« Suis-je snob ? » de Virginia Woolf (2012, Payot-Rivages)

23 fév
Virginia Woolf (1923, Photographie de Lady Ottoline Morrell)

Virginia Woolf (1923, Photographiée par Lady Ottoline Morrell)

« C’était d’Orlando, je crois. Il [Arnold Bennet, chroniqueur au London Evening Standard] l’attaquait violemment. Il disait que ce livre ne servait à rien.  et qu’il lui avait ôté tous les espoirs qu’il avait pu placer en moi en tant qu’écrivain.  Il consacrait toute sa colonne à me détruire. Eh bien, même si j’ai beaucoup d’orgueil (…), ma vanité en tant qu’écrivain est entièrement snob. Une vaste surface de ma peau est exposée aux attaques d’un critique, mais celui-ci ne peut presque pas toucher la chair et le sang. »

(Virginia WOOLF, Suis-je  snob ? et autres textes baths,, p. 47)

Cet article a été initialement publié sur mon blog Virginia Stephen Woolf le 23 février 2015.

Virginia Woolf & Clive Bell

Virginia Woolf & Clive Bell

Depuis ma lecture d’Une chambre à soi, les essais de Virginia Woolf ont pour moi un intérêt tout nouveau, quoi qu’influencé par mon projet de mémoire. Déjà, son oeuvre critique est assez considérable quand on y regarde bien alors pourquoi s’en priver, surtout quand la qualité est au rendez-vous ? Ensuite, c’est très agréable de se sentir au plus près d’une auteur qu’on apprécie à la lecture de textes plus directs et où sa personnalité vive, drôle et acerbe est la plus nette. On a souvent tendance à se faire une fausse image de Virginia Woolf, du moins partielle, en la réduisant à une frêle chose, déprimée, éteinte et morbide tout juste capable au mieux d’être lue par des personnes tout aussi dépressives, au pire de plomber le moral de son lectorat, même parmi les plus gais lurons. Ce cercle vicieux a pourtant une faille : on rit beaucoup en lisant Virginia Woolf, que ça soit pour son ironie, son autodérision, ses parodies ou tout simplement pour ses jeux d’esprit. Tous ceux qui ont « peur » de lire du Virginia Woolf devrait se souvenir de ça. Toute cette question de l’humour chez Virginia Woolf est quelque chose qui me passionne mais je n’en dirai pas plus, ça fera l’objet d’un billet spécial  très vite. (Suspense, suspense….)

Beau Brummell (1924)

Beau Brummell (1924) avec John Barrymore & Mary Astor

Suis-je snob ? et autres textes baths ne fait pas exception. Ce petit recueil, gracieusement prêté par Adeline, réunie sept textes (chiffre parfait s’il en est). Certains sont purement critiques (« Suis-je snob ? », « La valeur du rire » ou « La nièce d’un comte »), d’autres de purs récits (hommage au premier dandy « Brummell le Beau » ou « La robe neuve », un chapitre supprimé de Mrs Dalloway) et d’autres encore des textes hybrides (forcément mes préférés), des sortes de méditations sur la nature, l’animalité et la mort (« Un soir dans le Sussex. Réflexions dans une automobile » et « La mort du papillon »). Selon moi, le choix de textes est surtout motivé par leur caractère inédit  et malgré leur diversité, on y voit tout de même une certaine cohérence. A titre personnel, j’ai surtout toujours beaucoup de plaisir à lire des livres édités par Payot-Rivages (découverte en lisant du Giorgio Agamben il y a deux ans) : ce sont de petits formats qui se prennent bien en main, les couvertures sont souvent très jolies,  le texte est aéré et souvent très bien introduits comme ici par Maxime Rovere qui a traduit deux autres textes de Virginia Woolf dernièrement.

NPG 6718; The Memoir Club by Vanessa Bell (nÈe Stephen)

Vanessa BELL, The Memoir Club (c. 1943), © Estate of Vanessa Bell courtesy oF Henrietta Garnett. Membres présents : Duncan Grant, Leonard Woolf, Vanessa Bell, Clive Bell, David Garnett, Maynard et Lydia Keynes, Desmond et Molly MacCarthy, Quentin Bell et E.M. Forster. Les trois portraits sur le mur représentent les membres décédés : Virginia Woolf (1941), Lytton Strachey (1932) peints par Duncan Grant et Roger Fry par Vanessa Bell (c.1933).

Le premier essai, « Suis-je snob ? », est déjà une merveilleuse immersion dans le monde du Bloomsbury Group (auquel Virginia Woolf participait dès la formation plus ou moins informelle de cette communauté d’amis artistes et d’intellectuels) ou du moins ce qu’il en reste après les bouleversements de la Première guerre mondiale. Au lieu de se perdre de vue, les membres presque au complet, sous l’initiative du couple McCarthy (Molly et Desmond de leur petit nom), remplacent les rendez-vous hebdomadaires du Jeudi par des rencontres plus irrégulières autour d’un même thème : la mémoire. Derrière le Memoir Club qui se réunie dès mars 1920, il y a l’idée de se raconter, d’écrire leurs mémoires et, très vite, le sujet majeur va être de réfléchir sur Bloomsbury lui-même en tant que groupe. Ce travail peut paraître un peu artificiel et égocentrique pour des personnes encore jeunes ou dans la fleur de l’âge et n’ayant pas forcément participé à l’effort de guerre en tant que pacifistes (donc pas forcément dans le souci de devoir de mémoire collective). D’ailleurs, en tant que papier lu devant une assemblée, le texte de Virginia Woolf est très incisif et ironique justement parce qu’il insiste sur ce paradoxe. Pourquoi se raconter quand on a rien à dire ? Quand on n’a pas vécu ? N’est-ce pas un peu snob, déjà ? Comme toujours, c’est donc par un biais qu’il est question de parler de soi sans trop se prendre au sérieux. Mais, dès la première page, on sent que c’est surtout l’amitié qui unie le Memoir Club, plus que leur snobisme. C’est par leur prénom que les membres présents sont cités et le lecteur est tout de suite mis dans la connivence (sans forcément connaitre tous ces noms) : Mary « Molly » et Desmond McCarthy, J. Maynard Keynes, Clive Bell ou Leonard Woolf. On les voit très bien réunis ensemble, fumant, bavardant, chuchotant pendant que l’un d’eux parle comme n’importe quel groupe d’amis.

Confrontée au Memoir Club, Virginia Woolf se met en scène devant des amis aussi devant des concurrents pas forcément au nom d’une quelconque ambition littéraire mais plutôt au nom de l’inégalité inhérente dans l’écriture entre les femmes et les hommes qu’elle soulignera dans A Room of One’s Own autour de figures attestées mais surtout d’une expérience de pensée, Judith, la soeur de Shakespeare dont les talents littéraires n’auraient pu être révélés compte tenu des imitations dues au genre. Si on s’attend dans un texte qui annonce un développement sur le snobisme, l’essayiste se vêt bien au contraire des atours de l’humilité (quelque soit feinte ou non, c’est une autre question) en avouant n’avoir pas assez vécu par rapport aux membres masculins du groupe pour venir y raconter son existence. Il faut dire que Virginia Woolf a une sainte horreur du narcissisme et de l’égotisme ce qui peut surprendre quand on pense que l’intime est pourtant au coeur de son écriture. Ainsi, le propos woolfien reste biaisé puisqu’elle cherche à échapper aux écueils de l’autosatisfaction en se racontant sans parler de sa vie ou à de rares occasions de sa vie d’écrivain. Le snobisme semble être un masque que Virginia Woolf applique sur sa personnalité pour mieux cacher son être profond. Elle détourne le sens communément admis du snob, souvent indissociable d’une attitude vantarde et égocentrique qui consiste à se sentir supérieur aux autres en tous points, pour s’interroger sur la forme particulière de snobisme dont elle se dit atteinte.

Maggie Smith dans Downton Abbey

Son snobisme, elle l’emprunte à l’aristocratie pour laquelle elle avoue une grande fascination justement parce que sa famille n’a rien d’aristocrate. La feintise de la snob qu’elle se dit être est donc une façon de se rêver aristocrate ou plutôt de rêver l’aristocratie telle qu’elle n’est pas. Vous vous croyez indemne de ce genre de snobisme ? Si l’aristocratie semble être un vieux rêve d’Ancien Régime, même de nos jours nous raffolons des histoires princières et de la haute aristocratie. Songe rien qu’au succès de Downton Abbey (que même la duchesse de Cambridge adore !) ou encore de biopics encore récents comme The Young Victoria ou le Discours d’un Roi. Sous prétexte donc de se singer elle-même sous couvert de snobisme, c’est toute une société qu’elle esquisse, la sienne et un peu la nôtre. Ce monde où un titre de noblesse ou tout simplement la façon de se vêtir, le statut ou l’origine sociales suffit pour en imposer étant donné que « l’essence du snobisme est de chercher à faire une forte impression sur les autres ».

Pourtant, Virginia Woolf se moque d’elle-même preuve que son snobisme est réfléchi, assumé mais pas complètement subi. Cette valeur du rire (rire de soi et des autres) fait l’objet d’un essai à elle toute seule, intitulé en toute simplicité « La valeur du rire ». C’est un essai marquant étant donné, mais je me répète, que l’écriture de Virginia Woolf est considérée à l’heure actuelle comme à des années lumières du registre comique. Bien sûr, cela vient d’une réinterprétation posthume qui ne tient principalement (à mon sens) qu’à un détail biographique : son suicide par noyade en 1941 Alors forcément, on étudie à bon droit mais avec beaucoup trop de conventionnalisme Mrs Dalloway où, comme par un heureux hasard, la figure du suicidé apparaît en la personne de Septimus qui se défenestre. De là vient ce que j’appelle la critique psychologisante post-prophétique. Des perroquets de malheur qui interprètent les signes comme des schizophrènes où chaque apparition de l’eau, du noyé ou de la mort est l’occasion de spéculer dans le vide. Pourtant, on occulte avec ce genre d’œillères une grande partie de l’oeuvre de Virginia Woolf, bien moins abordée en classe, allant d’Orlando, cette longue lettre d’amour adressée à Vita Sackville-West, son amante qui prend la forme d’une biographie fictive pleine d’ironie en passant par Flush, la biographie de la poète Elizabeth Barrett-Browning du point de vue de son épagneul Flush jusqu’à Freshwater , l’unique pièce de théâtre qu’elle ait écrite initialement prévue pour un amusement privé entre membres du Bloomsbury Group sur les Préraphaélites et en particulier sa grand-tante,  la photographe Julia Margaret Cameron. C’est un court texte hilarant, très divertissant (et pour cause, il a été représenté deux fois en famille) et qui montre à quel point Virginia Woolf accorde au rire une valeur hautement littéraire. Le rire parce qu’il est méprisé par la tradition littéraire, devient une arme pour le développement de la littérature féminine et féministe étant donné que c’est dans les genres mineurs que les femmes se trouvent en même temps reléguées et où elle excellent. De ce fait, l’ironie devient l’une des voix possibles que l’écriture féminine peut prendre dans la mesure où elle brouille les voix et les genres. Ainsi, Virginia Woolf réhabilite non seulement le rire mais elle invite ses lecteurs et les écrivaines qui la lisent d’assumer le potentiel créateur du rire.

Roger Fru, The Black Sea Coast (1911)

Roger Fry, The Black Sea Coast (1911)

Ce que j’aime dans la pratique anglo-saxonne et woolfienne de l’essai, c’est la place assumée de la iction qui en fait un objet esthétique hybride. C’est surement pour cela que j’ai beaucoup d’admiration pour « Un soir dans le Sussex. Réflexions dans une automobile » et « La mort du papillon » parce qu’ils sont très peu théoriques et beaucoup plus contemplatifs. Alors certes, la valeur du rire ne s’applique pas notamment pour le dernier essai mais à la lecture, j’ai été touchée par le goût minimaliste pour ce papillon dont la courte vie fait l’objet d’un essai-nouvelle. Il faut dire que le bestiaire woolfien m’intéresse tout particulièrement puisque Flush fait partie du corpus de mon mémoire ce qui a pu influencé ma lecture. Pourtant, ce papillon, pour son caractère éphémère, a quelque chose d’esthétiquement hybride puisqu’il porte en lui de façon contractée la vie et la mort comme tout un chacun :

« It was as if someone had taken a tiny bead of pure life and decking it as lightly as possible with down and feathers, had set it dancing and zig-zagging to show us the true nature of life. »

Quant à « Un soir dans le Sussex », je dois dire que j’ai toujours aimé les couchers de soleil alors qu’ils fassent l’objet d’un essai de Virginia Woolf a forcément de quoi me plaire. Là aussi, il s’agit de saisir un phénomène éphémère, le passage du jour à la nuit, qui, bien entendu, rappelle celui entre la vie et la mort. on est loin du registre comique. Pourtant, ce sujet métaphysique passe par la contemplation de la vie dans son aspect passager et mouvant étant donné que ses réflexions accompagnent un traet en voiture dans la campagne où les paysages sont mouvants. Si l’extériorité est plurielle, l’intériorité l’est d’autant plus sous l’effet d’une espèce de parallélisme proche de ce que John Ruskin appelle une « pathetic fallacy » dans Modern painters, c’est-à-dire l’attribution commune de sentiments humains aux paysages contemplés et au spectateur. Dès lors, si le paysage a une identité mouvante, l’identité personnelle de celle qui l’observe l’est d’autant plus :

« The sun was now low beneath the horizon. Darkness spread rapidly. None of my selves could see anything beyond the tapering light of our headlamps on the hedge. I summoned them together. “Now,” I said, “comes the season of making up our accounts. Now we have got to collect ourselves; we have got to be one self. (…) What we have made then today,” I said, “is this: that beauty; death of the individual; and the future. Look, I will make a little figure for your satisfaction; here he comes. Does this little figure advancing through beauty, through death, to the economical, powerful and efficient future when houses will be cleansed by a puff of hot wind satisfy you? Look at him; there on my knee. »

J’espère vous avoir donné envie d’explorer ces textes variés dans ce recueil compilé par Maxime Rovere chez Payot-Rivages.

Où se procurer Suis-je snob ?

Payot Rivages

Payot Rivages

Suis-je snob ? et autres textes baths de Virginia Woolf

Titre original : Am I A Snob ? 

Edition Payot-Rivages (176 p.)

Traduction : Maxime Rovere

7€60

« L’affaire Jane Eyre » (2001) de Jasper Fforde

16 fév
jane eyre affair

L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

« – Je suis censé la croiser par hasard; elle ne va pas tarder à arriver à travers champs dans cette direction. Comment suis-je ?

Il redressai sa cravate et hochai la tête en signe de satisfaction.

- Vous me trouvez beau, Miss Next ? s’enquit-il tout à trac.

- Non, répondit-je sincèrement.

- Bah s’écria Rochester. Coquines, toutes les deux ! »

 

 

Résumé

L’Affaire Jane Eyre est le premier tome de la série Thursday Next, l’héroïne éponyme. Le monde de 1985 dans lequel vit Thursday Next est uchronique, à la fois familier et décalé par rapport à l’Histoire telle que le lecteur la connait. Vétéran de la Guerre de Crimée qui oppose l’Angleterre et la Russie depuis plus d’un siècle, elle n’a jamais entendu parler de la Révolution russe (puisque la Russie est encore tsariste), du nazisme ou encore de la Guerre Froide. C’est qu’il n’y a plus non plus de Royaume-Uni puisque le Pays de Galles est enfin devenu indépendant (ce qui aurait ravi Perceval dans Kaamelott).

Shakesparleur (illustration de Maggy Roberts)

Ce monde nouveau est eugéniste : les expérimentations génétiques sont légions ce qui a permis de régénérer des espèces disparues comme les mammouths, les Neandertal, ce prolétariat par excellence considéré comme des sous-hommes ou encore les dodos clonés et transformés en animaux de compagnie à l’image de Pickwick, le dodo de Thursday qu’elle a cloné elle-même grâce à un kit de clonage. Si la science est omniprésente, la littérature l’est d’autant plus au point de voir un peu partout des Shakesparleurs, des automates qui, contre un peu de monnaie, déclament des monologues de Shakespeare ! (Si toi aussi tu veux un Shakesparleur dans le centre commercial le plus proche, tape 1)

Chose plus marquante, la police anglaise est divisée en plusieurs services d’opérations spécialisées, les Opspecs, allant d’OS-1 (« la police des polices » chargée des affaires internes des Opsecs) à OS-32 (Commission horticole) en passant par OS-27, la Brigade Littéraire où officie l’héroïne dans la cellule de Londres, sachant que la plupart des Opspecs sont top-secrets d’OS-1 jusqu’à OS-20. Si Thursday a grand hâte de monter les échelons et quitter OS-27, c’est pourtant en tant qu’agent de la Brigade Littéraire qu’elle va gagner ses lettres de noblesse, échappant enfin à la routine des contraventions contre les faussaires ou de l’éternelle querelle sur la paternité des œuvres de Shakespeare, La frontière entre réalité et fiction n’a jamais été aussi ténue quand un malfrat aux pouvoirs illimités, Achéron Hadès, décide non seulement de voler le manuscrit original de Jane Eyre mais de kidnapper l’héroïne du roman menaçant de l’éliminer grâce à une machine « La Porte de la Prose » qui permet de s’introduire dans n’importe quel roman. La mission de Thursday Next est la suivante : sauver son roman préféré et, accessoirement, s’acquitter d’une dette de longue date envers un certain Edward Fairfax Rochester…

Je sais, ça fait beaucoup trop longtemps que je n’ai pas posté sur La Bouteille. C’est mal. Très mal. Mais après tout, qu’importe la fréquence, n’est-ce-pas ? J’ai beaucoup d’admiration pour celles sur la blogosphère qui publient hebdomadairement (voire tous les jours, les petites fofolles !) mais je ne fais pas partie de ce club très fermé. Il faut se rendre à l’évidence, les vacances sont le meilleur moment pour bloguer pour moi. Ce n’est pas faute d’avoir lu depuis le mois d’août, date de mon dernier article sur le poignant Visages noyés de Janet Frame, mais avec un déménagement, mon année de M2 et la préparation du CAPES (cachez vos enfants l’an prochain,  inch’allah !), tenir ce blog n’a pas été ma priorité. Shame on me.

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Le temps où nous chantions (2003) de Richard Powers

Si je devais retenir un livre que j’aurais aimé prendre le temps de vous conseiller ici et de chroniquer, c’est bien Le temps où nous chantions de Richard Powers, un auteur américain contemporain que j’avais découvert il y a deux ans grâce à Adeline à l’occasion des Assises Internationales du Roman à Lyon. Le Temps où nous chantions a quelque chose de l’utopie moderne tellement l’Histoire américaine et surtout l’héritage de la ségrégation raciale est questionnée en confrontant une famille métissée passionnée de musique, persuadée que « la beauté sauvera le monde » comme l’écrit Dostoïevski dans L’Idiot et qu’il est possible d’élever leurs enfants « différents » abstraction faite des différences de races au nom de valeurs plus universelles comme la musique. Une famille en avance sur son temps. Avec ce roman, vous aurez 795 pages de lecture jubilatoire ponctuée de références musicales et d’une réflexion scientifique et métaphysique très poussée sur le temps et sur la possibilité de revivre le passé et de défier la mort. La portée de ces petits traités sur le temps occasionnels peuvent paraître déroutants en apparence et pourtant, c’est un roman qui pense bien le passé et qui aide à penser le présent. En un mot : foncez !

Si Le Temps où nous chantions a été mon coup de coeur de l’automne dernier, L’Affaire Jane Eyre est celui de ce début d’année. Si c’est déjà un classique du genre à peine une dizaine années depuis sa publication, j’ai un peu eu l’impression de combler une lacune tellement j’ai entendu du bien de ce roman autour de moi avant de le lire et depuis que j’en parle avec des proches maintenant que je l’ai lu. Autre chose positive, ça faisait une éternité que je n’avais pas lu de science-fiction juste pour le plaisir alors que je suis totalement passée à coté du Meilleur des mondes d’Huxley que j’ai étudié l’an dernier pour la fac. Ça fait du bien de revenir aux sources puisque c’est un peu grâce à la fantasy et à la science-fiction que l’ado que j’étais a appris à aimer lire.

Virus L.I.V 3 ou la mort des livres (1998) de Christian Grenier

Virus L.I.V 3 ou la mort des livres (1998) de Christian Grenier

En vérité, c’est un autre roman de science-fiction, cette fois de littérature jeunesse, qui m’a donné envie de lire enfin L’affaire Jane Eyre qui était dans ma liste à lire depuis bien sept ans : Virus L.I.V 3 ou la mort des livres (1998) de Christian Grenier conseillé par un ami. Le lien entre les deux, c’est la possibilité d’expérimenter une lecture améliorée, complètement virtuelle et à la fois très réaliste assez proche de celle du spectateur et pourtant plus active, où il serait possible non seulement de s’introduire dans l’univers du livre mais d’y vivre et donc de potentiellement en modifier le cours de l’action. Badass, n’est-ce-pas ? Sauf qu’autant L’affaire Jane Eyre que Virus L.I.V 3 en explorent à la fois l’énorme potentiel et le danger de concevoir la lecture comme une expérience totale puisque si le lecteur a tous les droits, pouvant non seulement s’approprier l’univers d’un autre mais aussi quelque part être un acteur à part entière de la fiction, la fiction en sort forcément altérée et lui aussi. Disons pourtant que L’affaire Jane Eyre est quelque part moins moralisateur avec un style beaucoup plus sarcastique et parodique par rapport à Virus L.I.V 3 qui explore la rivalité entre la lecture et la culture visuelle, virtuelle et numérique dans un futur proche où il y aurait l’accomplissement d’une République des Lettres où les lettrés et les érudits seraient au pouvoir (l’Académie française à  l’Assemblée en quelque sorte, sexy, n’est-ce-pas ?) alors que les adeptes des nouvelles technologies et les hackers (dans les banlieues, forcément…) seraient des marginaux qui auraient décider de détruire les livres grâce à un virus qui changerait la façon de lire et d’écrire de la fiction et par la même occasion rendrait les pages complètement blanches, effaçant totalement l’écrit de notre quotidien. Forcément, ça rentre en résonance avec l’actualité et ce que l’on vit quotidiennement, à la fois constamment connectés et pour certains, gardant un lien toujours fragile avec l’écrit et les livres.

hg

« Ils étaient des milliers à encercler le poste derrière des barrières de sécurité, une bougie dans une main et un exemplaire du roman dans l’autre – un roman sérieusement écorné vu que le récit s’arrêtait abruptement au milieu de la page cent sept, après l’intrusion d’un mystérieux « agent en noir » dans la chambre de Rochester. (…) 
- Il n’y a pas grand chose à lire, rétorqua Victor. Jane Eyre a été écrit à la première personne, avec la disparition de la narratrice, Dieu seul sait ce qui va arriver ensuite. Moi je pense que Rochester va sombrer dans la mélancolie, expédier Adèle dans un pensionnat et fermer la maison. »

Mais l’intérêt véritable de L’affaire Jane Eyre, c’est quand même l’univers revisité de Charlotte Brontë. Depuis les tous débuts de ce blog, je n’ai pas caché mon amour inconditionnel pour Jane Eyre, pour son adaptation de 2006 et pour la famille Brontë. Lire ce premier roman de Jasper Fforde a donc forcément un plaisir pour la « brontéienne » que je suis qui rend merveilleusement hommage au roman de Charlotte Brontë. Avec ça, rien de plus simple que de s’identifier avec Thursday Next qui aime ce roman depuis son plus jeune âge et qui a une tendresse particulière (comme nous toutes) pour Edward Rochester. Pourtant, le roman qu’elle connait est différent à quelques détails près de la version que vous avez lu. A l’origine, la rencontre entre Jane et Rochester (mythique s’il en est) est des plus banale et surtout, la fin a quelque chose de cauchemardesque puisque Jane aurait fini par accompagner son (idiot) de cousin Saint-John Rivers en Inde (sans l’épouser, Dieu merci), laissant ainsi ce pauvre Edward à son triste sort avec sa cruelle femme séquestrée dans le grenier. Une fin bien p(our)ritaine, donc. C’est d’ailleurs comme ça que le kidnappeur de Jane Eyre, Achéron Hadès, l’appelle :

« Ce que vous pouvez être assommante, Jane, avec votre côté puritain. Vous auriez dû profiter de l’occasion pour partir avec Rochester au lieu de gâcher votre vie avec cette lavette de Saint-John Rivers. »
Edward Rochester (Toby Stephens) & Jane Eyre (Ruth Wilson) dans l'adaptation de 2006, réalisée par Susanna White.

Edward Rochester (Toby Stephens) & Jane Eyre (Ruth Wilson) dans l’adaptation de 2006, réalisée par Susanna White.

Si dans le monde de Thursday Next, c’est le puritanisme de Charlotte Brontë qui est retenu, personnellement moi, je n’y crois pas une seconde. Charlotte Brontë est autant sensible dans son écriture à la passion que sa soeur Emily qu’on oppose souvent beaucoup trop facilement. Ainsi, quelque part, l’intervention d’Achéron Hadès est presque une bénédiction puisqu’il donne la possibilité d’une nouvelle chance pour Jane et Rochester. Parlons-en de ce salaud. Il m’a beaucoup fait penser à un Moriarty, professeur et malfrat sans scrupules comme lui d’autant plus que les clins d’œil au monde de Sherlock Holmes sont nombreux par exemple avec le prénom de l’oncle de Thursday, Mycroft, l’inventeur du « Portail de la Prose » que convoite Achéron Hadès. Ce n’est pas spécialement un personnage qui m’a touché même si ses apparitions et sa verve étaient toujours agréables à lire mais je comprends qu’il ait pu marqué un bon nombre de lecteurs et qu’il doit être bien classé parmi les meilleurs vilains.

Pickwick, le dodo de Thursday Next.

Pickwick, le dodo de Thursday Next.

Personnellement, c’est Thursday qui m’a le plus touchée parce qu’il s’agit d’un personnage féminin fort qui a un talent exceptionnel pour se sortir de situations impossibles et pour ne pas obéir aux ordres. Un esprit libre, en somme. Bien sûr, sa situation amoureuse est au point mort malgré un ex-fiancé l’écrivain Landen Parke-Laine avec qui elle s’est brouillée dix ans avant l’action puisqu’il est à l’origine de la disgrâce de son frère Anton, mort en Crimée et tenu responsable d’une opération militaire qui aurait mal tournée. La famille de Thursday est d’ailleurs assez cool quand on y pense, mon préféré étant son frère « le très irrévérent » Joffy Next, prêtre à l’ESU (le culte de l’Etre Suprême Universel), avec qui Thursday se chamaille tout le temps. Elle a aussi un père très spécial, ancien colonel à la ChronoGarde (OS-12) et fugitif dans l’espace-temps qui fige le temps de temps en temps pour rendre un petite visite à sa fille et lui poser quelques questions sur l’Histoire telle qu’elle la connait. Une sorte de Doctor Who humain, en somme. Forcément, il a tout pour me plaire ! Mais ce que j’envie plus que la famille de Thursday Next, c’est son tout mignon petit dodo, Pickwick !

Le roman de Jasper Fforde n’est pas seulement un hommage à Jane Eyre mais à toute la littérature britannique et américaine allant de William Wordsworth, Edgar Allan Poe où deux personnages se trouvent coincée dans l’un de leurs poèmes respectifs en passant par Charles Dickens, Milton, Keats jusqu’à Shakespeare bien sûr qui est un peu le saint patron du monde de Jasper Fforde. Il y a bien sûr ces inventions géniales que sont les Shakesparleurs mais rien qu’une représentation de Richard III reste une expérience unique puisque les comédiens sont choisis parmi le public une heure avant la représentation et que le public est plus que jamais réactif, déclamant les répliques en même temps que les comédiens plus ou moins amateurs. A quand des pièces participatives et communautaires comme ça en France, les enfants ? Clairement, à la lecture de Jasper Fforde, on a l’impression que les fantasmes des amoureux de la lecture se trouvent réalisés et qu’il s’est beaucoup amusé rien que dans le choix des noms de ses personnages qui sont souvent emprunts de clins d’œil littéraires comme par exemple Spike Stoker, un agent d’OS-17 (Elimination de Vampires et de Loup-Garous : Suceurs et Mordeurs) avec qui Thursday se lie d’amitié.

C’est cet aspect parodique et l’humour de ce roman qui m’a le plus plu. Il y a quelque chose de délectable de se retrouver dans un monde aussi familier surtout quand on est amateur de littérature. L’organisation du roman est aussi très appréciable où chaque chapitre est précédée d’une fausse citation en exergue tirées par exemple de la biographie de Thursday Next par un certain Millon de Floss qui permettent parfois une mise en contexte  mais le plus souvent d’augmenter la part humoristique de l’ensemble.

Après avoir lu L’affaire Jane Eyre, j’ai enchainé avec le deuxième tome de la série, Délivrez-moi et je compte bien continuer dans ma lancée avec les cinq suivants. J’en suis à la moitié et je dois avouer que le coup de foudre n’a pas été aussi immédiat qu’avec L’affaire Jane Eyre mais c’était difficile de rivaliser. Toutefois, depuis quelques chapitres, je recommence à rire aux éclats donc je ne pense pas me délivrer de sitôt de Jasper Fforde !

Où trouver L’affaire Jane Eyre

Edition 10/18

Edition 10/18

L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Titre original : The Eyre Affair

Edition : 10/18 (410 p.)

Traduit par Roxane Azimi

9,60€

 

 

Où trouver les autres ? 

Edition 10/18

Edition 10/18

Le Temps où nous chantions de Richard Powers

Titre original : The Time of Our Singing

Edition : 10/18 (795 p.)

Traduit par Nicolas Richard

11,10 €

 

 

Livre de Poche Jeunesse

Livre de Poche Jeunesse

Virus L.I.V 3 ou la mort des livres de Christian Grenier 

Edition : Livre de Poche Jeunesse (190 p.)

4,95 €

 

 

 

« Visages noyés » (1961) de Janet Frame

20 août

Janet Frame (Kerry Fox) dans Un ange à ma table de Jane Campion

 

« « Quand vous nous quitterez, il faudra oublier absolument tout ce que vous avez vu, l’effacer de votre esprit aussi complètement que si ça n’avait pas existé. Il faudra vivre comme tout le monde et ne plus penser à l’hôpital. » Vous qui lisez le témoignage que je viens d’écrire, vous devez vous rendre compte, n’est-ce pas, que je lui ai obéi… »

Résumé 

Comme un double de Janet Frame, Istina Mavet témoigne de ses dix années d’internement dans deux hôpitaux psychiatriques interrompues par de brefs séjours à l’extérieur avant de finir par en sortir définitivement. Sans que jamais la nature de sa maladie soit vraiment nommée ni tomber dans le voyeurisme ni le scabreux, on y découvre le quotidien et les traitements des patientes mais aussi leurs peurs, surtout la menace des séances d’électrochoc et des lobotomies. Sous les yeux d’Istina, chacune retrouve un visage humain en racontant des bribes de leur vie, de leurs rêves et de leurs lubies loin de l’anonymat de l’internement. 

Visages noyés (Faces in the water en anglais) est mon premier roman néo-zélandais et, j’imagine, j’aurais pu choisir plus joyeux. Pourtant, c’est un vrai coup de coeur et, si certains passages étaient parfois plus difficiles que d’autres, je l’ai lu presque d’une traite. Je l’avais commencé l’an dernier pour la 1e session de mon challenge du Commonwealth, j’avais dû l’abandonner faute de temps mais vraiment à regret. Même si le thème est très sérieux, j’ai pris étrangement beaucoup de plaisir peut-être parce que ce témoignage est très réaliste sans jamais tomber dans le voyeurisme ou le scabreux. On apprend beaucoup du monde psychiatrique mais surtout, c’est la poésie de ce témoignage qui m’a touché.

Scène en hôpital psychiatrique dans Un ange à ma table de Jane Campion

C’est difficile d’écrire la folie sans être caricatural et c’est par des images souvent très belles que la vie intérieure troublée de l’héroïne est décrite. Visages noyés est avant tout une critique du système psychiatrique et des vieilles méthodes qui cherchent à soigner les patientes par des moyens violents et radicaux comme les électrochocs et les lobotomies. Peut-être contre le langage médical trop objectif et froid pour saisir vraiment l’expérience des malades, Janet Frame a recours à beaucoup d’allégories comme le « Dieu Sécurité », le « Dieu Croix-Rouge », la « Saison du Danger » ou encore le « Dieu Irréalité » pour nommer les peurs d’Istina par rapport au monde extérieur et à ses dangers. Elle passe aussi par des métaphores plus ou moins réalistes pour exprimer la distance qui sépare les patientes du monde extérieur comme la banquise, qui rappelle le thème de l’eau dans le titre :

« On m’avait mise à l’hôpital parce qu’une grande brèche s’était ouverte dans la banquise et m’avait séparer des autres. De loin, je les voyais dériver avec leur monde à eux (…). J’aurais pu, sans doute, plonger dans la mer violette et nager pour rattraper les habitants du monde qui drivait là-bas. Mais je pensais : « Sécurité d’abord ! »

C’est donc par la parole et le témoignage avec ses propres mots même maladroits que l’héroïne finit par la guérir. En dix ans d’internement, les méthodes de traitement changent pour laisser plus de place à la cure analytique et à des méthodes plus douces comme lui montrer des images (peut-être le test de Rorschach), s’occuper de la bibliothèque de l’hôpital ou servir les repas des médecins sous l’initiative d’un nouveau médecin alors même qu’un autre la menaçait de lui faire une lobotomie.

Janet Frame

Janet Frame

Au-delà de la critique des méthodes psychiatriques, Janet Frame propose aussi une palette de personnages qui côtoient Istina des patientes aux infirmières en passant par sa famille. Seule sa tante Rose vient régulièrement la voir ce qui réduit considérablement ses contacts avec le monde extérieur. Plus que les médecins, ce sont les infirmières qui ont le mauvais rôle jusqu’à provoquer parfois les patientes pour qu’elles se battent pour des bonbons…

Parmi les nombreuses patientes que l’héroïne croise à chaque fois qu’elle est affectée dans un autre pavillon de l’hôpital, j’ai été touchée par le personnage de Brenda Barnes. Elle fait partie des malades qui ont subi une lobotomie et son comportement désordonné montre bien les conséquences désastreuses d’un tel traitement. Pourtant, elle garde de sa vie passée ses talents de pianiste. Elle joue même du piano aux malades comme un intermède de normalité avant de s’arrêter de jouer brusquement et de retomber dans une crise. Je la trouve assez touchante surtout quand elle se croit suivie par son frère et qu’elle répète « Fichez le camp, Mr Frederick Barnes ».

Les patientes reconstruisent dans l’enceinte de l’hôpital une apparente « vie normale » dans leur quotidien où chacune a un peu d’argent pour aller acheter des bricoles et des friandises dans une supérette à l’intérieur de l’hôpital. Cela va même jusqu’à entretenir une forme de vie sentimentale avec les malades du quartier des hommes. L’une d’elles qui a un soupirant va même jusqu’à s’acheter une bague qu’elle montre à qui veut comme une bague de fiançailles. Le personnel soignant organise même des bals et des fêtes sportives qui égayent un peu le quotidien des patientes qui sont plus habituées aux tâches ménagères et aux traitements qu’à des amusements.

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Janet Frame (Kerry Fox) filmée par Jane Campion

Ma lecture de Visages noyés m’a vraiment donné envie de regarder Un ange à ma table de Jane Campion pour mieux connaitre la vie de Janet Frame et voir ce que ce roman a d’autobiographique. Si Janet Frame a été faussement diagnostiquée schizophrène après dix ans perdus en hôpital psychiatrique et près de 300 électrochocs, Istina Mavet n’est pas Janet Frame qui garde tout de même une certaine distance avec son personnage. Je pense le voir et le chroniquer assez vite pour avoir ce roman encore en tête. J’ai aussi hâte de lire un autre roman de Janet Frame peut-être plus nettement autobiographique. Le style de l’auteur m’a vraiment enchanté malgré l’horreur de ce qu’elle raconte.

« Je me demandais parfois si je n’étais pas moi-même l’invitée de mon imagination, cette imagination qui m’entourait comme un château hanté, et si la présence de mes propres fantômes ne se faisait pas de plus en plus oppressante. »

Un témoignage sur la reconquête d’une humanité perdue à lire et à méditer.

Où trouver Visages noyés

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Faces in the water / Visages noyés de Janet Frame

Visages noyés de Janet Frame

Titre original : Faces in the water 

Edition : Rivages poche (309 p.)

Traduit par Solange Lecomte

 

 

 

 

Lu avec Novelenn. Merci à elle de m’avoir suivi dans cette LC ;) 

 

Dans le cadre des challenges :

Challenge du Commonwealth

1e participation au Challenge du Commonwealth

logo autour du monde

2e lecture pour le challenge « Autour du monde » chez Matilda

« Les Braises » de Sándor Márai

20 juil

Embers/Les Braises de Sandor Marai (Version anglaise)

« Es-tu aussi d’avis que ce qui donne un sens à notre vie c’est uniquement la passion, qui s’empare un jour de notre corps et, quoi qu’il arrive entre-temps, le brûle jusqu’à la mort ? Crois-tu aussi que notre vie n’aura pas été inutile, si nous avons ressenti, l’un et l’autre, cette passion ? (…) Sommes-nous ridicules si nous pensons, l’un et l’autre, que, malgré tout, la passion s’adresse à une seule personne… éternellement à quelque énigmatique personne, bien définie, qui peut-être bonne ou mauvaise, indifféremment, puisque l’intensité de notre passion ne dépend aucunement de ses actes ni de ses qualités ?

L’intrigue

Les Braises raconte l’histoire de la mort d’une passion et d’une amitié mourante entre deux amis d’enfance aussi opposés de condition que de caractère, arrivés à la fin de leur vie  Si le Général, l’hôte, est riche, généreux et patriotique, Conrad, l’invité, est désargenté, cynique et individualiste. Sur fond de Seconde guerre mondiale, leurs retrouvailles, qui ne dureront que vingt-quatre heures dans un huit-clos, retracent leurs deux vies au long de l’espèce d’interrogatoire auquel Conrad est soumis sous la pression du Général. Ce long dialogue pleins de non-dits et de coups de théâtre devient psychologique et philosophique, laissant les vieux sages s’interroger sur l’amitié, l’amour, le destin mais aussi la trahison pour mieux cacher les vraies questions de leur histoire personnelle. Le feu de leur amitié est-il vraiment éteint ? Quels secrets se cachent derrière les braises ?

Ce roman fait partie de mes coups de coeur cette année alors faute d’avoir pu le chroniquer, j’en profite pour le mettre à l’honneur avec ce nouveau Un mois, un extrait après des mois d’absence sur ce blog de ce rendez-vous.

Qu’est-ce qu’« Un mois, un extrait » ?
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Logo – Un mois, un etrait

C’est un rendez-vous mensuel que j’ai créé pour varier mes lectures et multiplier les moments de partage entre ceux qui me lisent et moi-même. Avant chaque premier du mois, il suffit de me contacter et de me faire parvenir vos idées soit par courriel (l’adresse de contact est disponible dans la rubrique « L’auteur », voir en haut de page), soit en me laissant un commentaire en bas de ce billet ou sur la page Facebook de « La Bouteille à la Mer ».
Vous pourrez écrire votre propre article en invité ou, faute de temps à y consacrer, écrire un petit topo pour expliquer votre lien avec l’extrait en question et je me charge de mettre en forme un article où vous (et/ou votre blog) seront cités. Aucune obligation de posséder un blog ou d’être un(e) grand(e) spécialiste en littérature. C’est surtout le partage qui compte qui que vous soyez et quelques soient vos goûts. Je suis toujours curieuse de découvrir de nouvelles choses, de nouveaux genres et c’est l’occasion !

 

« Dans les épisodes précédents », « Un mois, un extrait » a fait découvrir
#1: L’Idiot de Fiodor DOSTOÏEVSKI
#4: « Éclaircie en hiver » in Pièces de Francis PONGE
#5: « Un plaisant » in Le Spleen de Paris de Charles BAUDELAIRE 
#6: Chardin et Rembrandt de Marcel PROUST 
#7: De profundis d’Oscar Wilde
#8: Look Back in Anger de John Osborne 
#9: Poésie d’Anne, Charlotte, Emily & Branwell Brontë
 
Vous pouvez retrouver l’intégralité des articles et leurs extraits dans la rubrique « Un mois, un extrait » en haut de page.

 

Si vous voulez participer avec moi à ce rendez-vous de partage ou si  vous avez un conseil de lecture particulier, contactez-moi à l’adresse bottleinasea[at]gmail.com ou à l’aide des commentaires ci-dessous.

 

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész

J’ai découvert avec ce roman la littérature hongroise et je crois vraiment que c’est une merveilleuse façon de commencer. L’an dernier, j’ai acheté beaucoup de romans hongrois d’après les conseils d’une amie d’origine hongroise et ancienne prof d’anglais de mon lycée. Si ma première expérience avec Imre Kertész a été assez éprouvante quant au sujet du livre, mais aussi le style très philosophique, Les Braises est un roman très abordable qui, à sa manière, m’a beaucoup fait penser à Mrs Dalloway à cause du temps de l’action très bref, qui ne retrace qu’un jour dans la vie de deux hommes vieillissants tout en revenant sur leur passé.

 

littérature hongroise

Ma PAL hongroise

Sandor Marai

Comme vous le voyez, j’ai encore un autre Márai à lire, L’Héritage d’Esther dont j’ai lu plusieurs critiques plus que positives ce mois-ci comme chez  Shelbylee. Avant de lire Les Braises, je ne connaissais pas cet auteur, même de nom. Traducteur de Kafka en hongrois, témoin de l’Histoire et de la montée des totalitarismes, exilé en Italie et aux Etats-Unis à cause de ses idées incompatibles avec le régime communiste hongrois d’après-guerre, il finira par se suicider en 1989 après la mort tragique de ses proches. Son destin, même triste, me semble intéressant littérairement car son expérience et sa vie lui ont inspiré une oeuvre profonde, pleine de questionnements qui m’ont touchés dans Les Braises. Je ne sais pas à quel point ses romans sont autobiographiques ou non mais j’y ai senti beaucoup de personnalité et beaucoup d’âme.

C’est dommage que cet auteur soit resté inconnu de son vivant en France et seulement traduit dans les années 90 mais je pense qu’il gagne vraiment à être connu et lu. Comparé à Stefan Sweig et Arthur Schnitzler, j’ai personnellement hâte de continuer à connaitre son oeuvre; Sans être foncièrement novateur, son style est tellement fluide que la lecture vous emporte. C’est bien simple, je n’ai pas pu lâcher Les Braises. Les personnages semblent si proches grâce à une psychologie très développée et en même représentatifs d’une société mourante, de la fin d’une ère à la manière du Guépard de Lampedusa.

Mais c’est surtout le style et le thème de la vengeance, de la nostalgie et de l’amitié qui m’ont vraiment transportés. Même si on est invité à suivre principalement le point de vue du Général, le personnage de Conrad, très ambigu moralement, ne vous laissera pas indifférent. C’est d’ailleurs le passage qui suit que je vous invite à lire qui me l’a fait aimé. On y découvre pendant un flashback sur la naissance de leur amitié sa passion pour la musique et pour Chopin. Les mots sont très justes alors forcément, j’étais perdue.

 

Les Braises de Sándor Márai, extrait du Chapitre VI

Traduction (de l’hongrois) : Marcelle & Georges Regnier
Edition : Livre de Poche, p. 48-49.

« Pourtant, Conrad disposait d’un refuge, d’une retraite cachée, où le monde ne pouvait l’atteindre : la musique. (…) Toute musique le touchait comme un coup porté à son corps. Elle lui communiquait des émotions dont les autres ne pouvaient avoir la moindre idée. Sans doute ne s’adressait-elle pas seulement à son cerveau. L’existence de Conrad s’écoulait selon les règles sévères de son éducation, règles qu’il avait acceptées librement, comme un croyant accepte de faire pénitence et, au prix de cette discipline, il avait atteint un certain rang dans le monde. Mais, dès qu’il entendait de la musique, son attitude raide et crispée paraissait se détendre, comme lorsque dans l’armée, après une longue et fatigante parade, retentit soudain le commandement : repos. À ce moment-là, il oubliait son entourage. Le regard fixe, brillant, il ne voyait plus ses supérieurs ni ses condisciples, ni les jolies femmes autour de lui.

La musique il l’écoutait avec son corps. Il l’absorbait, comme assoiffé. Il l’écoutait comme le prisonnier écoute le bruit des pas qui approchent et apportent, peut-être, la nouvelle de la délivrance. Il n’entendait plus rien d’autre, tout disparaissait, absorbé par la musique. Dans cet état, Conrad n’était plus militaire.

Un soir d’été, la mère d’Henri et Conrad exécutaient un morceau à quatre mains. (…) La comtesse et Conrad jouaient avec passion. Ils interprétaient Chopin avec un tel feu que, dans la pièce, tout paraissait vibrer. Tandis  que dans leur fauteuil le père et le fils attendaient avec courtoisie et résignation la fin du morceau, ils comprenaient qu’une véritable métamorphose s’était opérée chez les deux pianistes. De ces sonorités, une force magique s’échappait, capable d’ébranler les objets, en même temps qu’elle réveillait ce qui était enfoui au plus profond des coeurs. Dans leur coin, les auditeurs polis découvraient que la musique pouvait être dangereuse en libérant un jour les aspirations secrètes de l’âme humaine.
Mais les pianistes ne se souciaient pas du danger. La « polonaise » n’était plus que le prétexte à l’explosion des forces qui ébranlent et font crouler tout ce que l’ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement. Un accord plaqué avait brusquement terminé leur jeu. Ils restèrent assis devant le piano, le buste tendu et quelque peu rejeté en arrière. Il semblait que tous deux, après avoir lancé dans l’espace les coursiers fougueux d’un fabuleux attelage, tenaient d’une main ferme, au milieu d’un déchaînement tumultueux, les rênes des puissances libérées. Par la croisée, un rayon de soleil couchant pénétra dans la pièce et, dans ce faisceau lumineux, une poussière dorée se mit à tournoyer comme soulevée par ce galop vers l’infini.

 

Comment lire Les Braises
Les Braises de Sandor Marai

Les Braises de Sandor Marai

Les Braises de Sandor Marai

Lu en Livre de Poche

EUR 6, 10

J’espère que cet extrait vous donnera envie de lire ce beau roman ou de (re)découvrir  Sandor Marai. Rendez-vous à la mi-août pour lire un nouveau Un mois, un extrait ! En attendant, n’hésitez pas à me soumettre des idées d’extraits à lire !

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Lu pour le challenge « Autour du monde » chez Matilda

 

Entre Amazon et son libraire, le droit de ne pas choisir.

15 juil
Kindle pour Pc - Amazon

Kindle pour PC – Amazon

 Quand on tient plus ou moins régulièrement un blog littéraire, le rapport qu’on a au livre est forcément privilégié. Les blogueuses et les blogueurs font partie des premiers consommateurs de livres et donc à pâtir de la situation de l’industrie et du marché du livre. Parce que les livres ne tombent pas du ciel, comme tout consommateur, la question du prix des livres n’est pas négligeable et ce n’est pas les masses critiques de Babelio qui offrent des livres contre une critique en partenariat avec les éditeurs ou les  (controversés) services presse qui changent la donne.

Liseuse, pour ou contre ? 

Ah ah, toujours à lire des livres ? / Tu devrais t’acheter un Kindle comme le mien, c’est bien mieux. / S’il vous plait, éteignez tous vos appareils électroniques, l’avion va bientôt décoller.

Je fais partie de ces blogueuses qui n’ont pas de liseuse et à qui ça ne manque pas du tout. Je suis juste un peu frileuse vis-à-vis de ces gadgets de plus en plus nombreux sur le marché et qu’on nous pousse à acheter pour être dans le coup. Je ne suis pourtant pas de celles non plus qui partent en croisade contre cette alternative à la lecture.  J’en vois partout dans les transports au quotidien et, même si je préfère lorgner sur mon voisin avec un livre et me contorsionner pour lire le titre sur la couverture, c’est plutôt une bonne chose de voir les gens lire, quel qu’en soit le support. En tant qu’étudiante et même comme lectrice, les livres numériques gratuitement consultables ou téléchargeables (en pdf pour les libres de droit, sur Google Books ou Amazon) font partie aussi de mes habitudes de lecture et de travail. D’ailleurs,même sans liseuse, j’utilise l’e logiciel gratuit proposé par Amazon Kindle pour PC qui me permet d’avoir à disposition un nombre considérable de livres numérisés, achetés gratuitement pour la plupart. Ça a ses inconvénients mais surtout des avantages.

Livre-objet de Jodi Harvey-Brown

J’aime les beaux livres, les belles couvertures et le plaisir de la lecture sur le papier mais tenir un blog littéraire ne fait pas de moi une fétichiste du livre. Aimer la littérature ne revient pas à vivre sa passion comme au XIXe siècle ou même comme si internet n’avait rien changé à nos habitudes d’achat et de lecture. Un article récent de Frédéric Sautet dans Le Monde souligne que le marché du livre prend facilement pour bouc émissaire internet comme cache misère des difficultés qui dépassent l’essor de la vente de livres sur la toile et je suis bien d’accord avec ce triste constat.

Le temps, c’est de l’argent

Sauf que la lectrice que je suis ne veut ni vivre dans le passé, ni devenir irresponsable et fermer les yeux devant la crise que traverse nos libraires, grands ou petits. Je prends autant de plaisir à recevoir un colis d’Amazon qu’à acheter en librairie. Je parle bien de plaisir. L’achat d’un livre n’est pas pas seulement purement économique (payer le moins cher possible), il est aussi indissociable du rythme de vie des Français et de la place de nos loisirs dans nos vies. Tout va très vite et souvent, on préfère se tourner vers la grande distribution en ligne plutôt que d’aller en librairie et de revenir bredouille faute de ne pas acheter un Marc Lévy ou le nouveau G.R.R Martin que vous trouverez partout parce que ça se vend. Sauf qu’un lecteur ne pense pas en terme de marketing et que l’offre est souvent bien décevante par rapport à la demande.

Gibert Joseph sur le boulevard St-Michel. Comme le Tardis, it’s bigger on the inside. <3

Tout dépend donc du temps que le client a à sa disposition qui est souvent plus que compté. En tant qu’étudiante, j’ai eu souvent à me procurer des livres pour les cours et  de devoir les lire assez rapidement. Si vous n’avez pas la chance d’habiter ou de faire vos études à Paris et donc de connaitre ce paradis sur terre qui est le Gibert Joseph de Saint-Michel où tout se trouve en neuf et en occasion, alors vous connaissez ce dur dilemme quand votre libraire vous propose d’attendre 10 jours avant de récupérer votre précieux livre imposé. Même quand on habite dans une grande ville comme moi à Lyon, ce genre de situation où vous errez d’une librairie à une autre sans succès est franchement rageante. Qui peut nous blâmer ensuite de rentrer le plus vite chez nous, de se connecter sur Amazon et en quelques clics de finaliser notre précieuse commande ? Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour réussir ses partiels, même vendre son âme à Amazon…

Dis moi où tu habites, je te dirais ce que tu lis… 

C’est peut-être succomber à la facilité mais on oublie souvent derrière nos belles valeurs protectionnistes qu’un client n’est pas seulement un pion, c’est aussi un individu qui a une vie, un quotidien, des habitudes mais qu’il est aussi soumis à des tas de circonstances. Par exemple, l’endroit où l’on habite. L’un des premiers avantages d’Amazon, contrairement aux librairies pas implantées partout, c’est justement de pouvoir atteindre tout le monde, même ceux qui n’ont pas accès à une librairie ou à une bibliothèque près de chez eux. Bien sûr, si Amazon a autant mauvaise presse, d’autres alternatives sont possibles comme préférer les sites marchants des grandes librairies ou The Book Depository mais Amazon a l’avantage de proposer un service irréprochable et il est vrai très compétitif. Autre atout d’Amazon quand on lit beaucoup de livres en langue originale, le site propose un large choix. Les librairies gagneraient à développer leurs rayons étrangers pour mieux satisfaire ces lecteurs de plus en plus nombreux.

En 23 ans, j’ai connu plusieurs villes et donc plusieurs options pour se fournir en livres ( par ordre de préférence) :

Chère Marie-Antoinette de Jean Chalon

  • GIBERTLAND (Versailles-Paris) et les librairies d’occasion : parfait pour se fournir à petits prix de livres quasiment neufs, quatre étages de bonheur pour se perdre et faire chauffer la carte bleue Paris). J’ai acheté mes premières Pléiades à Versailles (en occasion) comme le théâtre de Claudel ou La Critique de la Raison pure de Kant. Si ce n’est pas une bonne raison de choisir Gibert pour bouquiner. Je me souviens aussi d’une merveilleuse librairie d’occasion où j’ai acheté la meilleure biographie de Marie-Antoinette du monde : Chère Marie-Antoinette de Jean Chalon pour quelques euros.

 

  • Lyon, beaucoup de choix pour rien ? Pour ‘instant, je n’ai pas vraiment trouvé mon bonheur à Lyon mais ça ne fait qu’un an que j’y ai emménagé. Cette année a été bien sûr marquée par la fermeture du Chapitre de la place Bellecour qui est forcément regrettable pour les employés licenciés mais franchement, du point de vue du client, ce n’était pas la caverne d’Ali Baba. Il y a bien le Gibert Joseph à deux pas mais on n’y trouve pas tout ce u’on veut. Même celui dee Versailles me parait mieux fourni. Par contre, le Gibert Joseph sur le quais (disquaire et DVD) est franchement chouette. Je n’ai qu’une hâte, y retourner pour un bon vieux craquage. Autre option, la librairie Passages visitée en décembre dernier. Courses de Noël obligent, le lieu était trop bondé pour vraiment profiter du moment. Restent bien sûr les bouquinistes à Perrache sur la place Carnot tous les mercredi, sur les quais de Saône et ailleurs.

Quai de la Pêcherie : marché des bouquinistes (Bibliothèque de Lyon)

 

Enseigne de la Librairie des Signes

  • Misère et splendeur des librairies de province : certain(e)s ne jurent que par les petites librairies de leur ville de province, pas moi. A Compiègne, c’est bien simple, vous avez le choix entre une librairie indépendante La Librairie des signes et un Cultura. Si j’achète régulièrement mes livres à la Librairie des signes, j’ai aussi beaucoup de choses à lui reprocher. Le lieu est franchement agréable (surtout le rayon BD/Enfants, poufs et fontaine d’eau à disposition, si ce n’est pas un arguent pour lire des bd et de la littérature jeunesse), le personnel est compétent mais pas très aimable, voire très arrogant. Je me souviens seulement d’un gentil libraire qui ne doit plus y être depuis, je ne l’y croise plus qui avait de très bons conseils. Mais le pire, c’est surtout l’état des livres, souvent endommagés qui sont pourtant laissés en vente. Bonjour le respect du client et bien sûr, pas question d’un geste commercial ou de proposer des livres d’occasion.

Amazon ou librairie, telle est la question.

Ce genre d’expérience en librairie ne me donne pas envie de me battre pour ce genre de librairies qui ne respectent pas leurs clients. Pas de généralisation, certains libraires sont de vrais professionnels avec toutes les qualités humaines qui vont avec. Je pars du principe que les librairies restent un commerce comme un autre et que le service doit être irréprochable. S’il ne l’est pas, un bon consommateur est libre d’aller ailleurs, même s’il s’agit d’internet et d’Amazon. Jamais je n’ai reçu de livres neufs endommagés. Jamais. J’achète donc mes livres sur Amazon sans complexe et je n’ai pas l’intention de me soigner. Le premier droit d’un client, c’est de choisir mais aussi de ne pas choisir, d’acheter sur Amazon sans lâcher son libraire préféré selon l’occasion. Ce n’est pas une loi anti-Amazon ou les boycotts de certains éditeurs qui changeront la donne. Ça, c’est du marketing mais le lecteur n’est pas un animal économique, c’est un être humain plein de contradictions.

Jane Austen est même dans You’ve Got a Mail

Vous vous souvenez du film Vous avez un message ? Meg Ryan y joue une jeune libraire pour enfants reprenant l’affaire familiale qui peine à concurrencer avec un grand distributeur de livres, Fox Books, tenu par Tom Hanks. Tout y est : concurrence, internet, amour-haine entre les deux. Bien sûr, tout fini bien  la fin mais le plus important, c’est de trouver votre « shop around the corner », le nom de l’enseigne de Meg Ryan. Que vous choisissiez votre librairie de quartier ou, au plus proche, le fournisseur du coin qui vous livre au plus près de chez vous, l’important, c’est de lire. Au lieu d’une loi contre une entreprise privée fiscalement dérangeante, le plus judicieux ne serait pas plutôt d’e mener des réformes pour promouvoir la lecture et l’éducation pour les plus et les moins jeunes ?

C’est surement ça la vraie question.

Matilda, lectrice infatigable, achète sur Amazon. F*ck.

Challenge du Commonwealth de retour en 2014-2015 !

12 juil
Challenge du Commonwealth

Challenge du Commonwealth

En juillet 2013, j’avais lancé un challenge sur la Littérature du Commonwealth pour découvrir de nouveaux auteurs et de nouvelles cultures grâce à ces lectures. C’était l’occasion de découvrir des littératures post-coloniales mais aussi de varier mes lectures anglo-saxonnes. Les participations ont été vraiment nombreuses et j’en remercie tou(te)s celles et ceux qui y ont pris plaisir en voyageant en Australie (13 lectures), en Inde (8 lectures), en Afrique du Sud (7 lectures), au Québec/Canada (6 lectures), en Nouvelle-Zélande (5 lectures), en Irlande (3 lectures), en Jamaïque  (2 lectures), au Nigeria (2 lectures) ou encore au Pakistan (1 lecture) ! Avec 12 lectures à elle seule, et pour avoir joué le jeu jusqu’au bout avec des lectures très variées, Une Lyre à la main est la meilleure challengeuse de 2014-2015 ! Pour la féliciter, je pense lui envoyer une petite surprise par la poste ! Merci de m’envoyer ton adresse postale par MP sur la page Fb du blog ou par mail à bottleinasea@gmail.com :D

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Faces in the Water de Janet Frame

Malheureusement, je suis passée un peu à coté de ce challenge faute de temps consacré à mon blog cette année avec cette année de M1 et la préparation de mon mémoire. Ce n’est pas faute d’avoir eu un véritable coup de coeur pour Visages Noyés de Janet Frame. Je n’en ai lu que les 150 premières pages mais j’ai vraiment été touchée par ce roman autobiographique sur l’enfermement d’une jeune femme dans un hôpital psychiatrique. Le style est vraiment très beau, très poétique et j’ai hâte de le continuer cet été.

Avec mon bilan personnel peu glorieux, j’ai d’autant plus envie de continuer ce challenge jusqu’en juillet 2015 ! N’hésitez pas à vous réinscrire ou vous inscrire pour une nouvelle aventure ! J’ai mis à votre disposition en fin de billet le récapitulatif des lectures passées pour vous donner des idées; Si vous voulez plus de détails sur le Commonwealth (et les pays les susceptibles de nourrir vos lectures), je vous invite à aller lire mon billet de présentation de l’an dernier.

Les règles :

Le challenge durera du 12 juillet 2014 au 12 juillet 2015. Pour ce challenge du Commonwealth, vous pouvez autant chroniquer des livres que des films, des séries ou de la musique du Commonwealth. Des articles sur l’Histoire ou la culture de ces pays sont aussi les bienvenus !

NB1: Contrairement à l’an dernier, les lectures anglaises ou de pays non membres du Commonwealth devront obligatoirement avoir un lien avec le Commonwealth dans l’intrigue ou le thème du livre. Histoire de pimenter les choses !

NB2: Pour me faciliter la tâche, je vous demande de poster vos liens uniquement sur la page du récapitulatif. Cet article est seulement dédié aux inscriptions.

Les catégories :

Catégorie « Gandhi » : 1-4 lectures/films/séries/culture/chronique culture 
Catégorie « Caribou » : 4-6 lectures/films/séries/culture/chronique culture

darcy-pull-tete-cerf

Mark Darcy sponsorise ce challenge !

Catégorie « Nelson Mandela » : 6-8 lectures/films/séries/chroniques culture
Catégorie « Diable de Tasmanie » : 8-10 lectures/films/séries/chroniques culture

taz

Gare à Taz !

Catégorie « Gollum » : 10-12 (et +) lectures/films/séries/chroniques culture

gollum

Gollum aime ce précieux challenge !

Vous pouvez vous inscrire dans les commentaires de cet article et suivre plus facilement le challenge sur le groupe FB  du challenge ! Si vous voulez organiser des Lectures Communes, ça se passe sur ce groupe aussi. Moi, je propose une LC pour Visages noyés de Janet Frame pour début août. Qui me suit ? :)

Les logos : 

Logo

1e Logo – Challenge du Commonwealth

 

 

 

 

 

 

 

 

Challenge du Commonwealth

2e Logo – Challenge du Commonwealth

 

 

 

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3e Logo Challenge du Commonwealth

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les participant(e)s :

- Mimipinson – Billet de présentation

- Noveleen - Catégorie Caribou

- Iroise (Catégorie Caribou) – Billet de présentation 

- Claire (Chat de bibliothèques) (Catégorie Caribou) – Billet de présentation 

- Alexandra – Catégorie Gollum              

                                       

Des idées de lectures à piocher dans le récapitulatif du challenge 2013-2014 :

[AUSTRALIE] 

1) [A Girl from EarthThe Slap de Christos Tsiolkas

2) [A Girl from EarthUn employé modèle de Paul Cleave

3) [ClaireLa Scène des souvenirs de Kate Morton

 4) [Lilly] Lettre à mon ravisseur de Lucy Christopher

5) [MimipinsonLa Scène des souvenirs de Kate Morton

6) [MimipinsonL’écharde de Paul Wenz

7) [MimipinsonLes affligés de Chris Womersley

8) [MimipinsonSous la terre de Courtney Collins

9) [MimipinsonA la grâce des hommes d’Hannah Kent

10) [Mimipinson La mauvaise pente de Chris Womersley

11) [ValérieExposition Ron Mueck à la fondation Cartier

12) [Valérie] Les affligés de Chris Womersley

13) [ValérieTout ce que je suis d’Anna Funder

 

[INDE]

1) [La LyreThe God of small things d’Arundhati Roy

2) [La LyreUntouchable de Mulk Raj Anand 

3) [La LyreFire on the Mountain d’Anita Desai

4) [La LyreCry the Peacock d’Anita Desai 

5) [Purple VelvetDanse indienne au Festival d’Avignon

6) [ValérieUne simple affaire de famille de Rohinton Mistry

7) [Valérie] Loin de Chandigarh de Tarun Tejpal

8) [ValérieLe palais des miroirs d’Amitav Ghosh

 

[AFRIQUE DU SUD] 

1) [La LyreFoe de J.M Coetzee 

2) [LillyDisgrâce de J.M Coetzee

3) [MimipinsonL’Afrique du Sud, une histoire séparée

4) [MimipinsonMandela, le dernier héros du XXe siècle

5) [MimipinsonL’Apartheid

6) [MimipinsonUn été noir et blanc de Frédéric Couderc

7) [MimipinsonLe piège de Vernon de Roger Smith

 

[NOUVELLE-ZÉLANDE]

1) [ClaireUn employé modèle de Paul Cleave

2) [La LyreTowards Another Summer de Janet Frame

3) [La LyreDreambot Dad d’Alan Duff

4) [La LyreAn Angel at my Table de Janet Frame

5) [La LyreFaces in the water de Janet Frame

6) [NoveleenThe Whale Rider de Witi Ihimaera

[QUEBEC]

1) [A Girl from Earth] L’ostie chat (BD, 3 tomes)

2) [ValentyneLa petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaetan Soucy

3) [ValentyneBonbons assortis de Michel Tremblay

4) [ValentyneVolkswagen Blues de Jacques Poulin

 

[IRLANDE] 

1) [DenisL’archiviste de Dublin de Flann O’Brien

2) [Purple VelvetSalomé d’Oscar Wilde

3) [LillyFragiles serments de  Molly Keane

[CANADA]

1) [LillyLe chemin des âmes de Joseph Boyden

2) [ShelbyleeMeurtre en la majeur de Morley L. Torgov

 

[NIGERIA] 

1) [La LyreThings fall apart de Chinua Achebe

2) [LillyL’autre moitié du soleil de Chimamanda Ngozi Adichie

[JAMAÏQUE]

1) [La LyreThe White Witch of Rosehall de Herbert G. de Lisser

2) [La LyreSmile Please de Jean Rhys

 

[PAKISTAN]

11) [La LyreBroken Verses de Kamila Shamsie 

 

[AUTRES PAYS: UK, FRANCE…]

1) [Elodie L’héritage Boleyn de Philippa Gregory

2) [Elodie Meurtre au champagne d’Agatha Christie 

3) [LillyDix petits nègres d’Agatha Christie

4) [Lilly] La Plume empoissonnée d’Agatha Christie

5) [LillyCe qu’il advint du sauvage blanc de François Garde

6) [LillyFemmes et filles d’Elizabeth Gaskell 

7) [SyannellePourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeannette Winterson

8) [Purple VelvetBilbo le Hobbit de J.R.R Tolkien

9) [Purple VelvetJules César / Antoine et Cléopatre de William Shakespeare

10) [Purple VelvetLe Disque Monde : Pyramides (t. 7) de Terry Pratchett

11) [Purple VelvetLe Vampire de John Polidori 

12) [Purple VelvetL’hérétique et son commis de E. Peters 

13) [Purple VelvetLa mort n’est pas une fin d’A. Christie

14) [Purple VelvetLe Faucheur de Terry Pratchett 

15) [Purple Velvet] Titus d’Enfer de Mervyn Peake 

16) [ValérieL’expo Titanic (bonus)

17) [ValentyneWilt 1 de Tom Sharpe

 

 

« Adieu Gloria » (2007) de Megan Abbott

11 juil

Adieu Gloria de Megan Abbott

« Alors, eh bien, oui, je lui servis mon plus beau déhanché, à la fois grande classe et poule à vendre. Quand on arrive à mêler intimement les deux, les gars ne comprennent pas ce qui leur tombe dessus. Ils n’arrivent pas à vous cataloguer. ça les rend dingues, du moins les plus futés. Ils vont tout faire pour vous mettre le grappin dessus. Vous êtes à la fois leur petite amoureuse de l’école maternelle et leur première pute, le tout dans un seul et même emballage torride. »

L’intrigue 

A 22 ans, elle a les dents longues mais rien ne la prédestine à devenir quelqu’un en étant la fille de personne. Rien, avant de croiser le regard de Gloria Denton, la Reine de la mafia locale qui travaille pour le compte de parrains pour truquer les paris, les courses hippiques et les casinos. La narratrice va devenir sa « pouliche », sa fille de substitution, apprenant grâce à elle toutes les ficelles du métier, persuadée que la relève sera assurée. Sauf que tout est une question de bonnes ou de mauvaises rencontres. Tellement avide de liberté, les erreurs s’enchaînent. Un raté, habitué des casinos et de la banqueroute, va lui mettre le grappin dessus mais on ne dit pas adieu comme ça à Gloria quand elle vous tient…

Vivian Rutledge (Lauren Baccall) dans The Big Sleep (1946)

L’été est définitivement un bon moment pour lire des polars. Après Une folie meurtrière de P.D James l’été dernier, un polar anglais dans un hôpital psychiatrique  privé, je suis revenue à mes vieux amours, le roman noir américain plein de belles plantes, de voyous et de policiers corrompus. Sauf qu’Adieu Gloria n’a de commun que l’ambiance avec Le Grand sommeil de Raymond Chandler, le premier classique noir que j’ai lu. Avec Megan Abbott, les valeurs du roman noir classique sont comme renversées et, ce qui n’est pas pour déplaire, les femmes y ont plus de place. Si l’inspecteur Marlowe charme tout ce qui bouge, il joue toujours plus finement que les personnages féminins qu’il croise.

Tante Polly (Helen McCrory) – Peaky Blinders

Or, contre une tradition des romans et des films sur la mafia, les parrains, « les grands patrons » comme la narratrice les appelle, font complètement figuration. On ne les voit pas, on ne les verra jamais et, d’ailleurs, ça n’a pas d’importance puisque la roue tourne à la fin pour de meilleurs gros poissons. Seule Gloria leur sert d’intermédiaire pour devenir une « marraine » de substitution. Femme de tête, son personnage m’a fait pensé de très loin à la matriarche Tante Polly (Helen McCrory) dans la série Peaky Blinders (2013) dont la famille truque les paris notamment des jeux de course. L’époque n’est pas la même mais, visiblement, récemment, derrière tout mafieux se cache une femme, une vraie.

Megan Abbott

Rien que la couverture donne le ton, après tout mais surtout les premières lignes : « Je veux ces jambes ». La sensualité des années 50, tout y est dans cet incipit. Si les jambes des femmes sont toujours un motif récurrent dans les polars (je crois me souvenir que Marlowe fantasme sur celles de Vivian Sternwood, la belle héritière), ce n’est pas le désir purement sensuel qui en explique la présence, c’est l’envie. Il ne faut pas croire que l’affaire amoureuse entre la narratrice et son bon à rien de Vic Riordan qui va déclencher le début de la fin en fait le cœur de l’histoire. Même faible, elle reste maîtresse du jeu malgré ses erreurs de débutantes. Et, surtout, la relation primordiale est bien celle qui lie Gloria et la jeune femme.

Lily Dillon (Anjelica Huston) dans The Grifters de Stephen Frears qui ressemble beaucoup à Gloria Denton

Maître et élève ? Très tôt, Gloria la prend sous son aile pour en faire sa créature. Elle ne fait pas seulement son éducation, elle la façonne à son image telle une Pygmalion du crime. Pourtant, ses intentions restent  presque jusqu’à la fin plus qu’ambiguës. Pourquoi l’avoir choisi, elle ? Jusqu’où la soutiendra t-elle, une fois les ennuis commencés ?  Entre main de fer et gant de velours.  Gloria porte d’ailleurs constamment des gants pour leur élégance mais surtout pour mieux cacher ses faiblesses. Ce que j’ ai aimé dans ce rapport de maître et d’élève, c’est la vulnérabilité de Gloria qui pointe dont la situation reste plus pathétique qu’autre chose. Aussi manipulatrice soit elle, Gloria materne plus la jeune femme qui en retour la respecte mais pas sans préférer sa liberté.

Mère et fille ? Gloria est définitivement un modèle féminin pour la narratrice, orpheline de mère et sans grande admiration pour son père, petit employé de casino dévot et sans le sous. Gloria a donc tout d’une marraine pour la jeune femme en lui offrant un avenir même si ça parait une perspective bien cynique pour une carrière de mafieuse. C’est l’intimité entre les deux femmes qui m’a captivé, au point de se détruire mutuellement. Tant de confiance et pourtant tant de suspicion mutuelle, de non-dits. Si la narratrice, la « mauvaise fille » qui déçoit sa patronne, est presque agaçante de naïveté, Gloria est un personnage plus opaque, plus complexe qui mériterait plus qu’un roman pour connaitre son histoire; Et pourtant, c’est sa réputation de femme passionnée derrière sa maîtrise qui ne pardonne jamais et se venge toujours (sauvagement si possible) qui en fait un personnage énigmatique. On ne sait pas ce qui est vrai, ce qui est légende chez elle ce qui permet de tout imaginer.

Certains autres personnages semblent plus stéréotypés, comme le beau parleur qui sert d’amant à la « pouliche » de Gloria. Avec ce roman noir très féminin, forcément, le seul personnage masculin un minimum développé parait légèrement moins intéressant. Contrairement à Vic (un prénom bien ironique pour celui qui ne fait que perdre), le personnage d’Amos Mackey, le nouveau caïd en veine, l’avenir personnifié de la mafia, est peut-être celui qui a le plus d’allure alors qu’on le voit à peine.

« Et Il savait quelque chose sur moi, il savait. »

Je voulais lire ce polar depuis un bout de temps et je n’ai pas été déçue. Je n’ai qu’une hâte, lire un nouveau Megan Abbott. Quel dommage qu’il n’existe pour l’instant aucune adaptation. Mais Gloria m’a tellement touchée que je crois que je serai forcément déçue. Dire adieu à Gloria, peut-être, mais pas à l’image que je m’en fais.

Comment lire Adieu Gloria ?

Adieu Gloria de Megan Abbott

J’ai lu Adieu Gloria dans l’édition Le Livre de Poche  pour EUR 6,10

Traduit de l’anglais par Nicolas Richard.

Disponible aussi aux éditions du Masque.

Lu pour le challenge « Thrillers & Polars » chez Liliba.

« Néo-victorien », mon cher Watson ! [II/II]

7 juil
Ripper Street (2012)

Ripper Street (2012)

Pour le rendre plus agréable à lire, cet article sur le néo-victorianisme a été divisé en deux parties. L’aventure néo-victorienne commence ici. Si vous n’êtes pas au fait de la différence entre « steampunk » et « néo-victorianisme » ou si vous pensez que ce mouvement n’est qu’anglo-saxon ou que les romans victoriens devraient avoir la priorité par rapport à ces créations contemporaines, l’article précédent vous sera utile. Sinon, vous pouvez continuer votre chemin sans danger.

Réécrire les vies illustres: biographies et biopics

Au-delà des créations originales qui brodent autour de l’époque victorienne comme cadre de leurs récits, certains auteurs choisissent la voie de la biographie fictive (ou « biofiction ») pour rrendre hommage et réfléchir aux figures tutélaires du XIXe siècle. C’est là que la richesse du néo-victorianisme passant d’un genre ou d’une discipline à une autre pour raconter des vies. La reine Victoria elle-même fait l’objet de ces biographies par exemple dans la série non traduite de Jean Plaidy avec The Captive at Kensington Palace comme premier tome que j’ai découvert après avoir vu The Young Victoria (2009) de Jean-Marc Vallée avec Emily Blunt et Rupert Friend. C’est d’ailleurs une marque révélatrice de l’esprit néo-victorien que de s’intéresser à la jeunesse de la reine au lieu de la représenter comme la veuve et la grand-mère de l’Europe.

Rupert Friend (Albert de Saxe-Cobourg) & la reine Victoria ( Emily Blunt)

Les biographies fictives d’écrivains ont aussi le vent en poupe comme Flush  (1933) de Virginia Woolf sur la vie de la poétesse Elizabeth Barrett Browning (dont j’avais l’an dernier commenté ses Sonnets portugais) du point de vue de son épagneul Flush mais aussi la série de polars de Gyles Brandeth qui mettent en scène Oscar Wilde, les Oscar Wilde Murder Mysteries comme le premier tome Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles que j’ai commencé à lire il y a quelques mois avant d’abandonner, faute de temps mais je compte bien m’y remettre. Depuis un certain temps, me tente aussi la série sur Jane Austen par Stéphanie Barron depuis 1996 avec Jane Austen and the Unpleasantness at Scargrave Mannor (1996) jusqu’à  Jane and the Canterbury Tale sorti en 2011. Si pour moi, Bight Star  (2009) de Jane Campion m ‘a permis de découvrir la poésie de John Keats (et d’acheter ses œuvres complètes dans la foulée), j’ai vu cette année deux biopics : The Raven (2012) de James McTeigue inspiré de la vie d’Edgar Allan Poe et le très kitsch Gothic (1986) de Ken Russell sur Percy, Mary Shelley et Lord Byron, vu un soir d’orage. Parfait, en somme.

John Keats (Ben Whishaw) & Fanny Brawne (Abbie Cornish)

Les biographies et biopics d’artistes fleurissent aussi.  Les peintres sont aussi à l’honneur, non seulement les peintres préraphaélites avec Autumn (1988) de Philippe Delerm ou encore avec humour Freshwater de Virginia Woolf, la seule pièce de théâtre qu’elle ait écrite qui met en scène sa grande-tante photographe Julia Margaret Cameron, Alfred Tennyson, Ellen Terry ou encore G.F.  Watts. Quant au peintres français, qui ne se souient du sublime épisode sur Vincent Van Gogh de Doctor Who en 2010 dans la saison 5, « Vincent and the Doctor ». Quant aux musiciens, le roman Sépulcre (2007) de Kate Mosse qui raconte le destin croisé de trois personnages, deux en 1891 à Carcassonne, l’autre en 2007, biographe de Debussy.

« Vincent and the Doctor » (Saison 5, épisode 10)

… et raconter les vies obscures !

Nights at the circus d’Angela Carter

Mais les vies d’hommes et de femmes célèbres ne sont pas les seuls à intéresser la littérature et la culture néo-victorienne. Il s’agit de rendre justice aux oublié de l’Histoire que les Victoriens auraient délaissés comme les prostituées chez Michel Faber mais aussi les « freaks » comme dans Elephant Man  (1980) de David Lynch ou la série Ripper Street qui met en scène dans sa 2e saison comme personnage récurrent le même John Merrick. Cet univers du monde du spectacle et des « monstres » est très bien représenté dans Nights at the circus (1984) d’Angela Carter qui raconte les vies croisées de plusieurs membres d’un cirque, notamment de la sulfureuse, scandaleuse et vulgaire à l’accent cockney Sophie Fevvers, soit disant Vierge, une femme pourvu de belles ailes de cygne qu’elle teint en rose racontée par Jack Walser, un journaliste américain sceptique qui va finir par devenir un membre à part entière de la troupe.

Flashman : Hussard de sa majesté (1839-1842) de George MacDonald Fraser

A coté des marginaux, le néo-victorianisme s’intéresse aussi aux conséquences de l’impérialisme; D’ailleurs, à l’image de Jean Rhys, la littérature du Commonwealth investit beaucoup ce que le néo-victorianisme peut lui enseigner sur le passé de chaque pays concernés au même titre que le post-colonialisme. Le rôle de l’armée coloniale n’est pas en reste comme en témoigne la série de romans historiques intitulée Les archives Flashman de George MacDonald Fraser que j’ai découvert par hasard sur un stand de livres d’occasion à Gibert l’été dernier en achetant pour trois fois rien le tome 1 Flashman : Hussard de sa majesté dont la couverture m’avait séduite.

Des penny dreadful

Quelle valeur faut-il accorder à ce mouvement littéraire et culturel ? S’agit-il d’œuvres de seconde zone, à l’image des penny dreadful victoriens, ces histoires à canevas, faits pour le pur divertissement et souvent lié à la science-fiction, au réalisme magique et à la fantasy proches de nos vaudevilles ? Cela vaut-il la peine de passer autant de temps en lisant cette littérature contemporaine, en visionnant des « victoriana » alors que les classiques, la *vraie* littérature et le *vrai* cinéma nous tendent grand les bras ? Je ne pense pas que cela soit de la littérature facile ou même plus commerciale qu’une autre. Au contraire, le néo-victorianisme est forte de la culture du XIXe siècle qu’elle réinvestie sous forme de clins d’œil, de références et même de personnages emblématiques de la littérature du XIXe siècle, repris tels quels comme des personnages historiques à part entière ? Au-del des adaptations littéraires des romans de Jane Austen, des sœurs Bronté, de Dickens ou même de Zola dans la merveilleuse  série The Paradise qui s’inspire librement du roman Au Bonheur des Dames, les personnages  fictifs deviennent de part leur popularité partie prenante de la mémoire collective. Le dernier réinvestissement de personnages fictifs dans une seule et même oeuvre reste la série Penny Dreadful, diffusée sur Showtime depuis quelques mois.

Vanessa Ives (Eva Green)

On y croise des personnages comme le Dr Victor Frankenstein, sa créature prénommée Caliban (d’après le personnage de La Tempête de Shakespeare), Dorian Gray, Van Helsing ou encore Mina Murray tous droits sortis de Mary Shelley, Oscar Wilde et Bram Stoker. Mais aussi quelques explorateurs, des vampires, des loups garoux et l’ombre de Jack l’éventreur pas très loin. Comme les penny dreadful d’alors, cette série repose sur beaucoup de ficelles mais rien que le premier épisode ne peut qu’émerveiller pour son ambiance les passionnés du XIXe siècle. Et les personnages sont tellement bien interprétés, au po int que j’arrive comme jamais auparavant d’être troublée par Dorian Gray ou pris de compassion pour le Dr Frankenstein, pourtant véritable tête-à-claque du roman de Mary Shelley.

Ainsi, la culture néo-victorienne semble bien se porter mais elle a aussi encore à évoluer. J’ai délibérément laissé de coté certains grands noms comme Sarah Waters ou A.S. Byatt que j’ai encore à découvrir. Si mon intérêt pour le néo-victorianisme est né de rencontres passées (comme avec Michel Faber, conseillé par un sympathique libraire qui avait voulu me conseiller Jane Austen avant que je lui avoue avoir presque tout lu en bonne Janéite), il est aussi fait de rencontres futures. J’espère vous avoir donné envie de lire et de voir plus de victoriana car elles en valent le coup d’œil.

Les articles néo-victoriens du blog : 

*Adaptations & réécritures*

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None but You de Susan Kaye

- [Lecture/ »Austeneries »] None but You/For you Alone de Susan Kaye (d’après Persuasion de Jane Austen)

- [Séries] North & South (BBC, 2004) d’après le roman d’Elizabeth Gaskell

- [Séries] Jane Eyre (BBC, 2006) d’après le roman de Charlotte Brontë

- [Séries] Persuasion (ITV, 2007), adaptation du roman de Jane Austen

- [Séries] Little Dorrit (BBC, 2008) d’après le roman de Charles Dickens 

 

*Biopics*

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Desperate Romantics

- [Séries] Desperate Romantics (BBC, 2009) sur le cercle des peintres préraphaélites

 

*Reconstitutions historiques*

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Ripper Street

- [Lecture] Contes de la rose pourpre de Michel Faber 

- [Séries] Ripper Street (BBC, 2012-…)

- [Lecture/BD] Fog (t.1, « Le tumulus ») de Roger Seiter et Cyril Bonin

- [Lecture]  « The Gipsy Gentleman » (nouvelle néo-victorienne) d’Alexandra Bourdin

Pour aller plus loin :

- Le site de la revue en ligne pluridisciplinaire Neo-victorian Studies créée en 2008 par Marie-Luise Kohlke (Swansea University, Pays de Galles) met à la disposition des articles librement et gratuitement. Deux universitaires français y contribuent : Georges Letissier (Université de Nantes) et Christian Gutleben (Université de Nice-Sophia Antipolis). J’espère rester fidèle à leurs recherches.

- Sur le steampunk en général : Marie Truchot, « Steampunk : un nouveau genre pour la littérature de l’imaginaire ?« , article du 26 juin 2014 sur le blog collectif

- Pour une introduction plus générale du néo-victorianisme, une bibliograp^hie et une liste d’ouvrages néo-victoriens : Jacqueline Banerjee, « Neovictorianism : an Introduction », article sur le site Victorianweb.org.

 – « Comment écrire du gothique », essai didactique d’Adeline Arénas du 17 novembre 2012.

 

 

« Néo-victorien », mon cher Watson ! [I/II]

7 juil
Mina Murray & Dorian Gray dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (2003)

Mina Murray & Dorian Gray dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (2003)

Je profite de la pause estivale pour inaugurer sur ce blog une forme inédite d’articles qui m’a été inspirée par mes travaux de recherche cette année à Lyon. Je n’ai jamais vraiment pris la peine d’écrire des essais ici mais faute d’avoir beaucoup lu pour le plaisir cette année (ce qui s’est ressentie dans le ralentissement de l’actualité du blog), je m’offre ce petit excursus très subjectif sur un sujet qui me tient à cœur, la littérature et la culture néo-victoriennes. D’autres essais suivront peut-être régulièrement.

Ce n’est plus à prouver, j’aime le XIXe siècle et ça se voit sur ce blog. Mais aimer à distance une époque et en faire la matière d’une création qui se veuille à la fois fidèle et critique sans jamais tomber dans la nostalgie, c’en est une autre. Qu’il vous serve à vous familiariser avec ce mouvement plus ou moins méconnu ou à vous donner quelques idées de lecture et de visionnage, cet essai n’a en tout cas pas vocation à être objectif ou à donner une vision exhaustive de la culture néo-victorienne. Prenez-le comme il vient.

flush frontispice

Frontispice de Flush, représentant Pinka, l’épagneul des Woolf dans un décor victorien

Pourquoi cet essai ? Tout est né d’un débat que j’ai eu durant ma soutenance. Il faut dire que les deux biographies que j’avais choisi de comparer – Flush de Virginia Woolf et Rimbaud le fils de Pierre Michon – ont pour cadre le XIXe siècle, vu d’après les yeux de contemporains avec des préoccupations toutes contemporaines. Soit la « définition » de la démarche néo-victorienne. Si les critiques sur l’emploi que j’en ai fait dans mon mémoire étaient fondées, j’ai été piquée à vif par le manque d’intérêt – ou même de curiosité intellectuelle – sur le sujet comme si ce n’était pas digne de valeur.

Steampunk ou néo-victorien, that is the question…

G.D Falksen, un auteur de science-fiction steampunk Source photo : Lex Machina

Je crois que ça vient d’un amalgame entre ce qu’on appelle le steampunk et le néo-victorianisme ce qui, forcément, donne une image assez artificielle de ce mouvement en l’assimilant à une mode, une lubie ou une marque d’excentricité comme ceux qu’on croisent dans le métro « déguisés » en gothiques ou tout droit sortis de la Japan Expo. Sauf que j’ai beaucoup d’admiration pour ces gens-là et la culture geek en général mais, soyons honnêtes, aux yeux d’universitaires, ça a tout l’air d’un Nouveau-Monde sauvage tout ça. Je pense laisser de coté le steampunk, autant vestimentaire que littéraire (et pourtant, parler chiffons et science-fiction n’est pas pour me déplaire) mais je vous conseille si le sujet vous intéresse d’aller lire ce que Saint Epondyle sur Cosmos [†] Orbus dit de la culture geek dans une série d’articles qui ont pour titre Sociologeek. Quant au steampunk en particulier, l’article très récent et abordable de Marie Truchot sur le blog collectif Le Monde du livre vous apprendra plein de choses.

Un phénomène seulement anglo-saxon ? 

Affiche de l’exposition « Napoléon III et Victoria » au Palais Impérial de Compiègne (2008)

Comme son nom l’indique, ce phénomène culturel et littéraire contemporain réinvestit l’époque victorienne (1837-1901). Cela pose une question de limites géographiques et temporelles : faut-il se cantonner à ses dates ? La figure de Victoria influence t-elle d’autres auteurs outre-manche ? Et surtout, faut-il élargir à tout le XIXe siècle l’étude de ce phénomène, voire aux liens entre le XIXe et le XXe siècle ?

Je suis persuadée que, malgré les apparences, le néo-victorianisme n’est pas une spécificité anglo-saxonne et que la littérature, la culture et l’imaginaire français sont plus touchés qu’on le croit par Victoria. Je me souviens d’une expo au palais impérial de Compiègne en 2008 consacrée à la visite de la reine Victoria en 1855 pour l’exposition universelle à Paris qui montrait à quel point les relations diplomatiques entre les deux pays étaient de façon inédite plus qu’amicaux sous le Second Empire. C’est une hypothèse mais je pense que la figure de Victoria fait pendant à celle du bonapartisme (Napoléon Bonaparte et Napoléon III) et que la littérature contemporaine s’interroge sur l’héritage de l’impérialisme autant victorien que bonapartiste.

Trois couvertures anglaises de Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke. J’ai la blanche à la maison !

D’ailleurs, inversement, la figure de Napoléon influence les romans historiques anglo-saxons contemporains. Qu’on pense par exemple à Jonathan Strange & Mr Norrell (2004) de Susanna Clarke qui a pour cadre les guerres napoléoniennes mais racontées du point de vue anglais pour mieux ancrer de façon réaliste la fantasy dans l’Histoire. Pour ceux qui seraient rebutés par les 843 pages de ce roman, réjouissez-vous, son adaptation devrait arriver sur la BBC courant fin 2014 avec Bertie Carvel (Doctor Who, Sherlock, Les Misérables) et Eddie Marsan (Lestrade dans les Sherlock Holmes de Guy Ritchie !) dans les rôles titres. Depuis le temps qu’on attend !

Ainsi, qu’on en se trompe pas, si mouvement néo-victorien il y a, il réinvestit tout le XIXe siècle car l’idée est moins de véhiculer un « culte » contemporain à Victoria et ses valeurs – les critiques pleuvent d’ailleurs sur le puritanisme, les dérives de l’impérialisme, de l’industrialisation et le sort des marginaux à l’époque victorienne – qu’une critique de l’héritage du XIXe siècle pour la société contemporaine. Je dis bien « héritage » : réfléchir sur le XIXe siècle n’a rien de nostalgique et s’il y a critique, il ne s’agit pas de faire table rase du passé mais de mettre en avant certains thèmes qui auraient été minimisés par les Victoriens et les auteurs du XIXe eux-même, pourtant très critiques sur leur société et leur époque.

Les Victoriens ne nous disent pas tout… 

Bannière du Tumblr This is not Victorian

Vous allez me dire, pourquoi se tourner vers des auteurs contemporains quand on peut directement lire des auteurs victoriens qui semblent mieux placés pour témoigner de leur époque ? Si les échos sont nombreux entre Jane Austen, Dickens, Wilkie Collins, Elizabeth Gaskell, les sœurs Brontë ou encore Oscar Wilde et les romans néo-victoriens, rien ne vaut bien sûr de lire ces auteurs « classiques » au lieu de passer par des succédanés pour sa propre culture personnelle. Et le style littéraire dans tout ça ? Dans le vieux débat sur la lecture des classiques contre un rabaissement de la littérature contemporaine, jugée trop peu de qualité, les auteurs néo-victoriens tirent leur épingle du jeu en proposant une prose intelligente et souvent novatrice.

La Prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

D’ailleurs, on peut déjà parler de « classiques néo-victoriens » tant ce mouvement commence à dater, déjà présent dans l’univers littéraire dès les années 60 avec Wide Sargasso Sea (1966)/La Prisonnière des Sargasses (1977) de Jean Rhys, une réécriture de Jane Eyre du point de vue de Bertha Mason, l’épouse folle et recluse d’Edward Rochester ou encore The French Lieutenant’s Woman (1969)/Sarah et le lieutenant français (1972) de  John Fowles que j’ai encore tous deux à lire. Si vous voulez vous familiariser avec l’univers de Jean Rhys, allez flâner du coté du blog Une lyre à la main. Je ne connais pas meilleure personne pour parler de la littérature des Caraïbes.

 

Mais parmi les déjà-classiques il y a The Crimson Petal and the White (2002)/La Rose pourpre et le lys (2007)  de l’anglo-néerlandais Michel Faber qui a été un peu une claque littéraire et esthétique pour moi quand je l’ai lu durant mon année de Terminale. Je ne sais pas si ce sont le style désinvolte de l’incipit qui fait du lecteur en deux paragraphes successivement un voyageur dans le temps et un client en quête d’un petit plaisir avec Sugar, l’héroïne du roman et prostituée de son état ou, disons-le carrément, les scènes coquines qui n’ont pu qu’émoustiller la jeune lectrice que j’étais mais les deux tomes de plus de 500 pages chacuns que j’ai dévoré en quelques semaines ne m’ont pas fait peur. J’étais bien sûre déjà fichue jusqu’à lire et chronique The Apple : New Crimson Petal Stories, son recueil de nouvelles qui sert de séquelle à son roman ou même la semaine dernière aller voir pour les beaux yeux de Michel Faber l’adaptation de son roman Under the skin de Jonathan Glazer avec Scarlett Johansson. Une expérience que je ne suis pas prête d’oublier…

Pour le rendre moins indigeste, cet article a été délibérément divisé en deux parties. L’aventure néo-victorienne continue ici… 

« Les Femmes savantes » ou « Molière l’apéro rock » (Lyon)

25 mai
Les Femmes savantes ou Molière l'apéro rock (Mise en scène : Maïté Cussey)

Les Femmes savantes ou Molière l’apéro rock, comédie musicale mise en scène par Maïté Cussey (Crédits photo : P. Solli)

©Robert Benz

Les Femmes savantes ou Molière l’apéro rock est une comédie musicale d’après Molière mise en scène par Maïté Cussey et interprétée par la troupe du Théâtre d’Ishtar.

Avec Adeline Arénas, Robert Benz, Sindy Carray, Ariane Chaumat, Benjamin Contamina, Maïté Cussey, Jean-Baptiste Maino, Coralie Mangin, Claire Martin, Ulysse Minéo, Cindy Philippon et Lisa Romestant.

 

L’intrigue

Dans l’Amérique des années 60, Henriette sort avec Clitandre. Lorsqu’ils envisagent de se marier, les problèmes commencent. La mère d’Henriette, Philaminte, refuse catégoriquement le mariage. Elle veut fiancer sa fille à un intellectuel et lui impose le charismatique Trissotin, rockeur sexy à ses heures. De son côté, Clitandre rencontre aussi de nombreuses difficultés : la tante d’Henriette a craqué pour lui et ne veut pas entendre ses appels à l’aide. Le jeune homme doit également faire face à Armande, la sœur d’Henriette… qui est aussi son ex-fiancée !

Dans la maison, les seuls soutiens des amoureux sont Martine, la serveuse impertinente et Chrysale, le papa bienveillant mais peu enclin à contrarier sa femme. Autant dire que leurs chances sont minces… Et que penser de l’étrange Vadius ?

Au milieu du brouhaha, seule Ariste pourrait empêcher la catastrophe. Mais il faut faire vite ! Le mariage arrangé se rapproche…

Dans cette comédie musicale colorée et déjantée, les seuls mots d’ordre sont : love, cupcakes and rock & roll !

Lyon est définitivement un endroit où il fait bon vivre et surtout bon de sortir. Changement d’échelle : après le Festival de Caves au début du mois, je suis passée d’une pièce minimaliste à une seule voix (Du Domaine des Murmures avec Léopoldine Hummel) à un projet ambitieux, original et hétéroclite porté par pas moins de dix comédien(ne)s bourré(e)s de talent pour chanter et se produire sur scène et trois musicien(ne)s, parfois figurant(e)s ou carrément  pour l’un d’entre eux occupant l’un des rôles titre. Broadway s’est juste invité à Lyon, vous ne le saviez pas ?

La troupe (presque) au complet ©Mathias Roqueplo

La troupe du Théâtre d’Ishtar (presque) au complet (Crédits photo : © Mathias Roqueplo)

Cette comédie musicale rock est à mi chemin entre Cabaret et Hair. Molière n’aura jamais été aussi actuel vu l’ambiance de douce revendication moins sexuelle qu’individuelle qui souffle dans Les Femmes savantes revisitée dans les années 60. Si comme moi, vous ne vous cachez pas d’écouter encore et plus que jamais Bob Dylan, Joan Baez, Johnny Cash, les Beatles ou les Doors alors Molière l’apéro rock ne pourra que vous faire gigoter sur votre siège, taper du pied en rythme et vous faire sortir (bien malgré vous) deux-trois cris de groupie. Elvis Presley n’a qu’à bien se tenir.

Et là, vous vous mettez à douter. N’est-ce pas un peu risqué de catapulter dans les années 60 les personnages de Molière et en plus d’ajouter à l’intrigue des intermèdes musicaux quitte à ralentir le rythme de l’action ? Et que viennent faire ces cupcakes dans la scénographie, bien alléchants sur scène et déjà sur l’affiche ?

Soit vous êtes un littéraire, un dur, plus molièresque que Molière et dans ce cas, descendez de vos grands chevaux (ou plutôt de vos motos, vu l’atmosphère rock’n’roll), le beau langage de Molière et le texte versifié sont joliment respectés sauf adaptations et clins d’œil à la sauce sixties pour le public. Et le tout est largement abordable ! Il y a bien quelques mini-couacs vu que certains personnages masculins jouées par des demoiselles sont appelés une fois ou deux « mon frère » (surement pour respecter la rime) mais l’imagination du spectateur pourvoie.

Maïté Cussey (metteure en scène et jouant le rôle de Philaminte)

Soit vous ne connaissez Molière et la pièce ni d’Ève, ni d’Adam (ça existe, je vous jure) et dans ce cas, quelle beau chemin de traverse pour vous familiariser avec cette histoire d’amour contrarié sur fond d’autorité familiale et de revendication féminine. Le brio de la mise en scène de Maïté Cussey, étudiante en M2 LARP (Lettres Appliquées à la Rédaction Professionnelle) à Lyon II, est justement de proposer un projet ni élitiste, ni formaté par une certaine mouvance contemporaine au théâtre qui confond parfois performance scénique et orgie ou hystérie organisées sans souci du moindre texte. Le choix de Maïté sert à prouver qu’on peut aimer (faire) jouer du théâtre dit « classique » (Molière, Shakespeare et les autres has-been) tout en faisant du théâtre contemporain de qualité, sans tomber dans la caricature.

Même en tant que projet étudiant, soutenu notamment par le service culturel de l’université Lumière Lyon II ou le CROUS, ne vous imaginez pas un spectacle de fin d’année rapidement bricolé et fait pour rendre seulement fier papa, maman et ses proches. La troupe du Théâtre d’Ishtar a de l’avenir et la mise en scène des Femmes savantes est à mes yeux digne d’une production professionnelle. A bon entendeur…

Les Femmes savantes en répétition

Pour avoir assisté à plusieurs répétitions et à la première, j’ai d’ailleurs été assez impressionnée par la qualité à la fois du jeu et du niveau musical des comédiens et des comédiennes. Je pense qu’une expérience comme celle-là aussi complète devait être pour certains une première. Ce n’est pas souvent qu’on peut assister à la fois à un concert avec des musiciens et des chanteurs qui tiennent plus que la route (voire de véritables rockstars !) et à une pièce de théâtre où chaque comédien(ne) a su se différencier pour que son personnage touche le public d’une manière ou d’une autre. Comme souvent chez Molière, les personnages sont souvent nombreux ce qui pourrait rapidement mettre la pagaille sur scène mais chaque personnage a en quelque sorte sa scène ce qui permet assez facilement de s’identifier, de compatir ou de comprendre les relations entre les personnages.

Henriette (Ariane Chaumat, assise) & Armande (Coralie Mangin, debout) (Crédits photo © P. Solli)

Vadius (Adeline Arénas) & Trisottin (Benjamin Contamina), backstage le Jour J

Vadius (Adeline Arénas) & Trisottin (Benjamin Contamina) en coulisse le Jour J

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si, à titre personnel, je me sens pleine d’empathie pour le personnage d’Armande (joué par Coralie Mangin), le plus nuancé de la pièce, c’est surement le personnage de Bélise (Cindy Philippon) qui vous fera le plus rire ! C’est d’ailleurs assez dommage que l’entrée de son personnage (et en particulier la chanson qui l’accompagne) n’ait pas été applaudi à la première alors que sa prestation a été aussi bonne que les autres. « Public du jeudi », diront certaines dans les coulisses… Pourtant, le public a été plutôt réactif, voire électrique pour certaines chansons comme Hello, I love you chantée par Benjamin Contamina (Trisottin), l’une des meilleurs reprises des Doors que j’ai entendu ou encore Satisfaction interprétée avec passion par Adeline Arénas (Vadius) que je ne présente plus sur ce blog. Big up d’ailleurs aux musiciens qui les accompagnaient (Lisa Romestant, Robert Benz tous deux guitariste et bassiste du groupe de rock lyonnais Les Barjoks et Jean-Baptiste Maino à la batterie), on sent beaucoup d’alchimie et de complicité entre eux ce qui d’ailleurs vaut pour toute la troupe.

De gauche à droite : Armande (Coralie Mangin), Bélise (Cindy Philippon), Trisottin (Benjamin Contamina) et Philaminte (Maïté Cussey) (Crédits photo : P. Solli)

Niveau scénographie, j’ai vraiment été conquise par le travail de la metteure en scène. Bar, tables rondes, chaises rouges vintage, estrade pour les musiciens donnent le ton. On se croirait dans un resto américain digne de Pleasantville. Mais surtout, les cupcakes fournis par le salon de thé lyonnais LITTLE (Metro A : Ampère-Victor Hugo), sont plus qu’appétissants. Et pour avoir joué les hôtesses pour accueillir le public, j’ai même pu en goûter un avec l’aide d’amis après la représentation. Parce que le Théâtre d’Ishtar est aussi généreux autant sur scène qu’en promo vu que des cupcakes ont été gagnés avant et le jour de la représentation. Comme dans Charlie et la chocolaterie, il fallait trouver un fameux ticket d’or dans son programme ! De Willy Wonka à Molière, il n’y a qu’un pas.

Plus que les cupcakes, j’ai été touchée par le thème féministe naturellement évident grâce à l’ancrage dans les 60’s et qui ne m’a paru être une interprétation plus qu’acceptable de la pièce de Molière. Si comme les précieuses, les femmes savantes n’ont pas toujours bonne presse dans ses pièces, il s’agit tout de même d’une chance non négligeable pour du théâtre classique d’avoir une distribution en majorité féminine. Sachez d’ailleurs qu’une chanson sur les Femmes savantes a été écrite pour l’occasion et je peux vous assurer qu’elle reste dans la tête ! A quand le single, les filles ?

© Mickaël Capra

Cette mise en scène a l’air alléchante, n’est-ce pas ? Si vous avez râté la première session du 22 et 23 mai, sachez que la troupe a prévu d’autres représentations ! Rendez-vous le 05 mai à 20h30 à la MJC de Bron. Plus de détails pratiques sur la page de l’événement sur Facebook si vous êtes dans les environs ce jour-là. D’autres dates sont prévues, pour rester informer, n’hésitez pas à les suivre sur Facebook et sur Twitter.

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