"Le Mépris" de Godard… méprisable ?

6 Juil
Peut-on mépriser nos classiques ? N’en déplaise aux avant-gardistes d’hier et d’aujourd’hui,  tout au tard, on devient un classique et on s’expose à la distance critique loin de l’enthousiasme partisan de son propre temps. De mémoire de classique, on pourrait croire qu’au contraire, le voilà bien à l’abri de l’épreuve du temps, capable de rester le même (comme la musique), immortel et surtout, au nom même de son titre de « classique », intouchable. En vérité, à ce qu’on appelle généralement un « classique » (surtout quand il s’agit de cinéma), devrait plutôt lui être substitué le moins glorieux « à voir absolument » ou « pièce unique », quitte à bannir de notre vocabulaire ce petit mot bien commode mais qui souvent ne correspond à plus rien d’objectif. 
Pourquoi ne peut-il pas y avoir de classiques du genre au cinéma ? Peut-être parce que c’est un art tellement dans l’immédiat, dans le vécu que parfois, certains films peuvent facilement paraître dépassés, déplacés et qu’il est dur pour d’autres de bien vieillir. 
 
Je classe dans cette catégorie Le Mépris de Jean-Luc Godard. 

 

Il s’agit du parti pris d’une novice en la matière, c’est-à-dire de Godard et de la Nouvelle Vague en général. A part Le Mépris, je n’ai vu qu’A bout de souffle qui m’avait marqué positivement quand j’étais en Première lors d’une rétrospective au cinéma organisée par le service culturel de mon lycée, ce qui est bien mince. 

D’abord, parlons du vécu. Plus que n’importe quel film, Le Mépris a la prétention de donner à voir la réalité ou plutôt le vécu ce qui inclue pour moi l’imaginaire et le monde du possible, du désir. D’ailleurs, en guise d’ouverture, une voix off (qu’on a longtemps identifiée comme celle de Godard lui-même, à tord) délivre une première clé de compréhension du film qui va dans cette voix : « Le cinéma, disait André Bazin*, substitue à notre regard un monde qui s’accorde avec nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde. »  Ainsi, le vécu que capture ce film, c’est celui du quotidien mais surtout de l’histoire personnelle d’un couple en crise bouffé de l’intérieur par la jalousie, le mépris et la méprise des sentiments et des désirs de chacun. Camille (la splendide Brigitte Bardot) et Paul (Michel Piccoli)  ne connaissent que le langage du corps : en témoigne une scène célèbre, celle de presque ouverture où la caméra suit latéralement le corps nu de BB et où le dialogue est très simple à l’image de la majorité des conversations du couple le long du film (voir la vidéo supra). Son corps est à l’honneur à l’image et dans le texte et de ce fait, la déclaration de Paul qui clôt la scène ( « Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement ») est le reflet du caractère faussé de leur relation puisque ce n’est que sous le prisme de son corps qu’il l’aime et donc du faux semblant et de la passade. D’ailleurs, cette obsession du corps s’applique à la vision que ses contemporains avaient de Bardot, en tant qu’actrice, puisque les producteurs américains du film ont obligé Godard à introduire des scènes de nu à la dernière minute sous peine de stopper le projet. La preuve que l’empire du désir va au-delà de l’écran… Pourtant, ce vécu-là ne m’a pas touché à mon premier et unique visionnage. Si par un curieux processus, des personnages viennent à se mépriser l’un l’autre faute de se connaitre, est-ce que j’en viendrais à trouver Le Mépris méprisable ?  A vrai dire, bien sûr, ce n’est pas tout le film en bloc que je n’apprécie pas mais plutôt le jeu de certains acteurs, comme Michel Piccoli que j’ai trouvé vraiment insupportable et très faux en comparaison de la belle interprétation mi blasée, mi tragi-comique de Brigitte Bardot et ça indépendamment de sa plastique. Elle crève l’écran et sauve l’estime minimale que j’ai pour l’instant à l’égard de ce film. L’autre défaut vient selon moi de la musique et du son qui se disputent la vedette à tel point que certaines scènes en viennent à être presque inaudibles. Peut-être que c’est fait exprès, peut-être que le film date. Un seul thème revient constamment et si certains jugent la musique de Georges Delerue magnifique (ce que je ne nie pas dans l’absolu)**, personnellement, au bout de vingt fois, je l’ai trouvé particulièrement ennuyeuse. Mais peut-être que cette litanie continuelle avait pour vocation de mimer l’ennui des personnages comme celui de Camille.Cependant, mention spéciale à la présence au casting de Fritz Lang en réalisateur d’une adaptation de l’Odyssée avec des femmes nues en guise de sirènes et des statues en guise de dieux grecs. Mais à vrai dire, le cadre italien (dont la magnifique île de Capri qui permet des plans superbes) et l’épopée d’Homère ne servent que de cadre ou tout du moins d’écho à l’histoire personnelle du couple puisque le caprice dans Capri mais surtout l’Odyssée de Lang, ce film dans le film, sont fondés sur une théorie selon laquelle Pénélope aurait été infidèle à son mari comme un clin d’oeil à l’Ulysse de Joyce, à l’infidélité et à la sensualité volage de Molly Bloom.

 

Ainsi, peut-on mépriser nos classiques ? Le Mépris est un film culte et je ne le définirais pas comme mauvais mais seulement comme un ovni parfois peu crédible et malheureusement, mais Godard n’en est peut-être que la cause collatérale, un film qui me donne l’impression d’être imprégné de misogynie sous couvert de célébrer la beauté d’une femme. « I don’t believe in modesty. I believe in pride. I believe in the pride of making good films. » Cette réplique de l’un des protagonistes, Jerry (Jack Palange), le producteur ambitieux et séducteur, fait l’éloge de l’orgueil des artistes contre la fausse humilité et résume bien pour moi l’entreprise de Godard. Je ne sais pas si Le Mépris est digne de fierté ou d’éloge mais, si c’est le cas, il le doit à sa good actress, Brigitte Bardot en collaboration avec son réalisateur.  En guise de complément un peu plus objectif, je vous conseille d’écouter la voix délicieuse du génial Guillaume Gallienne à la lecture d’une sélection de textes de cinéastes dont Godard. 

 

Pour la petite histoire inutile, en fait, c’est un mal entendu puisqu’il ne s’agit pas d’André Bazin mais d’un certain Michel Mourlet cité approximativement qui, dans Les Cahiers du cinéma (1959) a écrit à la place: « Le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs »Voilà la « méprise » réparée ! 

** Je vous laisse découvrir ce thème ici. Je le mets à la fin comme ça, mon article ne vous ennuiera pas à son écoute. ;-) 

 

4 Réponses to “"Le Mépris" de Godard… méprisable ?”

  1. Nath 9 juillet 2012 à 5:09 #

    J'aime beaucoup ce que tu dis de ce film…que je n'avais pas beaucoup apprécié non plus lorsque je l'ai vu. Tu me rassures un peu en me montrant que je ne suis pas seule!Et ton amorce sur le cinéma qui serait ce qui donne à voir le vécu, c'est merveilleux!😉

  2. Alexandra B. 9 juillet 2012 à 5:39 #

    Merci beaucoup Athalie pour ton commentaire !Moi non plus je ne me sens plus seule. XDJ'emprunte cette idée de vécu appliquée à la représentation au cinéma à une sorte de mode à l'époque de Godard d'ailleurs mais qui est toujours d'actu qui est "le cinéma-vérité" ou "cinéma-réalité". L'idée c'est de faire comme les documentaires: montrer les choses telles quelles sont sans chichi et surtout en supposant que l'aspect technique peut être laissé de coté au profit de plus de spontanéité à tel point que le réalisateur se fait oublier. C'est moi qui parle de vécu mais ça vient de là si tu veux. Moi, je ne crois pas trop à cet effacement du réalisateur : il y a toujours un point de vue dominant et par exemple dans Le Mépris, il y a une technique récurrente, c'est le mouvement latéral de la caméra. C'est trop prétentieux de croire que le cinéma peut vraiment capter tout avec spontanéité. Mais c'est vrai que la représentation du vécu est une tendance et presque un modèle (d'après moi) pour les cinéastes.

  3. Nath 10 juillet 2012 à 8:22 #

    Je ne connaissais pas ce "mouvement" (en même temps je n'y connais RIEN en ciné ^^), mais ça m'intéresse beaucoup. Et je préfère l'expression de représentation du "vécu" justement, parce que ça introduit l'idée d'une subjectivité, ou plutôt d'une sensibilité qui perçoit les choses, ce qu'on perd avec l'expression de "cinéma-réalité" qui donne l'impression d'une simple saisie objective qui, comme tu le dis avec la question des mouvements de caméra, me paraît impossible.

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  1. "Le grand sommeil" de Raymond Chandler | La Bouteille à la Mer - 27 juin 2013

    […] en premier et c’est bien dommage. J’ai rattrapé mon retard avec ce roman noir, un « classique » (même si je n’aime pas trop ce genre de terme qui, justement, met trop facilement dans une […]

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