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« Sonnets portugais » d’Elizabeth Barrett Browning

30 Juin
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Elizabeth Barrett Browning (1806-1861)

 

« Le destin n’a pas épargné l’écrivain que fut Elizabeth Browning. Nul ne la lit, nul n’en parle, nul ne songe à lui rendre justice. »

(Virginia Woolf, article du Common Reader, 1931)

 

Je ne parle pas ici assez de poésie à mon goût, peut-être parce que ce n’est pas un genre actuellement très valorisé et pourtant, j’ai un grand amour pour la poésie. J’ai même publié  « Éclaircie de passage », l’un de mes poèmes sur ce blog l’an dernier, c’est quelque chose que je pratique très régulièrement mais je comprends la réticence de certains pour la poésie même si pour moi, ça a toujours été très naturel de lire et d’écrire des poèmes. 

John Keats (Ben Whishaw) dans Bright Star

Tout naturellement, en tant qu’anglophile, je ne pourrais pas me passer des poètes anglais pour vivre. Shakespeare, John Keats, William Blake, Lord Byron, Wordsworth, Coleridge, les sœurs Brontë ou Oscar Wilde sont d’éternelles sources d’inspirations et de plaisir pour moi. Vous l’aurez peut-être noté, rien que dans ma liste, les poétesses n’ont pas une grande place dans toute anthologie qui se respecte ce qui confirme ce qui disait Virginia Woolf dans Une chambre à soi sur la difficulté que représente l’accession au statut de poète pour une femme sans un minimum de conditions matérielles favorables.

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Emily Brontë

J’ai une tendresse toute particulière pour Emily Brontë et Emily Dickinson (dire qu’il faille traverser l’Atlantique pour trouver une poétesse digne de ce nom) qui, en plus de leur prénom, partage une même aura mystérieuse autour de leur vie et de leur oeuvre. Si vous l’avez l’occasion de vous procurer La dame blanche de Christian Bobin, vous aurez en main ce qui m’a donné envie de découvrir Emily Dickinson grâce à cette très belle biographie plus ou moins romancée.

 

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Robert Browning (1812-1889)

 

Toutefois, c’est d’une poétesse beaucoup moins connue que j’ai envie de vous présenter, qui a eu une vie (à mon sens) très romanesque et que j’ai découverte grâce à Virginia Woolf : Elizabeth Barrett Browning. Virginia Woolf a le chic de sortir de l’anonymat des auteurs inconnues (la soeur de Shakespeare, Christina Rossetti ou Sara Coleridge pour ne citer qu’elles) et de nous donner envie de les lire sur le champ ! Ça a été mon cas avec Elizabeth Barrett Browning, femme du poète Robert Browning et dont les vers de ses Sonnets portugais ont donné furieusement envie  à Rainer Maria Rilke de les traduire en allemand. Vous avez peut-être entendu parler de Flush de Virginia Woolf (l’une de mes prochaines lectures pour le challenge Virginia Woolf) et c’est par ce biais que j’ai été séduite par Elizabeth Browning sans même lire une seule ligne de cette biographie du point de vue du chien de la poétesse ce qui déjà aiguiserait la curiosité de n’importe quel lecteur.

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Elizabeth Barrett (Norma Shearer) dans The Barretts of Wimpole Street

Passage obligé quand on lit de la poésie anglaise, j’ai découvert les Sonnets portugais dans son édition bilingue de la NRF (la même que j’ai pour les poèmes d’Emily Brontë bien que j’ai fait l’acquisition récemment d’une version audio des poèmes de la famille Brontë, un régal, mes amis !) et, comme d’habitude, la traduction est pourrie (pardon pour la traductrice, Lauraine Jungelson) mais permet de sauver les meubles quand le sens d’une strophe nous échappe vraiment.  Par contre, l’appareil critique est comme toujours très instructif surtout pour une poétesse aussi peu populaire. La préface est remplie d’anecdotes, d’extraits de correspondances (quand on sait qu’Elizabeth et Robert ont échangé 574 lettres, rien que ça !) en retraçant l’histoire du couple et la postérité des Sonnets portugais.

D’ailleurs, qu’est-ce qui est à l’origine des Sonnets portugais ? Il faut avant tout comprendre qui était Elizabeth Barrett avant et après avoir écrit ces sonnets. Avant ça, atteinte d’une étrange maladie incurable ,  mélancolique depuis la mort de son frère préféré, recluse dans la maison familiale à Wimpole Street et destinée apparemment à rester vieille fille toute sa vie sous la pression d’un père autoritaire, elle va tout de même publier un recueil de poèmes qui la rend célèbre en Angleterre et outre-atlantique et ce recueil va arriver dans les mains de Richard Browning. Il va lui écrire ces mots :

« J’aime vos vers de tout mon coeur, chère Miss Barrett […]. Dans cet acte de m’adresser à vous, à vous-même, mon sentiment s’élève pleinement. Oui, c’est un fait que j’aime vos vers de tout mon coeur, et aussi, que je vous aime vous. »

Je n’ose imaginer ça en anglais ! Au début, comme toutes les rock-stars qui reçoivent des lettres d’amour, elle va gentillement le refouler et ne lui offrir que son amitié. Ils vont mettre du temps à se rencontrer en personne (à cause des réticences d’Elizabeth visiblement qu’il soit déçu de cette rencontre à cause de sa maladie). Après une première demande par écrit qu’elle refusera tout en reconnaissant que cet homme l’obsède sans y voir encore de l’amour, après de nouvelles rencontres en l’absence de son père (qui, forcément, ne voit pas l’arrivée Robert d’un bon œil dans la vie monacale de sa fille), accepte finalement sa proposition à la seule condition que sa santé s’améliore, ce qui retarde encore un peu plus leur union. Finalement, le mariage est précipité en septembre 1846 dans le plus grand secret et sans le consentement du père. Comme dans tous les romans qui se respectent après un tel événement, ils décident de s’enfuir en Italie, à Florence.

lettres-portugaisesC’est de cette rencontre décisive, autant amoureuse que humaine qu’Elizabeth Barret va écrire ses Sonnets portugais jusqu’à son mariage, à l’insu de Robert Browning et forcément de sa famille. Ces Sonnets from the Portuguese décrivent l’évolution de ses sentiments, comme un relevé presque journalier ce qui en fait une magnifique étude sur l’amour et la place de plus en plus envahissante de la passion dans la vie d’une femme amoureuse qui, enfin, vit pleinement les choses. Je ne crois pas que le titre de ce recueil soit une référence aux célèbres Lettres portugaises de Guilleragues, présentées faussement comme la traduction de lettres d’une religieuse portugaise à un officier français, longtemps attribuée à une vraie religieuse. La coïncidence est tout de même assez troublante car Elizabeth Barrett, vivant comme une femme recluse, dialogue dans ses Sonnets avec l’être aimé où elle suit le même parcours évolutif de doute, de confiance et d’amour sauf qu’il était rapportée dans les Lettres portugaises à la foi et non à l’amour charnel.

du-bellay-regretsSelon moi, un recueil de poésie se lit différemment par rapport à toute oeuvre littéraire. J’aime délibérément sauter des poèmes, lire certains plusieurs fois quand ils me touchent plus que les autres ce qui représente une lecture presque aléatoire. J’aime bien aussi piocher dans un recueil un poème au hasard, ce qui veut dire que je prends chaque poème pour lui-même et pas forcément dans sa relation avec tout le recueil. Parfois, c’est une lecture qui fonctionne, parfois non mais c’est sûr que ce n’est pas très académique et scolaire. De même, si on voit ces poèmes comme un parcours linéaire vers l’amour, ce n’est peut-être pas la lecture la plus judicieuse mais je n’en ai pas moins aimé les vers d’Elizabeth Browning et la sincérité de ses sentiments sans avoir besoin de retracer un parcours figé. Quand j’ai dû lire Les Regrets de Du Bellay en prépa pour le concours, je n’ai pas pu faire ça par exemple ce qui distingue surement une lecture imposée et une lecture pour le plaisir, pour l’amour de la poésie.

En voici, quelques uns :

 

XLIII – How do I love thee? Let me count the ways.

How do I love thee? Let me count the ways.

I love thee to the depth and breadth and height

My soul can reach, when feeling out of sight

For the ends of being and ideal Grace.

 

I love thee to the level of every day’s

Most quiet need, by sun and candlelight.

I love thee freely, as men strive for Right;

I love thee purely, as they turn from Praise.

 

I love thee with the passion put to use

In my old griefs, and with my childhood’s faith.

I love thee with a love I seemed to lose

 

With my lost saints. I love thee with the breath,

Smiles, tears, of all my life; and, if God choose,

I shall but love thee better after death.

 

 

VII – The face of all the world is changed, I think,

 

The face of all the world is changed, I think,

Since first I heard the footsteps of thy soul

Move still, oh, still, beside me, as they stole

Betwixt me and the dreadful outer brink

 

Of obvious death, where I, who thought to sink,

Was caught up into love, and taught the whole

Of life in a new rhythm. The cup of dole

God gave for baptism, I am fain to drink,

 

And praise its sweetness, Sweet, with thee anear.

The names of country, heaven, are changed away

For where thou art or shalt be, there or here;

 

And this… this lute and song… loved yesterday,

(The singing angels know) are only dear

Because thy name moves right in what they say.

 

Et, comme les Sonnets portugais sont suivis d’autres poèmes, voici mon préféré dans tout le recueil, intitulé « Inclusions ». Il a quelque chose à voir avec le mythe de l’androgyne dans le Banquet de Platon, maintenant populairement appelés « les âmes sœurs ». derrière, cette figure, l’amour est l’inclusion parfaite, l’emboîtement et l’harmonie entre deux personnes qui s’oublient elles-mêmes pour ne faire qu’un.

INCLUSIONS

1

O, WILT thou have my hand, Dear, to lie along in thine?

As a little stone in a running stream, it seems to lie and pine.

Now drop the poor pale hand, Dear,… unfit to plight with thine.

2

O, wilt thou have my cheek, Dear, drawn closer to thine own?

My cheek is white, my cheek is worn, by many a tear run down.

Now leave a little space, Dear,… lest it should wet thine own.

3

O, must thou have my soul, Dear, commingled with thy soul? —

Red grows the cheek, and warm the hand,… the part is in the whole!

Nor hands nor cheeks keep separate, when soul is join’d to soul.

 

Où se procurer les Sonnets portugais ?

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Sonnets portugais d’Elizabeth Barrett Browning

Poésie Gallimard – 178 pages

EUR 7, 60

 

 

 

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C’est ma 10e et dernière contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine. Retrouvez mon bilan ci-dessous. 

 

 

Bilan du Mois anglais 2013

10 contributions : 2 romans, 1 essai, 1 pièce de théâtre, 1 recueil de nouvelles, 1 recueil de poésie, 1 billet thématique et 3 séries TV.

La Traversée des apparences de Virginia Woolf

Snobs de Julian Fellowes

Une chambre à soi de Virginia Woolf

Look Back in Anger de John Osborne (extrait)

Les Intrus de la Maison Haute de Thomas Hardy

Sonnets portugais d’Elizabeth Barrett Browning

Home Sweet Home : Quatre maisons d’écrivains anglais

Ripper Street (BBC, 2012)

Little Dorrit (BBC, 2008) d’après Charles Dickens

Any Human Heart (2010) d’après William Boyd

 

Merci aux organisatrices et aux autres participant(e)s qui l’ont rendu aussi vivant et particulièrement en lisant et commentant mes dix billets. J’ai eu autant de plaisir à vous lire et à être tentée par autant d’idées de lecture. Vive l’anglophilie, le mois anglais et à l’an prochain pour son come back !

Virginia Woolf Tea

Comme les autres participant(e)s, j’ai répondu à l’invitation d’un jeu photo en mettant en scène mon coup de coeur du mois anglais (« Une chambre à soi » de Virginia Woolf, forcément) avec une tasse, ici celle à l’effigie de la maison Serpentard !

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« Any Human Heart » (2010) d’après William Boyd

29 Juin

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« Every human being is a collection of selves. We change all the time. We never stay one person as we go on our journey to the grave. »

« We keep a journal to entrap the collection of selves that forms us, the individual human being. »

Any Human Heart (2010), une série de Michael Samuels d’après le roman éponyme et le scénario de William Boyd.

Avec Jim Broadbent, Matthew MacFadyen, Sam Caflin, Hayley Atwell, Ed Stoppard, Kim Cattrall et Julian Ovenden.

 

 

Synopsis

« Never say you know the last word about any human heart ». Ce sont les mots d’Henry James, mais qu’en est-il du coeur de Logan Mountstuart à trois tournants de sa vie, motivé par sa vocation d’écrivain, sa recherche du bonheur et sa quête de lui-même ? La vie n’est-elle qu’une question de chance – bonne chance, mauvaise chance – comme son père ne cessait de lui rappeler ou réserve t-elle quelque chose de plus ? On le connait au travers de ses rencontres, heureuses ou malheureuses, dans les années 20, entre Oxford et Paris en compagnie d’un certain Ernest Hemingway qui retrouvera comme journaliste pendant la guerre civile espagnole ; pendant la guerre aux Bahamas comme espion en enquêtant sur le duc et la duchesse de Windsor ; dans les années 50, comme directeur d’une galerie d’art à New York et enfin, dans les années 80, fuyant la crise et l’ère Thatcher pour se ressourcer dans le sud de la France, confronté à la mémoire des maquis et de la Résistance. Logan ne cesse de tenir un journal, reliant et préservant artificiellement les multiples facettes de son identité plurielle et les images de ceux et celles qui ont fait ce qu’il est. 

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Conor Nealon (Logan enfant)

Dans l’idée de retracer le voyage de Logan Mountstuart dans la vie, la première image d’Any Human Heart est entre le rêve et la réalité, comme une vision obsédante, saturée de lumière, à la limite de l’onirisme, accompagnée de la voix d’un narrateur âgé, celle de Logan (Jim Broadbent) qui essaye d’en déchiffrer le sens. La scène montre un petit garçon dans une barque en Uruguay (Logan est d’origine uruguayen par sa mère, sa « best half » selon lui) et observe et est observé par trois personnages sur la berge. On comprendra qu’il s’agit des trois avatars de Logan aux tournants de sa vie : le jeune homme, l’adulte et le vieil homme. Je trouve ce début et ce qui s’ensuit vraiment prometteur : par son étrangeté et son originalité, ça attire forcément notre attention. Ce n’est pas tout-à-fait un souvenir de Logan mais plutôt une représentation mentale de sa propre vie et de son identité. Qui est-il ? Les trois personnages à la fois, ensemble ou chaque Logan a t-il son identité propre, distincte des autres ? Restons-nous les mêmes en vieillissant ?

any-human-heart-memoriesDans cette perspective, cela va de soi que le narrateur (très discret de la série sans l’envahir outre mesure) soit le Logan vieillissant et en vérité, c’est à partir de ce point de vue que toute l’histoire de Logan est retracée en suivant les souvenirs du vieil homme qui fait du tri dans ses papiers, dans ses photos et qui relit ses carnets. D’ailleurs, pour continuer dans la veine énigmatique du début d’Any Human Heart, lui et le spectateur est littéralement assailli par ses souvenirs, comme des flashs, des phrases qui l’ont marqué sans que l’on comprenne exactement leur signification et qui ces personnes représentent dans la vie de Logan. C’est assez astucieux comme manière de faire et ce n’est que rétrospectivement au long des quatre épisodes qu’on n’en comprend le sens et le moment.

Sam Claflin (Logan jeune)

Sam Claflin (Logan jeune)

Après cette entrée en matière énigmatique, la vie de jeune-homme de Logan ne pouvait pas être plus concrète. Au Jesus College d’Oxford, lors de sa dernière année, une seule question l’obsède : la perte de sa virginité. Avec deux amis (que l’on va retrouver tout au long de la série), il fait le pari de qui la pedrera en premier, récompense sonnante et trébuchante à la clé et c’est par cette compétition que va commencer la vie mouvementée de Logan.

C’est avec la très belle et sensuelle Tess (Holliday Grainger) que les ennuis commencent. Je ne vous en dis pas plus mais la perte de la virginité de Logan va avoir quelques conséquences, comme le début de son goût pour le mensonge. Petit clin d’œil, Holliday Grainger est apparue dans la saison 3 de Robin Hood (« A Dangerous Deal ») aux cotés de Richard Armitage en jouant le personnage de Meg dont la romance a marqué plus d’un esprit, mais pas le mien malheureusement. Toutefois, c’est une bonne actrice et elle est semble t-il plus remarquée depuis son rôle de Lucrèce Borgia dans la série The Borgias que j’ai encore à voir, ce qui est une bonne chose.

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Land (Charity Wakefield) & Logan (Sam Claflin)

On le comprend assez vite, la vie sentimentale et sexuelle de Logan va être centrale dans ce parcours qui retrace sa vie et elle est à la fois une source d’inspiration et un obstacle pour sa vocation littéraire. Sa rencontre avec Land Fothergill (Charity Wakefield) est déterminante par qu’elle le pousse à se dépasser, à avoir confiance en lui et à être anti-conventionnel. Intelligente, provocante et engagée, elle lui conseille d’écrire un livre non pas banalement pour se faire connaitre mais un livre qui fait réfléchir et qui change le monde à l’image de ceux de Virginia Woolf qu’elle qualifie de « genious » (on est bien d’accord). J’ai adoré ce personnage même si elle est peut-être trop exigeante avec Logan et, même si on ne l’a voit que dans le 1e épisode, la figure de Land va suivre le héros toute sa vie, comme s’il avait à lui prouver qu’il était capable de faire cette oeuvre révolutionnaire.

Encore une chose passionnante sur le jeune Logan, il sait se trouver des amis en la personne d’Ernest Hemingway (Julian Ovenden, bientôt dans la saison 4 de Downton Abbey) qu’il rencontre à Paris pour la première fois en 1926, date de la publication The Sun Also Rises. Il y a une scène fantastique dans un café parisien (on se croirait dans Midnight in Paris) où Logan lui confie ses ambitions, son envie d’écrire autre chose qu’une simple biographie de Shelley et où Hemingway déclame un poème :

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Logan (Matthew MacFadyen)

Passons au Logan devenu adulte, père de famille et ennuyé à mourir de sa nouvelle vie tranquille et rangée, à des années lumières de ses aspirations profondes de grand écrivain depuis le succès de son 1e roman The Girl Factory (sur une prostituée). Ce Logan est joué par le talentueux Matthew MacFadyen qui m’a fait oublié à jamais depuis Ripper Street et Little Dorrit son rôle de Darcy et que j’admire particulièrement en ce moment. Coté écriture, Logan va être bridé n’écrivant plus une seul ligne après son deuxième roman, The Cosmopolitans (sur les poètes d’avant-garde français rencontrés à Paris), très mal reçu par la critique.

Pour se ressaisir et trouver une source d’inspiration pour son prochain roman, Logan trouve grâce à son agent littéraire une mission en Espagne en tant que journaliste là où il va rencontrer au Consulat, après s’être fait voler son passeport dans une église (comme quoi…), Freya, une journaliste de la BBC. Vous vous imaginez bien que leur relation ne va pas être platonique ce qui n’est pas étonnant avec un personnage joué par Hayley Atwell qui est peut-être l’une des plus belles actrices que je connaisse. Petite coïncidence, Any Human Heart fourmille d’acteurs vu la même année dans Les Piliers de la Terre que je vous conseille vivement : Matthew MacFadyen (Philip), Hayley Atwell (Aliena), Sam Caflin (Richard) et Skye Bennett (Martha).

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Le personnage de Freya est l’un de mes préférés dans cette série et Hayley Atwell a un beau rôle non seulement grâce à son jeu mais aussi grâce à sa place dans l’intrigue et dans la vie de Logan. Je ne peux rester que très vague pour préserver le suspens mais clairement, ce n’est pas qu’une simple aventure et elle va rendre d’autant plus plus crédible aux yeux de Logan la maxime de son père selon laquelle la vie n’est qu’une question de chance : bonne chance, mauvaise chance, rien de plus.

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Logan (Matthew MacFadyen) en espion de la Naval Intelligence

Si je devais donner ma préférence parmi les quatre épisodes d’Any Human Heart, je dirais que les deux premiers sont largement les meilleurs (Oxford, Hemingway, la Seconde Guerre mondiale, Mathew MacFadyen en espion pour la Naval Intelligence de la Royal Navy recruté par un certain Ian Fleming).

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Le duc et a duchesse de Windsor (Tom Hollander & Gillian Anderson)

Sans oublier qu’il y rencontre le duc et la duchesse de Windsor, Edward VIII (celui qui abdique dans The King’s Speech) et Wallis Simpson, qui ne sont pas vraiment à leur avantage das cette série malgré la très bonne interprétation de Tom Hollander et Gillian Anderson dans les rôles respectifs.

 

 

 

 

 

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Logan (Jim Broadbent & Matthew MacFadyen)

Le troisième épisode est toujours centrée sur Logan mais dix ans après la Seconde guerre mondiale à New York comme directeur d’une galerie d’art mais il est légèrement moins passionnant que les deux autres. Il faut dire qu’il est précédé d’un épisode hautement dramatique ce qui est toujours difficile pour une série ou un film de repartir ensuite. Logan (toujours sous les traits de MacFadyen) commence à prendre de l’âge et il est clairement malheureux et traumatisé par la guerre (vous découvrirez vous-même pourquoi) ce qui l’incite à faire une psychothérapie avec un psy très difficile à cerner et qui gribouille des dessins dans son dossier au lieu de l’analyser.

Le 3e épisode est aussi un tournant car on rencontre un nouveau Logan qui n’est autre que le narrateur du 1e épisode (Jim Broadbent, le père de Bridget Jones et Slughorn dans Harry Potter) ce qui permet de boucler la boucle et de comprendre pourquoi Logan trie ses papiers et ses journaux intimes au début de la série. Le 4e épisode voit les dernières années de Logan et c’est un moment assez triste par son extrême solitude quand il revient à Londres et finalement s’installe dans le sud de la France, fuyant la crise économique, les grèves, la montée de l’anarchisme juste avant l’élection de Margaret Thatcher.

En définitive, Any Human Heart est parmi ce que j’ai vu de meilleur avec une très bel esthétique, une musique discrète mais un thème récurrent assez intéressant, un casting impeccable (Matthew MacFadyen à la fin du 2e épisode est juste incroyablement bluffant) et je pense que c’est une série qui fait beaucoup réfléchir.

Je l’ai brièvement mentionné mais Any Human Heart est l’adaptation du roman éponyme de William Boyd (A Livre Ouvert dans sa version française) et ce dernier offre le scénario de cette série, ce qui explique surement sa qualité. Ça m’a donné envie de lire cet auteur : je compte feuilleté Any Human Heart et surtout lire La vie aux aguets que j’ai reçu aujourd’hui même.

 

Où se procurer Any Human Heart (2010) ?

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Any Human Heart

(A Livre Ouvert)

DVD – EUR 12, 40

(VO sous-titrée en anglais uniquement)

 

 

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Any Human H

eart de William Boyd

Penguin – 512 pages

EUR 9, 56

 

 

william-boyd-a-livre-ouvertA livre ouvert de William Boyd

Points – 608 pages

EUR 8, 27

 

 

 

Amis anglophiles, le mois anglais is coming !

 

9e contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine

 

 

« Les intrus de la Maison Haute » de Thomas Hardy

29 Juin
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« Landscape Hardy… Wessex Tales 2 » © Janis Zroback

L’intrigue

Les intrus de la Maison Haute regroupe deux nouvelles, ou plutôt deux « contes » d’une contrée fictive propre à l’univers de Thomas Hardy à l’image de son Dorset natal et héritier du célèbre royaume médiéval anglo-saxon, le Wessex. Plongé dans un lieu atemporel dominé par le monde paysan des campagnes et des landes, on y retrouve des gens simples , des laitières et des fermiers dans une vie calme et routinière.

Calme ? Peut-être pas… Des histoires étranges se passent comme la mauvaise aventure que va vivre Gertrude Lodge, la charmante jeune mariée d’un riche fermier quand son bras gauche s’atrophie soudainement, altérant sa beauté par trop de souffrance. Serait-ce l’oeuvre d’une malédiction ? Son ancienne rivale serait-elle impliquée ? (« Le bras atrophié »)

Quant à l’avenir tout tracé qu’imaginait Charles Darton sur le chemin de la Maison Haute où habite Sally pour lui demander sa main, il est contrecarré par des retrouvailles inattendues après le retour d’Australie du frère prodigue de Sally, marié et père de famille… (« Les intrus de la Maison Haute »)

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Thomas Hardy

Thomas Hardy a toujours été un auteur qui m’attire sans que je me l’explique (sûrement pour Tess d’Urberville) et je ne sais pas pourquoi non plus je commence tout juste à le lire. J’aurais aimé commencé par Les Forestiers pendant le mois anglais mais, faute de temps, j’ai choisi la facilité avec ces deux nouvelles parmi les Wessex Tales. Autant dire que ça ne représente pas le même plaisir de lecture qu’un roman quoique j’aime beaucoup le genre de la nouvelle (le pratiquant moi-même) mais c’est difficile d’écrire une bonne nouvelle et de procurer un plaisir comparable à celui d’un roman en si peu de place.

Autant dire que si mon ressenti est mitigé (et il l’est en partie, malheureusement), ce n’est peut-être pas la faute de Thomas Hardy mais surtout la mienne pour l’avoir découvert avec ces deux « contes » au lieu d’un bon vieux roman et en partie de mon édition qui (simple supposition) ne propose pas à mon avis les meilleures nouvelles de l’oeuvre d’Hardy. Un peu comme Trois enquêtes du Père Brown de G.K Chesterton, je suis restée un peu sur ma faim, sentant du potentiel dans le talent de narration d’Hardy mais frustrée de n’avoir pas en main le must-have de ses nouvelles…

Wessex-Hardy

Je suis d’autant plus frustrée que son obsession pour un Wessex purement fictionnel inspiré de ses souvenirs du Dorset dans le but de faire de sa région natale un lieu mythique et légendaire, nourri de traditions ancestrales et d’un folklore qui lui est propre est très prometteur et s’annonçait très riche pour l’imagination. Je suis passionnée par la notion de mythe et il faut dire que le Royaume-Uni n’a pas beaucoup de grands mythes fondateurs (à part les légendes arthuriennes) et c’est après tout d’après ce constat que Tolkien a entre autres choses écrit Le Seigneur des Anneaux (mis à part son amour des langues qui l’a conduit à inventer de toute pièce la langue elfique pour le fun). Ainsi, l’insistance sur l’aspect mythique du Wessex avait dans mon esprit cette même manière de pallier au manque de mythes fondateurs de l’Angleterre. Face à un projet aussi ambitieux, forcément, le format de la nouvelle est d’emblée délicat mais, sauf erreur de lecture, ni « Le bras atrophié », ni « Les intrus de la Maison Haute » n’offre un tel tableau du Wessex, du moins à la hauteur de mes attentes.

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« Hardy… Sunset in Egdon Heath »
© Janis Zroback

Il y a des petites touches par-ci par-là qui ont commencé à développer l’aspect mythique du Wessex comme ce passage dans « Le bras atrophié » où la lande d’Egdon est décrite durant la marche à pied de l’héroïne pour trouver un guérisseur-magicien qui pourrait guérir son bras (le meilleur moment de la nouvelle selon moi) et où il y a une allusion à certain Barde :

« Le vent hurlait lugubrement sur les pentes de la lande – cette même lande, très probablement, qui avait été témoin de l’agonie d’Ina, roi du Wessex, présenté à la postérité sous le nom de Lear. »

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Casterbridge, un des lieux des Wessex Tales et du Mayor of Casterbridge

Difficile de parler de deux nouvelles aussi courtes sans trop en révéler et éviter si possible de vous gâcher la chute mais s’il fallait que je choisisse laquelle de ces deux nouvelles mérite la plus d’être lue, je pense que la première « Le bras atrophié » rapporterait mes suffrages (ce qui est un peu bête puisque l’édition met l’accent sur « Les intrus de la Maison Haute » dans son titre, anyway). Contrairement à cette dernière qui est peut-être plus prosaïque, « Le bras atrophié » est presque une nouvelle fantastique qui joue sur les superstitions et le folklore des habitants de ce Wessex imaginaire. Malédictions, rêves à la limite du mysticisme, guérisons par des solutions plus que louches, tout y est pour intriguer et renforcer ce tableau légendaire et étrange du Wessex et ses drôles de mœurs.

Sycamore_rootsQuant aux « Intrus de la Maison Haute », disons qu’à mon sens, ça ne va pas plus loin qu’une histoire matrimoniale avec quelques rebondissements très romanesques qui peut plaire mais qui ne marque pas l’esprit plus que ça. Je dois dire toutefois que la Maison Haute, la demeure en question dans le titre, celle de Sally et de sa mère, est assez étrange et elle est peut-être la meilleure invention de son auteur dans cette nouvelle assez plate, pas du tout rachetée par sa chute. La Maison Haute est drôlement agencée, isolée, perchée en hauteur et située devant un sycomore dont les racines forment un escalier commode pour accéder à l’entrée de la maison en quittant la route. Ca a quelque chose de glauque et poétique à la fois. Je ne connais pas très bien toutes ses autres nouvelles mais j’ai l’impression que Thomas Hardy a un certain goût pour les histoires sombres, les lieux à la limite gothiques et les ambiances qui font un peu frisonner. Si parmi vous, il y a de meilleurs connaisseurs de son oeuvre que moi, je serais curieuse de savoir si ça se confirme ou non.

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En bref, Les intrus de la Maison Haute n’est peut-être pas l’oeuvre avec laquelle j’aurais voulu découvrir Thomas Hardy mais malgré une légère déception, il me tarde de mieux le connaitre, de fouiller son goût pour les ambiances étranges et de confirmer la confiance que j’ai en ses talents de narration. Je compte bien commencer avec Les Forestiers dans sa très belle édition « Libretto » qui était ma première idée de lecture après tout. Stay tuned !

 

 

Retrouvez d’autres avis plus enthousiastes du talent de nouvelliste de Thomas Hardy par exemple chez Lou sur le recueil Métamorphoses (éd. de l’Arbre).

 

Où se procurer Les intrus de la Maison Haute

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Les intrus de la Maison Haute précédé d’un autre conte du Wessex de Thomas Hardy

Folio – 113 pages

EUR 1, 90

 

 

 

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C’est ma huitième contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine.

"Look Back In Anger" (1956) de John Osborne

23 Juin
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“The injustice of it is about perfect—the wrong people going hungry, the wrong people being loved, the wrong people dying… while the rest of the world is being blown to bits around us what matters — me, me me.” Jimmy Porter (Richard Burton) in Look back in Anger de Tony Richardson (1959)

 

 

Ça vous avez manqué ? Après près de mois mois d’absence faute de temps et d’inspiration, mon rendez-vous « Un mois, un extrait » est enfin de retour et, pour rendre hommage au mois anglais qui touche bientôt à sa fin (hélas !), je vais  mettre à l’honneur non seulement un auteur anglais mais aussi un genre dont je ne parle pas assez souvent sur La Bouteille à la Mer, j’ai nommé : le théâtre !

 

Mais, comme d’habitude, pour ceux qui auraient raté les derniers épisodes, petite piqûre de rappel sur ce rendez-vous (normalement) mensuel où vous pouvez participer !

 

Qu’est-ce qu’« Un mois, un extrait » ?

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C’est un rendez-vous mensuel que j’ai créé pour varier mes lectures et multiplier les moments de partage entre ceux qui me lisent et moi-même. Avant chaque premier du mois, il suffit de me contacter et de me faire parvenir vos idées soit par courriel (l’adresse de contact est disponible dans la rubrique « L’auteur », voir en haut de page), soit en me laissant un commentaire en bas de ce billet ou sur la page Facebook de « La Bouteille à la Mer ».

 

Vous pourrez écrire votre propre article en invité ou, faute de temps à y consacrer, écrire un petit topo pour expliquer votre lien avec l’extrait en question et je me charge de mettre en forme un article où vous (et/ou votre blog) seront cités. Aucune obligation de posséder un blog ou d’être un(e) grand(e) spécialiste en littérature. C’est surtout le partage qui compte qui que vous soyez et quelques soient vos goûts. Je suis toujours curieuse de découvrir de nouvelles choses, de nouveaux genres et c’est l’occasion !

 

« Dans les épisodes précédents », « Un mois, un extrait » a fait découvrir :

 

#1: L’Idiot de Fiodor DOSTOÏEVSKI
#4: « Éclaircie en hiver » in Pièces de Francis PONGE
#5: « Un plaisant » in Le Spleen de Paris de Charles BAUDELAIRE 
#6: Chardin et Rembrandt de Marcel PROUST 
#7: De profundis d’Oscar Wilde
 
Vous pouvez retrouver l’intégralité des articles et leurs extraits dans la rubrique « Un mois, un extrait » en haut de page.

 

Look Back in Anger
J’ai parlé ici encore moins de théâtre anglais (ou de théâtre tout court) que de théâtre contemporain et ce n’est pas faute d’aimer le théâtre et suivre de près ou de loin les programmations culturelles chaque année. Mais faute de temps et de moyens, ce n’est pas possible d’assouvir systématiquement ma passion pour le théâtre.

 

Quand j’ai pensé vous parlé d’une pièce anglaise, j’ai bien sûr tout de suite songé à Shakespeare, notre maître à tous, mais à mon habitude, j’aime sortir des sentiers battus ce qui m’a demandé un peu de recherche pour trouver un dramaturge anglais et contemporain qui pourrait satisfaire mes goûts.

 

John Osborne

John Osborne

 

 

C’est ainsi que j’ai porté mon choix sur John Osborne et sa pièce Look Back in Anger (1956), traduite en français (et c’est de circonstance aujourd’hui !) : La Paix du dimanche. John Osborne (1929-1994) fait partie de cette génération d’auteurs appelés par la critique de « Angry Young Men » (les jeunes gens en colère) qui contre le snobisme, le maniérisme et l’art pour l’art de la génération précédente, affirme une esthétique volontairement hyper-réaliste et concrète, proche du quotidien, et critique d’un regard cynique et désabusé la société des années 40-50 du point de vue d’auteurs aux origines généralement modestes et de la classe travailleuse.

 

Richard Burton (Jimmy) & Mary Ure (Allison) in Look Back in Anger (1959)

Richard Burton (Jimmy) & Mary Ure (Allison) in Look Back in Anger (1959)

 

 

Quoi de mieux que le théâtre pour mettre en oeuvre cette critique acerbe ? La place du quotidien, de la routine a une grande place dans Look Back in Anger puisque l’action se situe dans un appartement modeste, celui de Jimmy et Allison Porter en compagnie de l’ami et associé de Jimmy, Cliff Lewis, un dimanche en pleine lecture des journaux quotidiens pendant qu’Allison repasse. Quoi de plus ennuyeux qu’un dimanche ? Cette monotonie du quotidien, c’est justement ce qui met en colère Jimmy, un parfait anti-héros plein de ressentiment contre la société, contre la bourgeoisie (dont est issue sa femme), contre Allison si calme, si passive et finalement contre lui-même, lui qui se considère comme une cause perdue.

 

Richard Burton (Jimmy)

Richard Burton (Jimmy)

 

Voilà ce qui anime Jimmy, la colère. Ça n’en fait pas un personnage sympathique mais pas non plus antipathique. A vrai dire, il nous ressemble trop pour le traiter seulement d’enfoiré lui qui pousse à bout sa femme, qui la rabaisse, qui en vient même par accident à la blesser, qui critique son beau père le colonel et sa mentalité edwardienne. Quand on se regarde dans le miroir, on est tous à un moment donné en colère contre tout et tous et surtout contre nous-même. Au milieu de tout ça, il y a Cliff qui essaye tant bien que mal d’apaiser tout le monde, de défendre Allison, de remettre à sa place Jimmy, d’essayer que ce couple recolle les morceaux. En fin de compte, c’est lui « la paix du dimanche ». Est-ce que cette paix sera retrouvée à la fin de la pièce ? A vous de le découvrir en lisant Look Back in Anger mais avant ça, laissez-vous tenter par cet extrait qui met en scène Jimmy dans toute sa splendeur, à savoir, une colère totale qui ferait presque passer Achille pour un amateur du dimanche !

 

Look Back in Anger (La paix du dimanche) de John Osborne – Extrait de l’Acte I

 

 

JIMMY: Why do I do this every Sunday? Even the book reviews seem to be the same as lastweek’s. Different books—same reviews. Have you finished that one yet?

 

CLIFF: Not yet.

 

JIMMY: I’ve just read three whole columns on the English Novel. Half of it’s in French. Do the Sunday papers make you feel ignorant?

 

CLIFF: Not ‘arf.

 

JIMMY: Well, you are ignorant. You’re just a peasant. (To Alison.) What about you? You’re not a peasant are you?

 

ALISON: (absently). What’s that?

 

JIMMY: I said do the papers make you feel you’re not so brilliant after all?

 

ALISON: Oh—I haven’t read them yet.

 

JIMMY: I didn’t ask you that. I said—

 

CLIFF: Leave the poor girlie alone. She’s busy.

 

JIMMY: Well, she can talk, can’t she? You can talk, can’t you? You can express an opinion. Or does the White Woman’s Burden make it impossible to think?

 

ALISON: I’m sorry. I wasn’t listening properly.

 

JIMMY: You bet you weren’t listening. Old Porter talks, and everyone turns over and goes to sleep. And Mrs. Porter gets ’em all going with the first yawn.

 

CLIFF: Leave her alone, I said.

 

JIMMY: (shouting). All right, dear. Go back to sleep. It was only me talking. You know? Talking? Remember? I’m sorry.

 

CLIFF: Stop yelling. I’m trying to read.

 

JIMMY: Why do you bother? You can’t understand a word of it.

 

CLIFF: Uh huh.

 

JIMMY: You’re too ignorant.

 

CLIFF: Yes, and uneducated. Now shut up, will you?

 

JIMMY: Why don’t you get my wife to explain it to you? She’s educated. (To her.) That’s right, isn’t it?

 

CLIFF: (kicking out at him from behind his paper). Leave her alone, I said.

 

JIMMY: Do that again, you Welsh ruffian, and I’ll pull your ears off.

 

He bangs Cliff’s paper out of his hands.

 

CLIFF: (leaning forward). Listen—I’m trying to better myself. Let me get on with it, you big, horrible man. Give it me. (Puts his hand out for paper.)

 

ALISON: Oh, give it to him, Jimmy, for heaven’s sake! I can’t think!

 

CLIFF: Yes, come on, give me the paper. She can’t think.

 

JIMMY: Can’t think! (Throws the paper back at him.) She hasn’t had a thought for years! Have you?

 

ALISON: No.

 

(…) 

 

CLIFF: Give me a cigarette, will you?

 

JIMMY (to Allison) : Don’t give him one.

 

CLIFF: I can’t stand the stink of that old pipe any longer. I must have a cigarette.

 

JIMMY: I thought the doctor said no cigarettes?

 

CLIFF: Oh, why doesn’t he shut up?

 

JIMMY: All right. They’re your ulcers. Go ahead, and have a bellyache, if that’s what you want. I give up. I give up. I’m sick of doing things for people. And all for what? Alison gives Cliff a cigarette. They both light up, and she goes on with her ironing. Nobody thinks, nobody cares. No beliefs, no convictions and no enthusiasm. Just another Sunday evening.

 

Cliff sits down again, in his pullover and shorts. 

 

Perhaps there’s a concert on. (Picks up Radio Times) Ah. (Nudges Cliff with his foot.) Make some more tea. Cliff grunts. He is reading again. Oh, yes. There’s a Vaughan Williams. Well, that’s something, anyway. Something strong, something simple, something English. I suppose people like me aren’t supposed to be very patriotic. Somebody said—what was it— we get our cooking from Paris (that’s a laugh), our politics from Moscow, and our morals from Port Said. Something like that, anyway. Who was it? (Pause.) Well, you wouldn’t know anyway. I hate to admit it, but I think I can understand how her Daddy must have felt when he came back from India, after all those years away. The old Edwardian brigade do make their brief little world look pretty tempting. All homemade cakes and croquet, bright ideas, bright uniforms. Always the same picture: high summer, the long days in the sun, slim volumes of verse, crisp linen, the smell of starch. What a romantic picture. Phoney too, of course. It must have rained sometimes. Still, even I regret it somehow, phoney or not. If you’ve no world of your own, it’s rather pleasant to regret the passing of someone else’s. I must be getting sentimental. But I must say it’s pretty dreary living in the American Age—unless you’re an American of course. Perhaps all our children will be Americans. That’s a thought isn’t it? He gives Cliff a kick, and shouts at him. I said that’s a thought!

 

(…) 

 

JIMMY: (moving in between them). Have you ever seen her brother? Brother Nigel? The straight-backed, chinless wonder from Sandhurst? I only met him once myself. He asked me to step outside when I told his mother she was evil minded.

 

CLIFF: And did you?

 

JIMMY: Certainly not. He’s a big chap. Well, you’ve never heard so many well-bred commonplaces come from beneath the same bowler hat. The Platitude from Outer Space—that’s brother Nigel. He’ll end up in the Cabinet one day, make no mistake. But somewhere at the back of that mind is the vague knowledge that he and his pals have been plundering and fooling everybody for generations. (Going upstage, and turning.) Now Nigel is just about as vague as you can get without being actually invisible. And invisible politicians aren’t much use to anyone—not even to his supporters! And nothing is more vague about Nigel than his knowledge. His knowledge of life and ordinary human beings is so hazy, he really deserves some sort of decoration for it— a medal inscribed « For Vaguery in the Field ». But it wouldn’t do for him to be troubled by any stabs of conscience, however vague. (Moving down again.) Besides, he’s a patriot and an Englishman, and he doesn’t like the idea that he may have been selling out his countryman all these years, so what does he do? The only thing he can do—seek sanctuary in his own stupidity. The only way to keep things as much like they always have been as possible, is to make any alternative too much for your poor, tiny brain to grasp. It takes some doing nowadays. It really does. But they knew all about character building at Nigel’s school, and he’ll make it all right. Don’t you worry, he’ll make it. And, what’s more, he’ll do it better than anybody else!

 

There is no sound, only the plod of Alison’s iron. Her eyes are fixed on what she is doing. Cliff stares at the floor. His cheerfulness has deserted him for the moment. Jimmy is rather shakily triumphant. He cannot allow himself to look at either of them to catch their response to his rhetoric, so he moves across to the window, to recover himself, and look out. It’s started to rain. That’s all it needs. This room and the rain. He’s been cheated out of his response, but he’s got to draw blood somehow.

 

(…)

 

Où se procurer Look Back in Anger ?

En VO : Look Back in Anger 
96p. – EUR 9, 30
En VF : La paix du dimanche
92p. – EUR 11, 78
Adaptations : Look Back in Anger de Tony Richardson (1959), avec Richard Burton, EUR 18, 79
Look Back in Anger de Judi Dench (1989), avec Kenneth Branagh, Emma Thompson et Gerard Horan. EUR 10, 74

 

 

 

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C’est ma septième contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine.

"Little Dorrit’ (BBC, 2008) d’après le roman de Charles Dickens. Avec Matthew MacFadyen.

21 Juin
 
« You talk easily of hours, sir. How long do you think an hour is to a man who is choking for want of air? »
 

 

Synopsis

« Little Dorrit« , voilà comment on surnomme Amy Dorrit, une jeune femme de 21 ans menue mais grande par son courage qui est née et continue à vivre à la Maréchaussée, la prison pour dettes de Londres, prenant soin de son père captif, connu pour être »le Père de la Maréchaussée » tant sa détention fut longue. Libre de sortir pour subvenir aux besoins de sa famille, Amy est recommandée aux Clennam, une famille de riches négociants où elle est employée pour des travaux de couture par Mrs Clennam, une vieille femme solitaire, acariâtre et paralysée des jambes qui, malgré son tempérament autoritaire, la traite avec tendresse. Son fils Arthur revient au pays après quinze ans d’absence pendant lesquelles il a servi de bras droit à son père dans ses affaires en Chine. Sur son lit de mort, son père lui confie une montre à gousset à remettre à sa mère, visiblement torturé par l’idée de « réparer » quelque chose… Obsédé par les dernières paroles de son père, Arthur devine qu’un lourd secret entoure sa famille et il s’apprête à tout mettre en oeuvre pour le découvrir. Pourquoi n’est-ce pas un hasard si Mrs Clennam emploie Amy, elle si peu habituée aux œuvres de charité ? Amy serait-elle impliquée dans ce lourd secret qui pourrait ruiner à jamais la réputation de la maison Clennam  ?  Arthur se lie rapidement d’amitié avec Amy, devient un bienfaiteur pour son père et pourrait bien être sur le point de changer leur vie à jamais.   

 

Après Les Piliers de la Terre et surtout Ripper Street, je continue ma folle aventure dans la filmographie de Matthew MacFadyen qui est en train de devenir un de mes acteurs fétiches ce qui n’était pas gagné au départ. Je suis tombée sous le charme d’un nouvel period drama Little Dorrit (2008) où il joue l’un des rôles principaux, celui de l’adorable Arthur Clennam, un vrai gentleman. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, cette mini-série n’a pas été distribuée en France ce qui m’a permis de la voir en VO et donc profiter pleinement de la voix profonde et grave de Matthew MacFadyen, parfaite pour la narration et ce n’est pas étonnant s’il a beaucoup lu pour le public comme ce poème de W.B. Yeats que j’écoute avec tant de plaisir, « When you are old » :

 

 

L’héroïne de cette série, Amy, interprétée par Claire Foy (connue pour son rôle de Julia dans Being Human) que je ne connaissais pas, a été pour moi une vraie découverte et son personnage est touchant sans être larmoyant, courageuse sans être héroïque et amoureuse sans être niaise. Grâce à l’interprétation de son actrice qui passe très bien de l’humilité et de la discrétion, de la tristesse à l’indignation, c’est un personnage tout en nuance et profondément unique qui va vous toucher, vous attendrir et même vous faire un peu pleurer. Je me suis beaucoup identifiée à elle et je trouve que dans ce genre de period drama où l’on rencontre beaucoup de personnages pauvres, elle se distingue par sa force de caractère et son stoïcisme qui lui permet d’être heureuse même dans sa condition de fille-infirmière pour son père. Elle ne se plains jamais de son sort et c’est peut-être ce qui fait qu’elle mérite d’autant plus d’être aidée par Arthur.

 

En tant qu’héroïne, elle a bien sûr droit à de très jolies scènes, parfois tendres, parfois poignantes, comme celle où elle jette à l’eau le bouton de manchette d’Arthur qu’elle a conservé, comme une façon de renoncer définitivement à en être aimée puisque sa famille vit à son crochet. Il y a aussi cette scène splendide et très poétique où elle raconte une histoire à son amie Maggy (Eve Myles) qui est une sorte de métaphore de sa relation avec Arthur Clennam, qui est le premier à prendre pitié du sort de sa famille.

 « Once upon a time there was a princess. And she had everything that you could wish for and a great deal more. Now, near the palace was a cottage in which live a poor, little, tiny woman. All alone. Quite a young one. And one day, the princess stopped at the cottage and said to the tiny woman, « Let me see what you keep there. » And the tiny women open her very secret place and showed the princess a shadow. It was the shadow of someone who’d gone by many years ago. « And you keep watch over this every day? » said the princess. « Yes, » said the tiny woman. « Because no one so good or kind had ever passed that way ever since. » She realized that for all of her gold and silver and diamonds and rubies, she had nothing so precious to her as that shadow was to that tiny woman. »

 

L’une des perles de cette mini-série, c’est aussi le thème musical composé par John Lunn qui revient à chaque moment charnier et dramatique, à la fois triste et intense, lent et rapide ce qui symbolise assez bien les hauts et les bas de l’histoire d’Amy Dorrit. C’est une mélodie qui vous restera en tête, preuve que c’est une très bonne mélodie. Elle me rappelle un peu la musique de Downton Abbey, ce qui n’est pas si idiot puisque John Clunn a aussi composé pour cette série

 

Little Dorrit est aussi très beau esthétiquement avec une photographie à la fois très sombre dnas la partie londonienne, et très colorée et lumineuse dans les moments passés en Italie par la famille Dorrit et particulièrement à Venise, un lieu vraiment emblématique pour moi que je retrouve toujours avec tendresse à l’écran. Les scènes à Venise ont toutes un coté très intimistes et poétiques et c’est un moment pour Amy de grand émerveillement qu’on partage avec elle très facilement.

 

 

Le grand intérêt de cette série, c’est bien sûr le mystère qui entoure la famille d’Arthur Clennam et qui implique Amy Dorrit derrière les dernières volontés de son père : « Arthur… Your mother… Put it right… » et derrière l’enigmatqiue inscription cachée dans la montre à gousset de son père « Do not forget ». Réparer quoi ? Ne pas oublier quoi ? Qui les Clennam ont-il lésé ? Pourquoi cela déshonorerait-il autant les Clennam ? Mrs Clennam (Judith Parfitt) et son domestique Mr Flintwinch semblent être mieux renseignés que les autres mais restent plus silencieux qu’une tombe sur le sujet. Mais Blandois, un notoire meurtrier français (Andy Serkis) qui fait plus froid dans le dos que Gollum va rapidement découvrir leur secret et, bien sûr, leur tirer les vers du nez, moyennant sonnantes et trébuchantes pour payer son silence…

 

Comme beaucoup de period drama, Little Dorrit brille par ses personnages secondaires. Tom Courternay, qui joue le père d’Amy, William Dorrit, joue avec beaucoup de justesse ce personnage, à demi-fou, bouffi de fierté mais aussi souffrant de sa captivité qui n’en finit pas.  Je pense à une scène très poignante en particulier à l’épisode 4 qui est peut-être le climax de sa détresse. Vraiment heart-breaking :

« What does it matter whether I eat or starve? What does it matter whether such a blighted life as mine comes to an end, now, next week, or next year? What am I worth to anyone? Oh, Amy ! If you could see me as your dear mother saw me. I was young, I was accomplished, good-looking and people sought me out, and envied me. They envied me! And yet I have some respect, here. I am not quite trodden down. Go out and ask who is the chief person in the place. They’ll tell you « it’s William Dorrit ». Go and ask who is never trifled with, and they’ll tell you « it’s William Dorrit ». Go and ask what funeral here will make more talk, yes and perhaps more grief, than any that has ever gone out at the gate. They’ll tell you « Its William Dorrit. » William Dorrit.!William Dorrit! William Dorrit! »

Il y a aussi John Chivery, le fils du gardien de la Maréchaussée, qui est très touchant en amoureux transi et qui a plusieurs scènes vraiment privilégiées pour un personnage si secondaire. Je ne connaissais pas Russell Tovey, encore un revenant venu de Being Human mais j’ai hâte de le revoir dans d’autres productions. Plus que tout, j’ai été très touchée par le personnage de Maggy, l’amie d’Amy, qui est retardée mentalement n’ayant pas évolué depuis ses dix ans à cause d’une fièvre. Elle est vraiment touchante et très bien jouée par Eve Myles qui a beaucoup de talent et qui joue son rôle avec beaucoup de justesse. Et, on retrouve avec plaisir Arthur Darvill, ce cher Rory dans Doctor Who bien que son personnage ne soit pas des plus réluisants et marquants. Any way, ça fait plaisir de revoir sa frimousse rousse.

 

En bref, autant pour son casting que pour Matthew MacFadyen, pour la BBC ou pour Dickens, ne ratez pas Little Dorrit si vous avez l’occassion de vous le procurer. Vous vous offrirez un moment bien divertissant plein de mystère, de tendresse, d’amitié et un peu d’amour… Little Dorrit est parfait pour l’été qui commence aujourd’hui.

 

Où se procurer Little Dorrit ?

 
Little Dorrit (BBC, 2008), une mini-série produite par Andrew Davies de 14 épisodes de 29 minutes, d’après le roman de Charles Dickens. Avec Claire Foy (Amy Dorrit), Matthew MacFadyen (Arthur Clennam), Tom Courtenay (William Dorrit), Judith Parfitt (Mrs Clennam),  Russell Tovey (John Chivery), Freema Agyeman (Tattycoram), Eve Myles (Maggy), Arthur Darvill (Edward « Tip » Dorrit) et Andy Serkis (Rigaud/Blandois).
 
Disponible pour EUR 26, 49 (VO uniquement)
 
 

 
 
 

Sixième contribution au mois anglais, organisé par Lou et Titine.

"Une chambre à soi" de Virginia Woolf

15 Juin
« Il est néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe. »

L’argument


Pourquoi les pièces de Shakespeare n’ont pas été écrites par une femme ? Quelles sont les conditions autant matérielles que morales pour écrire une oeuvre de fiction ? Quand les femmes ont-elles arrêté d’écrire pour se plaindre pour enfin faire oeuvre d’art ? Dans cette conférence de 1929 sur les femmes et le roman, Virginia Woolf nous entraîne dans une promenade à travers les siècles, de l’époque élisabéthaine au monde contemporain depuis le droit de vote accordé aux femmes, pour entreprendre une véritable généalogie des conditions favorables et défavorables de l’écriture féminine pour enfin s’interroger sur la différence des sexes et pour conseiller les futures femmes de lettres sur ce qui doit les guider dans l’écriture.

Même dans ses essais, on retrouve l’amour de Virginia Woolf pour la fiction que cela soit, avec sérieux pour son propos en discutant de la relation entre les femmes et la fiction ou dans sa propre écriture où chaque chapitre (comptez-en six) prend les airs d’une mise en scène littéraire qui nous fait suivre une narratrice, Mary, dans son voyage à travers les époques sur les traces des femmes écrivains. 

 

Le premier chapitre nous emmène à Oxbridge, une université fictive entre Oxford et Cambridge, où les femmes ne sont pas autorisées à marcher sur le gazon ou à entrer dans une bibliothèque sans lettre de recommandation. Au second chapitre, on la retrouve dans la maison de sa tante pendant et après un repas où la digestion est propice à la réflexion sur les femmes mais aussi au coeur de ses recherches dans les rayonnages du British Museum où elle se met en colère contre l’affirmation selon laquelle « les femmes [seraient] intellectuellement, moralement et physiquement inférieurs aux hommes ». Le troisième chapitre se situe au coeur du XVIe siècle où face au génie de Shakespeare, sans égal, la narratrice retrace le destin de la soeur du dramaturge, Judith, vouée à l’oubli malgré les mêmes talents que son frère sans être permise à cause des circonstances d’écrire une seule ligne pour, tragiquement, se donner la mort se découvrant enceinte.. 

 

Le quatrième temps de son voyage est celui des pionnières sorties de l’anonymat avec Jane Austen et Charlotte Brontë, deux modèles opposés qui abordent l’écriture avec deux esprits différents, l’un avec confiance, l’autre avec rancune contre ces hommes qui lui ont empêché de visiter le vaste monde. C’est à ce moment-là que les femmes de lettres entrent vraiment dans l’Histoire et, c’est au chapitre 5 et 6, que Virginia Woolf s’attaque au lourd débat sur la différence des sexes où, à la suite de Coleridge, elle adhère à l’idée que les grands écrivains sont ni des hommes, ni des femmes mais délibérément androgynes. Ce profil de l’écrivain androgyne, qui garde l’équilibre entre son coté masculin et son coté féminin , est proprement l’aspect le plus fictionnel dans Une chambre à soi et fait écho par exemple à la figure d’Orlando, ce génie androgyne et immortel.
Aphra Behn
Christina Rossetti
Ce que j’ai trouvé passionnant dans cet essai, c’est l’hommage que Virginia Woolf rend à toutes ces femmes de lettres oubliées et qui, pourtant, sont des pionnières qu’il s’agit de faire revivre. J’ai aimé rencontrer certaines figures comme Christina Rossetti, la soeur du peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti, ou Aphra Behn, cette dramaturge de la Restauration, ou encore la figure fictive de la soeur de Shakespeare qui est une invention prodigieusement géniale et très inspirante. D’ailleurs, la soeur de Shakespeare est en quelque sorte l’âme de toute écrivain féminine en puissance, comme un modèle à suivre et à faire survivre ce qui me touche d’autant plus, moi qui aime tant écrire :

 

« Je vous ai dit au cours de cette conférence que Shakespeare avait une sœur ; mais n’allez pas à sa recherche dans la vie du poète écrite par sir Sidney Lee. Cette sœur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot. Elle est enterrée là où les omnibus s’arrêtent aujourd’hui, en face de l’Elephant and Castle. Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fut enterrée à ce carrefour, vit encore. Elle vit en vous et en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants. »

 

J’ai aimé aussi retrouvé la figure de Jane Austen qui est un tel pivot dans cette histoire de la condition des femmes de lettres. Elle n’écrit pas comme les autres, elle qui fait partie de ces femmes qui font « se mettre à faire usage de l’écriture comme d’un art et non plus comme d’un moyen pour s’exprimer elles-mêmes. » Même en n’ayant pas eu une chambre à elle, on la voit écrire dans cette pièce commune, ce petit théâtre d’observation des mœurs d’alors, interrompue de ci delà par telle ou telle tâche domestique et surtout cachant ses romans sous une feuille de buvard dès qu’un étranger entre dans la pièce. Comme cette jeune femme a réussi à égaler Shakespeare dans cette pièce commune, ça reste un mystère…

 

Une chambre à soi est bien sûr traversé par le féminisme tout particulier de son auteur mais pourtant, il échappe aux travers de l’exaltation de la femme et de ses qualités ou du mépris de la gente masculine pour aborder le sujet de la condition matérielle nécessaire à l’écriture d’un roman par une femme d’un point de vue presque neutre, suivant un esprit critique des plus honnêtes. Virginia Woolf rejette dos à dos d’un coté la supériorité masculine sur les femmes mais tout simplement la différence entre les sexes en dénonçant ce système comme enfantin comme s’il y avait deux camps adverses dans une cour de récréation. 

« Toute cette opposition de sexe à sexe, de qualité à qualité, toute cette revendication de supériorité et cette imputation d’infériorité, appartiennent à la phase des écoles primaires de l’existence humaine, phase où il y a des « camps », et où il est nécessaire pour un camp de battre l’autre et de la plus haute importance de monter sur l’estrade et de recevoir des mains du directeur lui-même une coupe hautement artistique. A mesure que les gens avancent vers la maturité, ils cessent de croire aux camps et aux directeurs d’école ou aux coupes hautement artistiques. De toute manière, quand il s’agit de livres il est notoirement difficile d’étiqueter de façon durable leurs mérites. » 

C’est cette exigence de ne pas vouloir choisir entre l’homme te la femme qui l’amène à défendre la cause de l’androgyne qui est une sorte de variante littéraire du genre qui met en relation l’homme et la femme non pas à des fins sociales mais bien d’écriture littéraire. Virginia Woolf cite de nombreux auteurs androgynes : Shakespeare étant le premier, Keats, Coleridge et Proust qui, quant à lui, chose rare chez un homme favorise son coté féminin. Cette posture de l’androgyne l’amène non seulement à citer les conditions matérielles qui favorisent l’écriture, c’est-à-dire l’indépendance financière et un espace consacré à la seule écriture :

« Il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire un oeuvre de fiction ou une oeuvre poétique. »

Mais, cette posture androgyne doit aborder l’écriture dans un certain esprit : on n’écrit pas en cherchant la gloire, ni en se projetant dans l’avenir pour savoir quelle postérité aura nos œuvres mais bien avec « la liberté de penser les choses en elles-mêmes » conçue comme une vraie délivrance. L’écriture ne sert pas à convaincre, à persuader ou à faire effet sur qui que ce soit mais elle vaut en elle-même sa propre valeur. L’écriture, c’est tout simplement se faire plaisir et faire de ce plaisir sa philosophie de vie et ne jamais se laisser décourager dans sa tâche :


« Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons. » 

« « Ne songez pas à influencer les autres « , voilà ce que j’aimerais vous dire si je savais comment donner à ces mots une sonorité exaltante. Pensez aux choses en elles-mêmes. »

Après avoir lu Une chambre à soi, on a envie de relever le défi que Virginia Woolf nous lance et de commencer tout de suite à écrire, ou de continuer, pour ne jamais, jamais s’arrêter dans notre chambre à soi fermée à double tours.

Où se procurer Une chambre à soi



Une chambre à soi de Virginia Woolf
10/18 – 171p.
EUR 5, 80

Disponible sous le titre Une pièce bien à soi
Rivages – EUR 6, 70

Une chambre à soi de Virginia Woolf est ma troisième contribution au Challenge Virginia Woolf chez Lou et ma cinquième contribution au mois anglais chez Lou et Titine.

Lecture Commune avec Claudia Lucia.

"Ripper Street" (BBC, 2012), avec Matthew MacFadyen

12 Juin
« What use our work… if we cannot care for those we love? »

 




Synopsis

 
Avril 1889. Six mois après les derniers crimes de Jack l’Éventreur, son ombre plane toujours sur Londres et Whitchapel, le quartier des prostituées, des juifs et des taudis où il a sévi. Pourtant, le travail de la Metropolitan Police et de l’inspecteur Edmund Reid (Matthew MacFadyen) continuent avec l’aide de l’agent Bennet Drake (Jerome Flynn), de son chirurgien américain Homer Jackson (Adam Rothenberg) et de la complicité de Long Susan qui dirige une maison close à Tender Street. La criminalité ne cesse d’augmenter et le souvenir du « Ripper » est grand, surtout lorsqu’une prostituée est retrouvée eventrée, visiblement d’après le rituel du célèbre meurtrier. Est-ce une mise en scène macabre ou le vrai signe de son retour ? 
 
Déjà dans Les Pilliers de la Terre, j’avais commencé peu à peu à me réconcilier avec Matthew MacFadyen, un acteur avec pourtant un gros potentiel mais qui, jusqu’à ce jour, ne m’avait jamais vraiment convaincue dans ses rôles, Mr Darcy inclus. Mais ça, c’était avant Ripper Street qui ne serait rien sans Matthew MacFadyen, lui qui joue l’inspecteur qui a enquêté sans succès sur l’affaire du « Ripper » et qui est torturé par la disparition de sa fille, refusant contrairement à sa femme d’en faire le deuil. Il s’est enfin trouvé un rôle à la hauteur de son talent et sa voix rauque ne peut rendre que plus crédible ce personnage brisé et pourtant forcé de continuer son travail au détriment de sa vie privée.

 

 

 

 

 

 

 

L’autre surprise de cette série, c’est de retrouver autant de bons acteurs, pour la plupart tout droit venus de Game of Thrones. Le temps d’un épisode, « The Weight on One Man’s Heart », Jerome Flynn comme acteur régulier connu pour son rôle de Bronn dans GoT est confronté à un test de loyauté quand il retrouve son ancien colonel Faulkner, joué par Iain Glenn qui joue le sexy Jorah Mormont et dont je ne me lasserai jamais de sa voix rauque.

Bref, on ne s’en lasse pas et, mise à part les têtes connues, j’ai été charmée par la personnalité haute en couleur de l’Américain de service, le « Captain » Jackson (Adam Rothenberg) qui a toutes les qualités réunies pour devenir un personnage inoubliable et attachant : ivrogne, malpropre, en cavale, locataire dans une maison close, tricheur et imbattable quand il s’agit de sauver sa peau.

L’autre atout de Ripper Street, c’est son réalisme et à quel point on frémit dans cette atmosphère putride, vicieuse et dangereuse du Londres victorien sous la menace du retour du « Ripper » qui défie non seulement la couronne, la police mais aussi la sécurité des grands comme des petites gens. Mais plus que tout, c’est le trio mal assorti de l’inspecteur Reid, de l’agent Drake et de Jackson qui donne autant de panache à cette série qui, certes, a du mal à démarrer mais qui vous mettra en haleine  jusqu’à la fin dès le troisième épisode. C’est certain, l’atmosphère est souvent sombre mais le cynisme et l’humour de Ripper Street donne à toutes ces affaires macabres un soupçon divertissant et excitant qui ne les quitte pas jusqu’au finale de la saison 1 où courriers du coeur, enlèvement de jeunes filles et proxénétisme sont au rendez-vous pour votre plus grand plaisir.

L’atout de charme parmi ce monde d’hommes est bien sûr le casting féminin qui, non seulement nous fait rentrer dans le monde sulfureux et scandaleux de la prostitution, avec Susan (Amanda Hale) pour le rôle principal mais aussi des femmes respectables comme la femme de l’inspecteur Reid, Emily dont la dévotion religieuse lui permet d’oublier son chagrin mais surtout la directrice d’un orphelinat juif, Deborah Goren qui est un personnage bluffant, tout ne profondeur et en humanité. Et, pour la fan de mode victorienne que je suis, la garde de robe de ses dames, surtout des prostituées, ne peut que me faire saliver d’envie.

Après ces huit épisodes haletants, on ne peut qu’en redemander, déçue de ne pas pouvoir en voir plus et complètement impatiente de connaitre la suite des enquêtes de l’inspecteur Reid dans la saison 2, prévue seulement en 2014.

Ripper Street (2012-…), une production de BBC One, créée par Richard Warlow en huit épisodes de 60 minutes. Avec Matthew MacFadyen (Inspecteur Edmund Reid), Jerome Flynn (Bennet Drake), Adam Rothenberg) et Amanda Hale (Long Susan).

Pour l’instant seulement disponible dans les pays anglophones pour £12.75.

Saison 2 programmée pour 2014.

 



Quatrième contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine.

 

 

Billet rétroactif pour le rendez-vous de juillet autour de Jack the Ripper des British Mysteries chez Lou et Hilde.

"Snobs" de Julian Fellowes (2004)

5 Juin
« Lorsqu’elle s’adressait à des étrangers, surtout plus jeune qu’elle, lady Uckfield veillait toujours à les appeler Mr ou Mrs Untel ou à utiliser leur titre exact. Ainsi, de même que par son mode d’expression, elle se présentait comme une survivante miraculeuse de la Belle Epoque dans l’Angleterre moderne, il lui plaisait de penser que son comportement et ses manières donnait une idée de ce qui se faisait au temps où l’on faisait les choses comme il fallait. 

Julian Fellowes

 

(…) Plus je connaissais lady Uckfield, plus j’admirais le soin qu’elle mettait à peaufiner son image de marque. Elle n’abandonnait jamais, elle était toujours l’archi-charmante et l’archi-méticuleuse marquise du long Été Edouardien. Jamais elle n’abdiquait. »

 

L’intrigue

Edith Lavery a 27 ans et ne cache pas ses ambitions de faire un beau mariage, loin de la femme moderne et carriériste des années 1990. Grâce au narrateur, elle va faire la connaissance du comte Charles Broughton, un des célibataires les plus convoités de l’aristocratie anglaise et elle va rapidement lui mettre la corde au cou malgré les réticences à peine voilés de la mère de Charles, lady Uckfield, de voir son fils héritier épouser une simple roturière. Loin de devenir uen Cendrillon moderne après avoir été la coqueluche des magazines à son mariage, Edith déchante vite: la vie de château à Broughton n’est pas aussi excitante que prévu, se lassant vite des parties de chasse, des réunions de comité et des thés de bienfaisance sous bonne garde de sa charmante belle-mère. Son quotidien ne lui offre aucune consolation, pas même Charles qui s’avère être un piètre amant, laissant l’ennui s’installer. Alors, quand le tournage d’une série s’installe à Broughton, l’arrivée des acteurs amène toutes sortes de tentations. Après avoir lutté pour arriver là où elle voulait, parmi les privilégiés, Edith va t-elle risquer de tout perdre ?









J’étais curieuse de lire ce roman de Julian Fellowes, le scénariste de Dowton Abbey et de Gosford Park, pour retrouver cet univers de la haute-société britannique qui semble le passionner (en en faisant lui-même partie par alliance) et pour juger de ses talents d’écriture autrement que sur petit-écran.

Sans être un roman de haute volée littéraire, Snobs est un roman de grande qualité notamment dans sa caractérisation des personnages et dans la représentation toute en nuance qu’il offre de la gentry anglaise. Je suis aussi passionnée que lui par ce milieu et son évolution à travers les siècles confrontée à la modernité, à la première guerre mondiale comme dans Dowton Abbey ou Parade’s End (diffusée à partir de ce week-end sur Arte) mais je ne crois pas avoir lu ou vu avant Snobs une oeuvre sur la noblesse britannique qui se passe de nos jours ou plutôt dans les années 90. Snobs met non seulement cette société en perspective avec ses propres difficultés à tenir son rang face à la banqueroute de la plupart des familles nobles qui n’hésitent pas à vendre leurs demeures pour en faire des restaurants ou des gîtes huppés mais aussi avec la société anglaise en entier qui ne répond pas aux mêmes règles ni aux mêmes valeurs et où la réussite et les privilèges ne sont pas hérités à la naissance mais acquis en montant l’échelle sociale.

 

Pour mener à bien cette satire, il fallait au roman un bon point de vue et il est justement occupé par le narrateur dont on ne connait pas l’identité exacte mais qu’on peut facilement identifier à une sorte d’alter ego de Julian Fellowes. Ce narrateur est un personnage intermédiaire qui jongle entre la haute-société, les anciens d’Eton,  le monde des clubs privés et des débutantes dans lequel il est né et le monde actuel en étant un acteur qui connait les milieux où le désir de réussite est roi. En étant à la fois à l’aise dans l’un et l’autre milieu, il échappe au snobisme de la haute-société délibérément ouverte aux seuls initiés mais aussi à l’envie et à la curiosité mal placée de ceux qui n’appartiennent pas à ce « club privé » de la noblesse mais qui meurent d’envie d’en faire partie, à n’importe quel prix.

Ce qui est dénoncé, c’est le décalage entre un monde où tout est gagné (du moins en apparence), où l’on vit dans la facilité, l’aisance en suivant les mêmes habitudes et en s’adonnant aux mêmes centres ‘intérêts qu’à l’époque édouardienne, et un monde où tout est à gagner, où il faut fructifier ses talents et réussir pour devenir quelqu’un :

« Comment s’épanouir personnellement quand on n’a ni talent, ni don d’aucune sorte à explorer ? Est-on vraiment à blâmer de vouloir vivre parmi les privilégiés ? Est-ce si répréhensible de préférer la belle vie quand on ne sait rien faire de ses dix doigts ? »

Le juste milieu, entre le pur snobisme et l’envie, c’est le personnage d’Edith qui l’incarne en passant par différents stades d’appréciation du milieu dans lequel elle apprend à vivre, plus ou moins difficilement. J’ai eu un peu de mal à m’identifier à elle ou même de comprendre ses choix tellement elle est aux antipodes à l’image que je me fais de la femme à son/notre époque : indépendante et s’offrant la réussite par son travail et non plus par le mariage.  Edith n’est pas du tout dans cette optique et, d’une certaine manière, en avouant vouloir réussir par la voie la plus facile, elle est moins hypocrite que d’autres personnages. Ce n’est pas forcément un personnage antipathique mais juste plus déterminée qu’elle le croit par le rêve de faire partie de ce monde privilégié héritant des aspirations de sa mère qui partage l’envie d’autres personnages d’appartenir à la haute-société, c’est-à-dire de ne pas être exclu du cercle fermé.

A coté de la satire sociale, Snobs a une belle réflexion sur l’amour et sur le mariage non seulement entre classes sociales différentes mais tout simplement de la place de l’amour dans le mariage :

« Le désir, l’état qu’on appelle communément « être amoureux » est une forme de folie. Une distorsion de la réalité tellement incroyable qu’elle devrait, en toute justice, nous rendre capables de comprendre les autres formes d’aliénation mentale avec la compassion de compagnons d’infortune. Et pourtant, nous le savons tous, cette exaltation si intense soit-elle, dure rarement, pour ne pas dire jamais. Contrairement à la croyance populaire, le désir n’est pas non plus le garant d’une relation plus profonde et justifiée, il existe bien sûr des gens mariés qui restent amoureux toute leur vie. Mais généralement, lorsqu’un couple est vraiment bien assorti, il fonctionne grâce à une chaleureuse et interdépendante amitié, enrichie d’attirance physique. »

En plus du narrateur qui a un potentiel de sympathie assez grand, le personnage de la belle-mère d’Edith, lady Uckfield est peut-être la plus grande réussite de ce roman. Je suis surement parasitée par Downton Abbey en l’ayant tout de suite identifiée à la comtesse Dowager mais elle a une telle présence dans le roman que vous ne pourrez qu’aimer la détester. Vu la place assez grande du monde des acteurs dans Snobs, lady Uckfield est surement la plus grande des comédiennes en jouant à merveille son rôle de prêtresse d’une noblesse en perdition tout en respectant les règles élémentaires de politesse et d’hospitalité d’une parfaite maîtresse de maison, sans se gêner de mépriser les uns et les autres à sa guise sans être démasquée, sauf par le narrateur.

Où se procurer Snobs de Julian Fellowes ?

 

Snobs de Julian Fellowes
Le Livre de Poche
407p. – EUR 6, 74

C’est ma troisième contribution au mois anglais organisé par Lou et Titine.

"Home sweet Home" : Quatre maisons d’écrivains anglais

3 Juin
“The best time for planning a book 
is while you’re doing the dishes. » (Agatha Christie)

 

                  J’ai eu envie aujourd’hui de faire un petit billet thématique pour le mois anglais en vous présentant quelques lieux célèbres où ont habité les écrivains anglais que je connais le mieux. C’est toujours émouvant de découvrir l’intimité d’un auteur, ça a quelque chose de presque voyeur de vouloir découvrir son univers autrement que par ses oeuvres comme en visitant sa maison d’enfance, là où il a écrit son « chef d’oeuvre », là où il a rencontré nombre de ses contemporains…

 

               Si vous comptez prochainement aller en Angleterre, prenez note, peut-être que vous aurez la chance d’entrer vraiment dans la « home sweet home » de ses auteurs et ainsi, de partager comme une intimité avec eux ! Certaines maisons sont des musées, d’autres devraient l’être.

 

Jane Austen à Chawton (Alton, Hampshire)

C’est à Chawton Cottage, cette charmante maison en briques rouges, que Jane Austen a vécu avec sa mère et sa soeur Cassandra pendant huit ans jusqu’à sa mort en 1817. Elle y écrivit Mansfield Park, Emma et Persuasion, mon roman préféré de Jane. Vous trouverez dans la maison désormais transformée en musée huit livres de musique ayant appartenu à Jane Austen.

 

Pour plus de détails et si vous êtes à la recherche d’informations pratiques pour visiter Chawton, vous pouvez consulter le site du Jane Austen’s House Museum.

 

John Keats & P. B. Shelley à Rome (26, Piazza di Spagna)

C’est dans cette maison que John Keats est mort de la tuberculose le 23 février 1821 alors qu’il séjournait à Rome Joseph Severn, un peintre pour y guérir. Percy Shelley l’avait invité à venir dans sa demeure à Pise mais il y préféra Rome et à sa mort, il écrivit le poème Adonaïs en son honneur.

 

Keats est peut-être mon poète anglais préféré que j’ai appris à aimer grâce au film Bright Star de Jane Campion avec le fabuleux Ben Whishaw où plusieurs de ses poèmes y sont lus.

 

Actuellement, cette maison est un musée qui rend hommage non seulement à Keats et à Shelley mais aussi à plusieurs autres poètes romantiques : Byron, Wordsworth, Robert Browning, sa femme Elizabeth Barret et même Oscar Wilde avec une belle collection de lettres, manuscrits et de peintures.

 

Je trouve le site du musée de la Keats Shelley House particulièrement chouette, en particulier leur aperçu de la visite en vidéo :

 

 

Agatha Christie à Greenway (Devon)

C’est ici qu’a vécu Agatha Christie et son mari à partir de 1938 jusqu’à leur mort respective en 1976 et 1978  et la maison fut ensuite la demeure de sa fille jusqu’en 2004. C’est un monument classé et le jardin possède en bord de rivière des plantes exotiques rares de l’hémisphère sud alors que la Bam Gallery dans la maison expose des œuvres d’art contemporaines.

 

Plus d’informations sont disponibles sur le site de Greenway.

 

Sir Arthur Conan Doyle à Undershaw (Surrey)

Undershaw, l’ancienne demeure d’Arthur Conan Doyle, est un cas particulier parmi les anciennes maisons d’auteurs célèbres car laissée tombée progressivement en ruines et menacée de démolition en 2010 pour construire à sa place des pavillons modernes, des passionnés appartenant à The Undershaw Preservation Trust ont lancé une campagne Save Undershaw et plusieurs pétitions. De cette initiative est né Sherlock’s House : The Empty House, un recueil de nouvelles et de poèmes en soutien du projet The Undershaw Preservation Trust. Il est depuis peu disponible en français pour EUR 11, 72. Tous les bénéfices sont reversés à Save Undershaw. Pour plus d’informations, je vous invite à consulter Le boudoir de Méloë grâce à qui j’ai connu cette belle initiative.
L’ancienne maison de J.M Barrie
à South Kensington
J’aurais adoré vous parler des maisons de Virginia Woolf à Hogarth (Richmond), de Vita Sackville-West à Knole (Kent), de J.M Barrie à South Kensington où Peter Pan est né ou de C.S Lewis aux Kilns mais ça nous laisse encore beaucoup de choses à découvrir !

 

 
 
Cette présentation de quatre maisons d’écrivains anglais est ma seconde participation au mois anglais, organisé par Lou et Titine.

"La Traversée des apparences" de Virginia Woolf

1 Juin
monet-jeunes-filles-en-barque-1887« Ce que je veux atteindre en écrivant des romans se rapproche beaucoup, il me semble, de ce que vous voulez atteindre quand vous jouez du piano, commença-t-il, lui parlant par dessus son épaule. Nous tâchons de saisir ce qui existe derrière les choses, n’est-ce pas? Voyez ces lumières en bas, reprit-il, jetées là n’importe comment… Je cherche à les coordonner… Avez-vous déjà vu des feux d’artifice qui forment des figures ?… Je veux faire des figures. »

 

L’intrigue

 
A 24 ans, Rachel Vinrace, une jeune fille passionnée de musique taciturne et solitaire et presque cloîtrée chez ses tantes à Richmond, participe pour la première fois à une croisière en compagnie de son père, de son oncle Ridley Ambrose et de sa tante Helen vers l’Amérique du Sud avec une escale au Portugal où ils rencontrent une certaine Mrs Dalloway et son mari. Cette occasion de découvrir le vaste monde et de sortir de sa bulle intérieure va lui permettre de rencontrer des jeunes gens de son âge, comme Terence Hewet et Saint John Hirst, deux amis libres penseurs, et une foule hétéroclite de personnes dans l’hôtel où ses deux nouvelles connaissances séjournent. Bals, excursions, conversations banales ou secrètes, rien n’est plus éloigné de sa vie d’avant.  Cette immersion dans la société édouardienne, où seules les apparences comptent, va lui permettre par contraste de se trouver elle-même, d’explorer sa quête de la vérité avec Terence et Saint-John, et non plus seule, et enfin de quitter la maigre surface des choses pour enfin vivre pleinement, quitte à en payer le prix.

 

Let’s go ! Comment ne pas commencer en beauté le mois anglais organisé par Lou et Titine si ce n’est avec mon auteur anglaise préférée, Virginia Woolf ? Après avoir eu un véritable coup de cœur pour son second roman Nuit et Jour et pour son ultime Entre les actes, il ne me restait plus qu’à lire son premier roman La Traversée des apparences pour boucler la boucle.
Hogarth House (Richmond upon Thames)
où ont vécu Virginia et Léonard Woolf.
Publié en 1915, son écriture coïncide avec une longue crise de dépression de 1913 à 1915 qui se retrouve peut-être dans le malaise que vit Rachel face à son exploration des émotions, à sa quête de la vérité et du bonheur pour elle-même et pour les autres. Ce roman a quelque chose à voir avec la libération et la guérison autant pour Rachel que pour Virginia Woolf qui sont toutes les deux comme enfermées à l’époque à Richmond, assez éloignées de la capitale pour ne pas pouvoir en vivre la vie mondaine. C’est comme ça en tout cas que j’interprète ce voyage à l’étranger jusqu’à Santa-Marina, une ville fictive en Amérique du Sud, et le titre original du roman presque intraduisible : The Voyage Out, littéralement « le voyage dehors, hors de », voyager pour sortir et s’en sortir.

 

Mais ce voyage, c’est aussi le besoin de prendre de la distance pour mieux faire la satire de la société édouardienne. Dans l’hôtel de Santa-Marina, la foule de personnages que Rachel rencontre est comme un microcosme de la société anglaise au complet mais mieux représentative parce qu’elle se retrouve dépaysée et donc plus facilement confrontée à ses préjugés sur les autochtones pour mieux les dénoncer. Ils sont comme observés à leur insu, ce qui est véritablement le cas lorsque Rachel et Helen, attirées par les lumières de l’hôtel, jouent les voyeuses en regardant l’assemblée par une des fenêtres lors d’une veillée.

 

Dans cette satire, la place de la femme dans la société est centrale d’autant plus qu’elle touche au premier chef le personnage principal, Rachel, qui n’a rien du modèle de la femme moderne. Comme dans Nuit et Jour, le féminisme de Virginia Woolf et les diverses revendications féministes comme un accès au droit de vote, à l’éducation ou la dénonciation de la ségrégation des femmes traverse tout le roman soit pour être critiquées, soit pour être défendues. On n’entend pas la voix d’une féministe en tant que telle comme Mary Datchet, la suffragette dans Nuit et Jour mais bien des hommes comme la figure du politicien en la personne de Richard Dalloway qui dénonce l’inutilité du droit de vote, chose étrange pour un homme politique :

 

« S’il y a des dupes qui s’imaginent que le droit de vote va leur servir à quelque chose, on n’a qu’à le leur accorder. Elles ne tarderont pas à déchanter. »

 

Toutefois, c’est surtout Terence Hewet, en tant que figure de l’écrivain (et donc plus ou moins double de Virginia Woolf), qui prend la défense des droits des femmes et essaye de gagner Rachel à sa cause :

 

« Réfléchissez un peu : nous sommes au début du XXe siècle, et jusqu’à il y a quelques années, une femme ne sortait jamais seule, ne disait jamais rien. Cela se déroulait là, à l’arrière plan depuis tous ces milliers d’années – cette curieuse existence muette dont rien ne témoignait au-dehors. » 

 

D’ailleurs, c’est à l’occasion de ce voyage qui prend des airs de voyage initiatique que Rachel va pouvoir sortir de sa condition de femme du XIXème siècle, complètement dévouée à des occupations oisives comme s’adonner fanatiquement à la musique en dédaignant tout autre centre d’intérêt, pour devenir le temps d’un instant une femme moderne, indépendante, vivant pleinement sa vie. C’est d’ailleurs ce que lui propose sa tante Helen en l’invitant à Santa-Marina :

 

« – Il ne te reste plus qu’à te lancer et à devenir quelqu’un pour ton propre compte. 

 

L’image de sa personnalité propre, de soi-même comme entité réelle, perpétuelle, différente de toutes les autres,irrépressible autant que la mer ou le vent, se projeta en éclair et l’idée de vivre la bouleversa profondément. » 

 

Pour cela, il lui faut une « chambre à soi » où il lui soit permis d’exercer ses pensées, de se cultiver pour mieux affronter le monde au dehors, 

« une chambre indépendante du reste de la maison, vaste, intime, un endroit où elle pourrait lire, penser, défier l’univers ; une forteresse et un sanctuaire tout ensemble. A vingt-quatre ans, une chambre représente pour nous tout un monde. »

 

Ce qui est drôle dans le fait de voir en Rachel une jeune fille du XIXème siècle avant qu’elle ne quitte l’Angleterre, c’est qu’elle avoue lors d’une conversation avec Clarissa Dalloway, qu’on découvre sous un autre angle que dans Mrs Dalloway, c’est qu’elle déteste Jane Austen ! Elle a beaucoup de mal à expliquer clairement pourquoi si ce n’est par une formule énigmatique :

 

« Elle est tellement… tellement… Enfin, elle est comme une natte trop serrée, pataugeait Rachel. » 

 

Pourtant, comme Jane Austen, Rachel a tout de la jeune fille victorienne qui est enfermée dans un carcan sans pouvoir librement s’épanouir, chose que Jane Austen a su faire à sa manière.
 
Sa traversée depuis Londres jusqu’à l’Amérique du Sud est aussi une « traversée des apparences » : il révèle à Rachel, d’un naturel crédule, que tout le monde ment, dissimule et plus profondément qu’il est difficile de connaître les autres même en partageant leur intimité, même en multipliant les conversations. Il y a un très beau passage où Rachel et Helen, sa tante, sont raccompagnés à l’aube après un bal jusqu’à chez elles par Terence et Saint John. Ils en profitent pour s’asseoir dans l’herbe, discuter et se raconter aux autres jusqu’à leurs convictions les plus profondes. Après s’être quittés, ils ne se connaissent pas pour autant :

 

« Malgré la proximité physique, malgré l’intimité de l’instant, ils n’étaient que des ombres les uns pour les autres. (…) Malgré la liberté des propos échangés, ils gardaient tous l’impression gênante de ne rien avoir appris, au fond, les uns les autres.
 
– Les questions importantes, réfléchissait Hewet tout haut, celles qui offrent un réel intérêt… je doute qu’on puisse jamais les poser à quelqu’un.»

 

Et plus tard, lors d’un tête-à-tête entre Rachel et Terence qui se rapprochent de plus en plus, l’un et l’autre comprennent chacun de leur coté qu’aucune conversation ne peut être totalement sincère, qu’il y a toujours des pensées, des émotions inavouées qui sont gardées secrètes malgré leur intimité grandissante et que toute relation demeure fragmentaire, toujours limitée, jamais assouvie complètement :

 

« Il raisonnait pour contrecarrer le désir qui lui revenait, intense, de la prendre dans ses bras, d’en finir avec les allusions indirectes, d’expliquer exactement ce qu’il ressentait. (…) Il passa en revue leurs propos, décousus, inutiles, tournant sur eux-mêmes, qui leur avaient pris tout leur temps et les avaient si étroitement rapprochés, pour les rejeter ensuite si loin l’un de l’autre et le laisser, lui, insatisfait à la fin, ignorant toujours ce qu’elle sentait, comment elle était. Parler, parler, rien que parler, à quoi cela servait-il ? »

 

Ce désir de transparence entre eux, de fusion et d’annulation des différences entre cet homme et cette femme, la fin du roman l’offre de la manière la plus inattendue, abrupte et sublime. Cette fin m’a vraiment touchée, presque troublée et je crois que c’est le signe que c’est un grand roman ce qui est extraordinaire pour un premier roman. Même s’il est plus classique dans sa composition que d’autres romans de Virginia Woolf plus connus, il possède une originalité propre et une sensibilité qui ne laisse pas indifférent.

 

Je vous laisse avec mon passage préféré où Terence parle de leur amour l’un pour l’autre où l’on retrouve une phrase presque à l’identique de la lettre de suicide de Virginia Woolf pour son mari, Léonard :
Henri Lévy, La jeune fille et la mort
(1879, Musée des beaux-arts, Nancy)
« Comment avaient-ils le courage de s’aimer ? Comment lui-même avait-il osé vivre avec tant de hâte et d’insouciance, courir d’un objet à l’autre, aimer Rachel à ce point ? Jamais plus il n’éprouverait un sentiment de sécurité, une impression de stabilité dans la vie. Jamais il n’oublierait les abîmes de souffrance à peine recouverts par les maigres bonheurs, les satisfactions, la tranquillité apparente. Jetant un regard en arrière, il se dit qu’à aucun moment leur bonheur n’avait égalé sa souffrance présente. Il avait toujours manqué quelque chose à ce bonheur, quelque chose qu’ils souhaitaient mais qu’ils n’arrivaient pas à atteindre. Cela restait fragmentaire, incomplet, parce qu’ils étaient trop jeune et ne savaient ce qu’ils faisaient.(…)
 
– Jamais il n’y eut deux êtres aussi heureux que nous l’avons été. Nul n’a jamais aimé comme nous avons aimé. Il lui sembla que de leur fusion absolue et de leur bonheur émanaient des cercles qui allaient s’élargissant, qui emplissaient l’espace. Aucun de ses désirs les plus vastes ne restait inexaucé. Ils possédaient ce qui jamais plus ne leur serait repris. »

 

 

Comment se procurer La traversée des apparences ? 

 
 
 
La traversée des apparences de Virginia Woolf
GF – Préface de Vivianne Forrester
464 pages – EUR 8, 55

 

 

 

La Traversée des apparences de Virginia Woolf est ma deuxième contribution au Challenge Virginia Woolf chez Lou et ma première contribution au mois anglais chez Lou et Titine.