"Clothilde & Adhémar" d’Adeline Arénas (2010)

11 Jan

Arthur Rackham, Maid Maleen (détail)

« De quoi aurais-je peur ? Ce ne sont pas les ténèbres qui nous entourent ici. La véritable obscurité est celle de la mort et c’est elle que je crains. Vous est-il déjà arrivé, Adhémar, de vous redresser au milieu de la nuit, haletant et terrorisé, parce que vous aviez entrevu la possibilité du néant ? (…) C’est la Beauté du monde qui m’aide à conserver ma foi. Contempler la nuit m’ôte pour l’instant tous mes tourments. »

L’intrigue

Clothilde & Adhémar nous plonge d’emblée au cœur du Moyen-Age mais plus qu’un tableau d’époque, il raconte l’histoire d’une rencontre imprévue dans un monde fait de conventions et de barrières qui va révéler les désirs de liberté de certains personnages et leur faire expérimenter tous les moyens de les assouvir. Lorsqu’Adhémar arrive plus mort que vif au château de Crussol, tout un mystère l’entoure : personne ne sait qui il est, d’où il vient et ce qui l’a mis dan cet état misérable. Personnage au passé trouble et de nature taciturne, il ne va pas moins se lier d’amitié avec le fidèle chevalier Enguerrand mais surtout avec la dame de céans, Clothilde, déjà très vite intriguée par le jeune homme. Ces deux relations autant humaines qu’étranges, amoureuses que passionnelles, va les amener jusqu’à l’exploration de leurs limites les plus intimes…

 

 Une fois n’est pas coutume, j’ai la chance de vous parler d’un roman contemporain écrit par un auteur non pas déjà mort et enterré mais par une jeune femme, Adeline Arénas, qui en plus d’avoir mon âge est aussi une de mes plus proches amies. Elle a signé avec Clothilde et Adhémar son premier roman, publié en 2010 et depuis, elle est l’auteur d’un roman-feuilleton gothique, Le Manoir d’Erèbe, publié cet été dans Le Dauphine Libéré. A 22 ans, c’est ce qui s’appelle un début de carrière bien mené. Jeune femme de lettres, Adeline suit aussi actuellement des études en Lettres Modernes en Master 1 à Lyon.

 

 Passionnée par le XIXe siècle, le dandysme et le rock garage, elle a depuis que je la connais un maître à penser, à écrire qui n’est autre qu’Oscar Wilde à qui elle rend hommage dans son premier roman (c’était une promesse faite à elle-même) avec une citation de La Ballade de la Geôle de Reading en exergue 
 

 

 

« Pourtant chaque homme tue l’être qu’il aime.
– Que tous entendent ces paroles ! 
Certains le font avec un regard dur,
D’autres avec un mot flatteur ; 
Le lâche, lui, tue avec un baiser, 
Et le brave avec une épée. »

 

A. Hughes, Le Coeur en Peine
De Wilde mais surtout d’elle-même, je dirais qu’elle hérite d’un goût pour le dépassement des interdits et de la simple dichotomie entre le bien et le mal qui laisse ouvert une large galerie de possibles pour expliquer les actions et les réactions de ses personnages comme Clothilde, Enguerrand et Adhémar. Tout cela donne une grande originalité à ce qu’elle écrit, beaucoup de maturité aussi ce qui estompe l’idée qu’on peut avoir d’un roman de jeunesse. Clothilde & Adhémar est d’ailleurs aussi une sorte de roman d’apprentissage où certains personnages comme Clothilde deviennent véritablement adultes en étant confrontés au désir, à l’ambiguïté des sentiments et au dépassement d’eux-mêmes. Même la scène de la première rencontre entre Clothilde et Adhémar, qui pourtant fait penser au célèbre « leurs yeux se rencontrèrent » de La Princesse de Clèves (et je sais combien Adeline déteste ce roman!), est moins classique qu’il n’y paraît. Il y a comme un magnétisme qui les lient l’un à l’autre comme si la vue d’Adhémar était ensorcelante ce qui, de ce fait, donne une autre dimension à leur relation.

 

Eros & thanathos, le désir et la mort, sont deux aspects qui lient les personnages entre eux ce qui fait de Clothilde & Adhémar un véritable roman gothique où la pâleur des personnages, comme Adhémar, leur donne l’aspect de fantômes qui hantent le monde dans l’attente d’être libérés de leurs tourments terrestres. Cette présence omniprésente de la mort et du poids du passé pour ces personnages n’a rien d’anecdotique étant donné qu’Adeline m’a confié que son roman a été écrit dans une période difficile, sombre et étrange suite à plusieurs deuils.
F. Cadogan Cowper, Rapunzel
Cet aspect presque autobiographique n’est pourtant pas la seule inspiration de ce roman. Il ne s’agit pas seulement d’extérioriser des expériences personnelles même si du vécu se retrouve dans l’histoire comme la scène où Clothilde chante dans la nuit pour appeler celui qui ne vient pas. Son roman est né aussi de sa volonté de se laisser porter par le bon moment, la bonne atmosphère et la bonne musique qui donne envie d’écrire. Cette importance de la musique pour l’écriture d’Adeline explique peut-être un certain lyrisme, dans son style surtout dans les premières pages et dans les descriptions de la nature qui rappelle les romans romantiques.

 

Cette influence du gothique et du romantisme se retrouve dans la personnalité tourmentée et désenchantée d’Adhémar qui a comme un « démon » en lui, sans aucune connotation satanique là-dedans mais seulement sous l’effet du passé qui a altéré son âme. Son personnage m’a beaucoup fait pensé au personnage de Maldoror dans Les Chants de Maldoror de Lautréamont, comparaison approuvée par Adeline bien qu’elle n’y ait pas pensé elle-même. Ils ont la même fascination pour la mutilation et la même beauté étrange quoiqu’Adhémar ne soit pas une figure à proprement parlée maléfique comme Maldoror. C’est peut-être le personnage le plus intéressant du roman bien que j’ai une affection particulière pour Enguerrand qui selon Adeline est « le seul type normal qui se déplace autour des fous ». Ce que je trouve admirable, c’est que ce roman s’éloigne des codes du roman habituel et notamment du modèle du triangle amoureux dans la mesure où les amours tendancieux qui se lient ne produisent pas même un soupçon de jalousie de la part du mari de Clothilde, Raymond d’Ulmée. Il faut dire qu’ils ont pour eux le voile du secret, de mystère comme si tout se passait en coulisses, à l’abri des regards et des conventions.
Dante-Gabriel-Rossetti,  How Sir Galahad, Sir Bors and Sir Percival were-fed with the Sanc Grael
Cette originalité naît aussi d’un traitement tout particulier de l’univers médiéval qui n’est pas à proprement parlé réaliste mais en quelque sorte plus raffiné et plus stylisé.. Quand je lui ai posé la question de son rapport précis avec le Moyen-Age, Adeline m’a étrangement révélée qu’elle détestait particulièrement cette époque. Il faut dire qu’ils sont « tellement sales » au Moyen-Age ! Pourquoi le Moyen-age alors ? Les préraphaélites et Gaspard de la nuit l’ont beaucoup inspiré comme des représentations plus adéquates, plus « propres » mais aussi plus romantiques, pour donner corps à ses personnages. Pour empêcher tout anachronisme, cet ancrage médiéval a nécessité quelques contraintes comme le fait de ne pas pouvoir parler de velours mais plutôt de « vert chatoyant » mais l’effet demeure le même !
Ruines du château de Crussol
Ainsi, le cadre temporel est à relativiser autant que le cadre spatial : la même histoire aurait pu se passer à notre époque ou au XIXe sans que l’intrigue ou les personnages en soient modifiés. C’est en cela que Clothilde & Adhémar qui a pourtant comme sous-titre « une légende de Crussol », en référence aux ruines du château de Crussol en Ardèche dont la vue répétée a inspiré le roman, n’en fait surtout pas un roman régionaliste, seulement destiné aux amoureux de l’Ardèche profonde. Publier quelque chose de local était un simple pré-requis pour être publiée par sa maison d’édition, « La Bouquinerie » sans que cela influence véritablement la qualité du roman. Ce qui compte, c’est bien Clothilde, Adhémar et toute la psychologie des personnages qui est développée pour mieux saisir comment se nouent et se dénouent les relations humaines entre jeunes gens portés à chaque instant par leurs désirs, sans égard aux conséquences.
Dante Gabriel Rossetti, Salutation of Beatrice
Trois ans après sa publication, j’ai voulu savoir quelle relation Adeline avait encore avec son premier roman, si elle en était fière et si ses personnages étaient définitivement abandonnés pour laisser la place à d’autres. Elle m’a avoué ne pas l’avoir encore relu dans son format papier un peu comme ces acteurs qui ne revoient pas les films où ils ont tournés. Bien qu’elle soit très fière d’Adhémar, elle pense avoir tout dit à leurs propos ce qui annonce pour ses prochains romans d’autres rencontres dont j’ai personnellement une petite idée en suivant ses écrits non encore publiés de très près, les lisant avec plaisir dans l’attente de vous les présenter ici.

 

Comme je sais qu’elle nous prépare un autre roman pour bientôt, je ne peux que lui souhaiter d’en faire un encore meilleur que Clothilde é Adhémar, ce qu’elle arrivera à faire sans difficulté vu son talent.

 

Où retrouver Adeline Arénas ?

Adeline tient un joli blog avec une déco qui lui ressemble (sombre, londonienne et gothique) et un contenu très varié où sont conviés par exemple  Sherlock Holmes, Jack White, Dante Gabriel Rossetti et Edward Rochester en coulisses… Des nouvelles, des essais (dont un sur le roman gothique) : autant de façons de suivre son actualité littéraire !

 

 

Où se procurer Clothilde et Adhémar ?

Deux possibilités : à la Fnac pour EUR 12, 35.

Comme un billet sur un roman d’Adeline ne peut pas se faire sans un peu de musique, je vous laisse en compagnie de cette playlist qui regroupe quelques titres qui l’ont inspiré dans l »écriture de son roman ou qui me l’ont rappelé comme la chanson de Donovan. A noter que « Truth begins » de Dirty Pretty Things l’a aidé à amener son roman chez son éditeur. Bonne écoute !

 

3 Réponses to “"Clothilde & Adhémar" d’Adeline Arénas (2010)”

  1. Emjy 15 janvier 2013 à 9:27 #

    Je ne connais pas du tout ce roman mais après avoir parcouru ton billet, j'ai très envie de le découvrir. Surtout que les références dont tu parles me plaisent.De plus, c'est toujours sympa de découvrir un nouvel auteur🙂

  2. Alexandra Bourdin 17 janvier 2013 à 4:34 #

    Si je ne connaissais pas l'auteur personnellement, je ne l'aurais pas moi-même eu en main n'ayant pas beaucoup l'habitude de lire de la littérature contemporaine. Je te le conseille vraiment : pour un premier roman, le style est très bon et les personnages ont vraiment quelque chose dans leurs préoccupations qui me les a rendus très proches. Particulièrement Adhémar qui est un vrai mystère. ^^

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  1. "The Gipsy Gentleman" (nouvelle néo-victorienne) | La Bouteille à la Mer - 5 juillet 2013

    […] à des heures indues), cela va de soi avec elle. Je vous avais déjà parlé de son premier roman Clothilde & Adhémar et Adeline et moi, nous nous sommes amusées à nous lancer un défi d’écriture  mutuel au […]

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