret de l’amulette

 

9. Un visage pour l’éternité de C.S Lewis

En parlant de C.S Lewis ! Tout en lisant ses oeuvres un peu plus théoriques, je compte bien saisir l’occasion (sans trop de remords !) de lire ses fictions, autres que Narnia. Je l’ai déjà commencé d’ailleurs mais je l’ai un peu laissé en rade pour lire North & South. Mais, de ce que j’en ai lu, j’ai beaucoup aimé cette réécriture du mythe de Psyché et Cupidon. 

C.S Lewis, Un visage pour l’éternité

 


10. Daisy Miller d’Henty James

Encore une lecture prévue pour cet automne mais comme c’est une nouvelle assez courte, elle ne risque pas de m’accompagner tout l’hiver ! D’autant plus qu’il me tarde de lire du Henry James ! 

Henry James, Daisy Miller

 

11. Trois enquêtes du Père Brown de G.K Chesterton

D’une pierre deux coups, ces trois nouvelles policières vont me servir pour deux challenges : celui « Polars & Thrillers » et « Cold Winter ». Je connais Chesterton grâce à C.S Lewis et la particularité de ces policiers, c’est que le détective est un prêtre ! Assez cocasse pour être lu. Et il m’a coûté une misère, moins d’un euro. XD

Chesterton, Trois enquètes du Père Brown

 

12. L’âme du mal de Maxime Chattam

Grâce au challenge « Polars é Thrillers », ça me permet non seulement de découvrir un genre assez nouveau pour moi mais aussi des auteurs inconnus. J’ai entendu beaucoup de choses sur Maxime Chattam, en bien et en mal, mais je vais tout de même me laisser tenter par ce roman. Je me ferais mon propre avis ! 

Maxime Chattam, L’âme du mal

 

13. L’homme invisible d’H.G Wells

Un classique de la littérature fantastique : pour Halloween qui sait ? 

 

H.G Wells, L’homme invisble

 

14. Colline de Jean Giono

Une fois n’est pas coutume, je compte lire cet hiver un roman français de l’un de mes auteurs préférés français (ce qui est très rare comme vous avez pu le voir sur ce blog !) J’espère qu’il sera à la hauteur d’Un Roi sans divertissement.

Jean Giono, Colline

 

15. La métamorphose de Franz Kafka

Ça fait un bout de temps que je retarde le moment de lire du Kafka. Mais là, je n’aurais plus d’excuse d’autant plus que celui-ci est dans ma bibliothèque depuis septembre. J’espère en être « métamorphosée » ! XD

Franz Kafka, La métamorphose

 

Beaucoup de classiques (mais ce n’est pas une surprise !), un peu de fantasy/fantastique, un peu de littérature jeunesse et quelques polars ! Ça sera divers comme hiver ! 😛
 
Et vous,que pensez-vous lire cet automne et cet hiver quand il fera trop froid pour sortir et donc un temps idéal pour lire bien au chaud ? 🙂
 
Je vous souhaite un bon week-end et de bonnes vacances pour les veinards (ce qui n’est pas mon cas ! :P)
 
 

[Un mois, un extrait #1] "L’Idiot" de Dostoïevski

1 Sep

Gustave COURBET, Autoportrait dit « Le Désespéré » (1843-45)
« Une beauté telle est puissance, dit avec feu Adelaïda. Avec elle, vous pouvez bouleverser le monde. » 

Fiodor DOSTOÏESVSKI, L’Idiot (1869)

 

J’ai choisi le 1er septembre comme date symbolique pour inaugurer un rendez-vous mensuel sur mon blog en souvenir d’un certain « rendez-vous à la voie 9 3/4 ». La Bouteille à la Mer fait aussi sa rentrée en vous proposant de lire tous les mois un extrait, plus ou moins long, d’une œuvre choisie par mes soins. Ça sera ça « Un mois, un extrait ».

 

Mais, la subtilité vient que vous pouvez aussi m’envoyer tous les mois (et avant le premier du mois) un extrait de votre choix en me racontant un peu votre petite histoire avec l’œuvre concernée et ce passage en particulier. Si votre histoire me touche, je vous inviterais à écrire votre propre article sur mon blog pour pouvoir proposer des choses variées pour plaire à tous et donc pas forcément ce qu’il peut m’arriver de lire et de présenter ici. Libre à vous de m’enchanter et de mettre à l’honneur vos plus belles trouvailles !

 

La démarche est a suivante : vous pouvez soit me faire parvenir vos idées par courriel (l’adresse est disponible dans la rubrique « Contact », voir en haut de page), soit me laisser un commentaire en bas de ce billet pour ensuite poursuivre la discussion dans autres eaux, soit le faire publiquement ou par Message Privé sur la page Facebook de « La Bouteille à la Mer ».

 

 

Mais aujourd’hui, je vous présente un extrait de mon roman préféré de Dostoïevski : L’Idiot. Je me suis replongée pour l’occasion dans ce pavé de 751 pages (ne fuyez pas!) après l’avoir lu avec passion l’an dernier au point d’essayer coûte que coûte de l’étudier pendant mon année de Licence 3 de Philo au cours d’un travail personnel mais sans succès. Il fallait bien qu’il occupe une place particulière quelque part donc !

Le Prince Mychkine (Gérard Philippe)
dans l’adaptation de L’Idiot par George Lampin (1946)

L’idiot, c’est la figure emblématique du roman et peut-être la plus difficile à définir, la plus fuyante. Elle est pourtant concrètement liée à la personne du prince Mychkine, épileptique comme Dostoïevski. C’est un être unique et foncièrement honnête, « humble » (thème très à cœur pour Dostoïevski) et pourtant d’emblée quelqu’un « d’impossible » à tel point il est marginal et différent des personnes qu’il côtoie et de la société corrompue dans laquelle il vit. Le prince est impossible parce qu’il ne ment jamais et aime, d’amour ou de pitié, tous ceux qui l’approchent.

Rogojine (Vladimir Mashkov) dans l’adaptation TV russe de 2003


La première personne qu’il rencontre, c’est Rogojine, son double en même temps que son antonyme, placés la première fois l’un en face de l’autre dans le même compartiment de train. Cette rencontre est emblématique ;pour les lecteurs contemporains et pour nous : c’est le premier roman qui commence dans un train, la modernité à l’état pur. Il y a comme une réminiscence de cette première rencontre, qui scelle leur amitié étrange, dans l’extrait qui suit. Le prince Mychkine se rend chez Rogojine après s’être brouillés et la réaction de Rogojine, c’est la stupeur :

En apercevant le prince, il resta stupéfait et pâlit au point de ressembler, pendant quelques instants, à une statue de pierre ; la fixité de son regard exprimait la frayeur, sa bouche était crispée par un sourire hébété. La présence du prince lui apparaissait comme un événement inconcevable et presque miraculeux.

Cette stupeur rend cette autre rencontre particulière, aussi étrange que leur relation : le prince Mychkine et Rogojine sont comme deux jumeaux, deux amis et pourtant, malgré eux, ennemis, rivaux mais jusqu’à la fin complices. Il y a comme un hiatus entre eux et, bien sûr, c’est une femme qui en est la cause.

« La Femme » (Edwige Feuillère) dans l’adaptation de 1946.

 

Extrait de L’Idiot, Deuxième Partie, Chapitre III :

– C’est ici que la noce aura lieu ?
 

 

– Ici…, répondit Rogojine qui faillit tressaillir à cette question inattendue.
– Ce sera bientôt ?
– Tu sais bien que cela ne dépend pas de moi.
– Parfione, je ne suis pas ton ennemi et je n’ai nulle intention de te faire obstacle en quoi que ce soit. Je te le répète maintenant comme je te l’ai déclaré déjà une fois, dans un moment analogue à celui-ci. Lorsque, à Moscou, ton mariage était sur le point d’être célébré, ce n’est pas moi qui l’ai empêché, tu le sais. La première fois c’est elle qui s’est précipitée vers moi, presque au moment de la bénédiction nuptiale, en me priant de la « sauver » de toi. Je te répète ses propres paroles. Puis, elle m’a fui à mon tour ; tu l’as retrouvée et tu l’as de nouveau menée à l’autel. Et à présent on me dit qu’elle s’est encore sauvée de toi pour se réfugier ici. Est-ce vrai ? (…) Mon retour à Pétersbourg n’a qu’un but : c’est de la persuader enfin d’aller à l’étranger pour y rétablir sa santé ; à mon avis elle est profondément ébranlée physiquement et moralement ; sa tête surtout est malade, et son état réclame de grands soins. Je n’avais pas l’intention de l’accompagner ; je voulais organiser son voyage sans y prendre part. Je te dis la pure vérité. Mais s’il est vrai que vous ayez une fois de plus arrangé vos affaires, alors je ne paraîtrai plus devant ses yeux et ne remettrai jamais les pieds chez toi. Tu sais bien que je ne te trompe pas, car j’ai toujours été sincère avec toi. Je ne t’ai jamais dissimulé ma façon de penser à ce sujet ; je t’ai toujours dit qu’avec toi, elle se perdrait infailliblement. Et toi aussi, tu te perdras… peut-être encore plus sûrement qu’elle. Si vous vous séparez de nouveau, j’en serai enchanté, mais je n’ai nulle intention de prêter la main à cette rupture. Tranquillise-toi donc et n’aie pas de soupçons sur moi. D’ailleurs tu sais ce qui en est : je n’ai jamais été pour toi un véritable rival, même lorsqu’elle s’est réfugiée chez moi. Tiens, tu ris maintenant : je sais pourquoi. Oui, nous avons vécu là-bas chacun de notre côté et même dans deux villas différentes : tu es parfaitement au courant de cela. Ne t’ai-je pas déjà expliqué précédemment que « je l’aime non d’amour mais de compassion ». Je pense que ma définition est exacte. Tu m’as déclaré alors que tu comprenais ce que je voulais dire : est-ce vrai ? as-tu bien compris ? Quelle haine je lis dans ton regard ! Je suis venu pour te tranquilliser, car toi aussi, tu m’es cher. Je t’aime beaucoup, Parfione. Sur ce, je pars pour ne jamais revenir. Adieu ! 
Le prince se leva. 
– Reste un peu avec moi, dit avec douceur Parfione, qui ne s’était point levé et restait la tête appuyée contre la main droite. 
Le prince se rassit. Il y eut un silence. 
– Quand tu n’es pas devant moi, Léon Nicolaïévitch, je ressens aussitôt de la haine à ton endroit. Pendant ces trois mois où je ne t’ai pas vu, j’ai eu pour toi une aversion de tous les instants ; je te jure que je t’aurais volontiers empoisonné ! C’est comme cela. Maintenant, il n’y a pas un quart d’heure que tu es avec moi, ma haine contre toi s’évanouit et tu me redeviens aussi cher que par le passé. Reste un peu avec moi… (…) J’ai confiance en toi quand j’entends ta voix. Je comprends parfaitement qu’on ne peut me considérer comme ton égal… 
Il se tut un instant et reprit à voix basse : 
– Chacun de nous aime à sa manière ; c’est dire que nous différons en tout. Toi, tu dis que tu l’aimes par compassion. Moi je n’éprouve pour elle aucune compassion. D’ailleurs elle me hait foncièrement. Je la vois maintenant chaque nuit dans mes rêves : elle est avec un autre et se moque de moi. Et, mon cher, c’est bien ce qui se passe en réalité. Elle va se marier avec moi et elle ne pense pas plus à moi qu’aux souliers dont elle vient de changer. (…) Tu me diras qu’elle n’est pas comme cela. À d’autres, mon cher ! Avec toi, elle se comportera différemment et une pareille conduite lui fera horreur, je l’admets ; mais avec moi elle n’aura pas les mêmes scrupules. C’est ainsi. Elle me considère comme moins que rien.
– Alors… pourquoi songes-tu maintenant à l’épouser ? Quel avenir t’attend ?, demanda le prince avec effarement.  
Le prince se leva et derechef fit mine de se retirer. 
 

 

– Sais-tu ce que je te dirai ? fit Rogojine en s’animant, tandis que ses yeux étincelaient. – Je ne comprends point que tu me cèdes ainsi le pas. Aurais-tu complètement cessé de l’aimer ? Naguère tu étais tout de même angoissé, je l’ai bien remarqué. Pourquoi es-tu accouru ici en toute hâte ? Par compassion ? (et un mauvais sourire crispa son visage). Ah ! Ah !
– Tu penses que je te trompe ? demanda le prince.
– Non ; j’ai confiance en toi, mais je n’y comprends rien. Il faut croire que ta compassion l’emporte en intensité sur mon amour. 
Une expression de haine impuissante à se traduire en paroles s’alluma dans ses yeux. 
– Ton amour ressemble à s’y méprendre à de l’exécration, observa le prince en souriant. Mais si ce sentiment passe, le mal sera peut-être encore plus grand. Mon pauvre Parfione, je te le dis…
– Quoi ? Je l’égorgerai ? 
Le prince frémit. 
– Tu auras un jour pour elle une violente aversion, justement à cause de l’amour qu’elle t’inspire aujourd’hui et des souffrances que tu endures. Qu’elle puisse encore songer à t’épouser, c’est une chose dont je ne reviens pas. Quand on me l’a apprise hier, j’ai eu peine à le croire et j’en suis resté attristé. Voilà déjà deux fois qu’elle s’est déjugée en te lâchant à la veille de la cérémonie nuptiale. Il y a là une prémonition… Qu’est-ce qui peut maintenant la ramener vers toi ? (…) La véhémence de ta passion l’attirerait-elle ? Il pourrait en être ainsi… J’ai entendu dire qu’il y avait des femmes à l’affût de ce genre de passion… seulement… 
Le prince s’interrompit et devint pensif.
(…) 
– Tout à l’heure je t’ai dit que je ne comprenais pas qu’elle acceptât de t’épouser. Mais, bien que je ne la saisisse pas, il doit y avoir à cela une raison plausible ; on n’en saurait douter. Elle est convaincue de ton amour ; mais elle n’est pas moins convaincue que tu possèdes certaines qualités. (…) Tu dis toi-même qu’elle a trouvé le moyen de te parler et de te traiter d’une manière toute différente de celle à laquelle tu es habitué. Tu es soupçonneux et jaloux, c’est pour cela que tu as exagéré tout le mal que tu as remarqué en elle. Il est certain qu’elle n’a pas de toi une aussi mauvaise opinion que tu le dis. Sans quoi il faudrait admettre qu’en t’épousant elle se condamne, de propos délibéré, à périr noyée ou égorgée. Est-ce possible ? Qui va, en connaissance de cause, au-devant de la mort ?
Parfione écoutait les vibrantes paroles du prince avec un sourire amer. Sa conviction paraissait inébranlablement assise.
– Quel regard sinistre tu fixes sur moi, Parfione !, ne put s’empêcher de dire le prince avec un sentiment d’angoisse.
– Périr noyée ou égorgée !, s’exclama enfin Rogojine. Hé ! justement : si elle se marie avec moi, c’est à coup sûr pour être égorgée de ma main ! Non ! se peut-il, prince, que tu n’aies pas encore compris de quoi il s’agit dans toute cette affaire ?
– Je ne te saisis pas.
– Après tout, il se peut qu’il ne me comprenne pas, hé ! Hé ! On prétend en effet que tu es un peu… comme cela. Elle en aime un autre, y es-tu ? Elle en aime un autre à présent, comme je l’aime, elle. Et cet autre, sais-tu qui c’est ? C’est toi ! Quoi, tu ne le savais pas ?
– Moi !
– Oui, toi. Elle a commencé à t’aimer du jour de sa fête. Seulement elle pense qu’il lui est impossible de t’épouser, parce qu’elle te couvrirait de honte et gâcherait ton avenir. « On sait qui je suis », dit-elle. Elle s’en est toujours tenue là et ne s’est pas gênée pour me le déclarer en face. Toi, elle redoute de te perdre et de te déshonorer ; mais moi, elle peut m’épouser, c’est sans importance. Voilà le cas qu’elle fait de moi ; retiens cela.
– Mais comment a-t-elle pu te fuir pour se réfugier auprès de moi et me fuir…
– Pour revenir à moi ? Hé ! peut-on savoir ce qui lui passe par la tête ? Elle est maintenant dans un état de fébrilité. (…) Elle pleure, elle rit, elle se démène fiévreusement. Quoi d’étonnant qu’elle se soit également sauvée loin de toi ? Elle t’a fui parce qu’elle s’est aperçue de la véhémence de la passion que tu lui inspirais. Rester auprès de toi était au-dessus de ses forces. (…) Sans moi, il y a beau temps qu’elle se serait jetée à l’eau, je t’en réponds. Si elle ne le fait pas, c’est peut-être qu’elle me trouve encore plus dangereux que l’eau. Elle m’épousera par perversité… si elle m’épouse ; je dis bien : par perversité.
– Mais comment peux-tu… comment… , s’écria le prince sans achever sa phrase. Il regardait Rogojine avec épouvante.
– Pourquoi n’achèves-tu pas ?, fit celui-ci en ricanant. Veux-tu que je te dise ce que tu penses en ce moment ? Tu penses : « Comment peut-elle l’épouser maintenant ? Comment peut-on la laisser faire un pareil mariage ? » Ton sentiment ne fait pas de doute…
– Ce n’est pas pour cela, Parfione, que je suis venu ici, je te le répète ; ce n’est pas cette idée que j’avais dans l’esprit.
– Il se peut que tu ne sois pas venu pour cela et que tu n’aies pas eu au début cette idée dans l’esprit, mais maintenant c’est certainement ta façon de penser, hé ! hé ! Allons, en voilà assez ! Pourquoi as-tu été si bouleversé ? Est-ce que vraiment tu ne savais rien de cela ? Tu me surprends !
– Tout cela, Parfione, c’est de la jalousie. C’est maladif. Tu manques de mesure, tu exagères… balbutia le prince au comble de l’émotion. – Mais qu’est-ce que tu as ?
– Laisse ceci, fit Parfione en arrachant rapidement des mains du prince et en remettant en place un petit couteau que celui-ci avait pris sur la table, à côté du livre.
– Quand je suis parti pour Pétersbourg, poursuivit le prince, j’ai eu comme un pressentiment… Il m’en coûtait de venir ici. Je voulais oublier tout ce qui me rattache à cette ville, l’extirper de mon cœur ! Allons, adieu… Mais qu’as-tu encore ? Tout en parlant le prince avait, par distraction, repris le petit couteau. Rogojine le lui ôta des mains et le jeta sur la table. 
(…) En voyant le prince surpris qu’il le lui eût retiré à deux reprises des mains, Rogojine prit le couteau avec colère et le glissa dans le livre qu’il lança sur une autre table.
 

 

– Tu t’en sers comme de coupe-papier ?, demanda le prince d’un ton distrait, mais toujours sous l’empire d’une obsession.
– Oui…
– C’est cependant un couteau de jardin.
– Oui. Est-ce qu’on ne peut pas couper les pages avec un couteau de jardin ?
– Mais il est… tout neuf.
– Qu’importe ? Est-ce que je ne peux pas acheter un couteau neuf ?, s’écria Rogojine dans un accès de fureur. Sa colère croissait à chaque mot du prince. Ce dernier tressaillit et le regarda fixement.
– En voilà des idées !, fit-il soudain en riant et en se ressaisissant tout à fait.

 

J’espère que cette première édition d’Un mois, un extrait sur La Bouteille à la Mer vous a plu et j’attends avec impatience mais surtout curiosité vos propositions. Un seul mot d’ordre : étonnez-moi !