"Le grand sommeil" de Raymond Chandler

19 Sep

« Je ne suis pas Sherlock Holmes. »
Raymond CHANDLER, Le Grand sommeil

 

« Le grand sommeil », c’est la mort qui plane au dessus de tous, partout et plus particulièrement à Los Angeles, lieu par excellence des intrigues, des affaires louches qui tournent mal. « Le grand sommeil », c’est aussi le gagne-pain du détective privé Philip Marlowe, cynique à souhait. Disparitions, meurtres sans meurtriers, Marlowe est là pour démêler ce genre d’affaires et, parfois, il le fait sans qu’on le lui demande, non sans les ennuis qui vont avec ! Il est engagé par le riche général Sternwood, presque à l’article de la mort, à a base pour une histoire de chantage. Il faut dire qu’il est plutôt mal entouré à commencer par ses propres filles Carmen et Vivian, une droguée et une alcoolique, toutes deux séductrices, toutes deux dangereuses…

 

Je dois avouer mon inculture presque complète en ce qui concerne les polars ou les romans policiers et ce n’est pas faute d’aimer ça ou d’en être curieuse. Disons que mon parcours un peu classique en prépa et avant dans mes lectures personnelles ne m’y a pas dirigé en premier et c’est bien dommage. J’ai rattrapé mon retard avec ce roman noir, un « classique » (même si je n’aime pas trop ce genre de terme qui, justement, met trop facilement dans une « classe », une case quelque chose) : Le Grand Sommeil de Raymond Chandler.

 

Tout m’a amenée à lire ce petit bijou du genre, très incisif mais aussi très désabusé sur la nature et les relations humaines. A la lecture, j’ai eu comme un sentiment de « déjà-lu » et ce n’était pas sans raison puisque je me suis souvenue avoir traduit et commenté l’un des passages du premier chapitre en khâgne où Marlowe, dont le nom est inspiré par le dramaturge élisabéthain et rival de Shakespeare, rencontre dans une serre le général Sternwood qui lui explique sa mission et ses honoraires. L’atmosphère est d’emblée délétère, malsaine et il faut dire que le Grand Sommeil insiste sur la noirceur des caractères, sur la malhonnêteté dans les milieux les plus variés comme si le cliquant d’une ville comme Los Angeles n’était que la belle vitrine qui camouflait une arrière-boutique en chacun de nous assez sale.

« Quand vous êtes sorti une fois de la légalité, vous l’êtes pour longtemps.Vous croyez que ce n’est pas un joueur, Je pense que c’est un pornographe, un maître chanteur, un casseur de voitures volées, un tueur par personnes interposées et un mec qui achète les flics malhonnêtes. Il est exactement ce qui lui plaît, quelque soit l’étiquette accrochée au gâteau. N’essayez pas de me raconter des histoires de combinards à l’âme pure. Ça ne colle pas avec le reste. »

La scène au casino.

Pourtant, ce pessimisme général, dont Marlowe est le principal porte-parole, n’est jamais mis au service d’un discours moralisateur, comme si la morale elle-même était fausse. C’est plutôt le franc-parler des personnages, voire leur vulgarité, qui permet de passer outre ce genre de banalités pour faire du Grand Sommeilune peinture acerbe mais aussi très vraie, sans fard de ce que peut être une société moderne. Au premier abord, j’ai dû m’habituer au niveau de langue employé, qui souvent vole assez bas, mais à vrai dire, on se prend au jeu, on reconnaît – ou plutôt on imagine – parfaitement le parler du détective et du flic américain (à l’aide des films que j’ai pu voir avant comme certains Hitchcock), très désinvolte, légèrement méprisant mais surtout particulièrement blasé de son univers et de ce à quoi il doit être affronté dans son métier.

 

Ce franc-parler et les grossièretés en tout genre ont quelque chose de très réaliste ce qui participe, comme un ressort, à l’humour du livre. N’allez pas croire parce que c’est un roman noir, aux situations parfois glauques, qu’on en vient à déprimer pendant plus de trois-cent pages ! Il faut dire que je suis bon public mais j’ai beaucoup ri en lisant Le Grand Sommeil grâce au personnage de Marlowe et à tous ceux qui le côtoient qui sont tous très haut-en-couleur. Chandler allie cynisme et humour noir dans des situations assez noires et pourtant, ça permet de ne pas trop prendre au sérieux certaines situations, de leur trouver de l’ironie. Cela tient selon moi à la qualité des dialogues que je trouve vraiment excellents, de toute beauté au détriment des narrations qui parfois m’ont un peu ennuyée. Ce n’est pas pour rien que les Américains réussissent si bien au cinéma ! Ça fusse, c’est plein d’esprit et on est jamais déçu des échanges entre les personnages qui paraissent toujours très vrais. Il y a un peu aussi une vaine théâtrale qui est légèrement présente à tel point les dialogues sont biens orchestrés sans que cela sonne faux ou trop enjolivé.

 

Je vous ai retenu un passage en particulier, qui n’est pas un dialogue mais où Marlowe sauve Vivian Sternwood d’une tentative de vol à la sortie d’un casino où elle avait gagné le pactole ! Celui-ci m’a fait beaucoup rire mais il y en a des centaines comme ça !

 

« – Mets le sac à tes pieds, môme, lui dis-je. Doucement, prends ton temps.
Il se baissa. Je bondis et l’affrontai avant qu’il se relève. Il se redressa contre moi en respirant fort. Ses mains étaient vides.
– Dis moi que je ne m’en tirerai pas comme ça, fis-je.
Je me penchai et cueillis son revolver dans la poche de son pardessus.
– Il y a toujours quelqu’un pour me donner un feu, lui dis-je. J’en trimbale tant que je marche tout courbé. Casse-toi. »

 

Avec cet humour acerbe, c’est peut-être aussi pour ça que ce roman de Chandler tient de la satire sociale. Les préjugés sont en grande partie absents sauf peut-être à l’encontre du milieu judiciaire où quelques passages insistent avec peu de nuances sur la malhonnêteté presque intrinsèque des policiers qui cachent par exemple aux journaux et au public les vrais éléments d’une affaire de meurtre. A mon sens, on ne peut pas tout dire dans ce genres d’affaires, ça serait contre productif, c’est presque nécessaire alors que c’est présenté par le narrateur comme une énième crapulerie des gens du métier. Cependant, même si ce genre de préjugé est vraiment un leitmotiv qui sous-tend le livre, cet appel facile aux idées reçues est plutôt ponctuel ce qui permet aussi de lui éviter encore une fois de tomber dans trop de moralisation. Les vices de la société, quand ils sont cités, sont présentés comme des évidences, des faits qu’il faut considérer sans chichi qui ne prouvent rien en eux-mêmes mais qui, pourtant, laissent le lecteur libre de les juger comme bon lui semble.

 

Le réalisme du Grand sommeil, je l’ai retrouvé aussi dans le développement du personnage principal. L’ironie du sort veut que Marlowe soit désormais une figure presque mythique du détective privé, incarné au cinéma par Humphrey Gogart (rien que ça!) et pourtant, Marlowe est aussi désabusé avec lui-même et sur son métier qu’avec les autres. Il ne fait surtout pas du détective quelque chose de romanesque, d’idéalisé comme si le détective privé devait être forcément propre sur lui et, en plus de ça, un génie !

« Je ne suis pas Sherlock Holmes ou Philo Vance. Je ne m’attends pas à ramasser une pointe de stylo cassée sur des lieux que la police a examinés et à reconstruire l’affaire à partir de là. Si vous vous imaginez qu’il y a des détectives qui gagnent leur vie avec ce système-là, alors vous ne connaissez pas beaucoup les flics. Ce ne sont pas des choses comme ça qu’ils laissent passer, à supposer qu’ils laissent vraiment passer quelque chose quand ils en ont réellement la liberté de travailler. Mais s’ils le font, c’est forcément quelque chose de moins net et de plus vague. »

Marlowe & « Boucle d’Ange »

Marlowe est comme les autres. Il se présente lui-même comme quelqu’un qui fait ça pour de l’argent, ouvert aux propositions les plus offrantes et aux pots-de-vin quand il s’agit de sauver la réputation d’une famille de rois du pétrole. Il se saoule de temps ne temps et ne se prive pas pour embrasser à peu près tout ce qui bouge qu’il y ait « ouverture » ou pas !

 

Le grand sommeil a été pour moi une lecture très agréable, très différente de ce que j’ai l’habitude de lire ce qui n’est pas plus mal ! J’ai particulièrement aimé les toutes dernières pages qui en somme expliquent le titre du roman, comme si cette sombre affaire, où s’entre-mèlent au moins trois intrigues, n’était qu’une réflexion sur ce qu’est la mort. Quand elle arrive, elle est la seule à nous rendre enfin tous égaux contrairement aux belles intentions de la justice sociale. En voici l’extrait :

 

« Qu’est-ce que ça peut faire où on vous met quand vous êtes mort ? Dans un puisard dégueulasse ou dans un mausolée de marbre au sommet d’une grande colline ? Vous êtes mort, vous dormez du grand sommeil… vous vous en foutez de ces choses-là… le pétrole et l’eau, c’est de l’air et du vent pour vous. .. Vous dormez, vous dormez du grand sommeil, tant pis si vous avez eu une mort tellement moche… peu importe où vous êtes tombé… Moi, je faisais partie des choses moches, maintenant. »

 

 
Lu à l’occasion du Challenge « Thrillers & Polars »
Disponible sur Amazon en folio : EUR 5, 65

5 Réponses to “"Le grand sommeil" de Raymond Chandler”

  1. liliba 20 septembre 2012 à 7:01 #

    Jamais lu, mais très tentée…

  2. Alexandra Bourdin 22 septembre 2012 à 7:46 #

    Il est très sympa à lire !🙂

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